‹ Aimer après la mortChapitre 1 sur 12 · Scène II.

Scène II.

Une chambre dans la maison de Malec.

Entrent DOÑA CLARA et BÉATRIX.

clara.

Laisse-moi, Béatrix, laisse-moi pleurer, et au milieu de tant de peines et d’ennuis, que du moins mon infortune se soulage un peu par des larmes. Puisque je ne puis me venger de celui qui vient d’enlever à ma famille son antique honneur, laisse-moi gémir sur l’affront qui est à l’avenir mon seul héritage ; et s’il ne m’est pas permis de tuer, que du moins il me soit permis de mourir… Misérables femmes que nous sommes ! combien la nature s’est montrée cruelle envers nous ! Les plus grands dons qu’elle nous accorde, c’est l’esprit, c’est la beauté ; et ces dons qui souvent ont mis en danger notre honneur ne l’ont jamais protégé ! Nous sommes exposées tous les jours à compromettre la gloire d’un père, d’un époux, et jamais nous n’avons pu la rétablir !… Que ne suis-je née homme ! Aujourd’hui Grenade aurait vu si ce Mendoce, qui n’a pas craint de traiter un vieillard avec tant d’orgueil et d’insolence, était aussi hardi devant un jeune homme. Je ne renonce pas cependant à me venger ; et sans doute celui qui a été assez lâche pour outrager un vieillard ne refusera point une juste réparation à une femme… Mais, hélas ! que dis-je ? la vengeance n’appartient point à ce faible bras ; et pour comble de douleur, je songe que j’ai perdu en ce jour et mon père et mon époux ; car désormais don Alvar Tuzani ne peut plus vouloir d’une femme qui porte un nom déshonoré.

Entre DON ALVAR.

don alvar.

Hélas ! belle Clara, n’est-il point d’un mauvais augure que j’aie entendu mon nom sortir de votre bouche ? Vous n’êtes aujourd’hui occupée que de vos chagrins. Or, puisque vous pensez à moi, c’est que moi aussi je dois être pour vous un sujet de peine.

clara.

Mon âme, je l’avoue, est pleine d’ennuis, et vous n’êtes pas, don Alvar, ce qui m’afflige le moins. Le destin me sépare de vous à jamais. Mon amour même le veut ainsi. Je ne puis consentir à ce que vous deveniez l’époux d’une femme dont le père a perdu l’honneur.

don alvar.

Clara, je ne vous rappellerai point en ce moment avec quel respect, avec quelle vénération je vous ai toujours aimée, et combien j’étais heureux de cet amour ; mais je dois me disculper d’avoir paru devant vous avant de vous avoir vengée ; je dois vous dire que ce retard c’est à cause de vous, de vous seule, que je l’ai imposé à mon courage. Ce n’est pas avec une femme, je le sais, qu’il faut parler des lois du point d’honneur ; et je ne chercherai pas non plus à vous consoler en vous disant de sécher vos pleurs, parce que, entre hommes désarmés et dans une salle de conseil, il ne peut exister ni offense ni insulte. Mais je dois vous dire, pour me justifier, que si je n’ai pas encore vengé votre père en perçant le sein de Mendoce, c’est qu’il n’y a de complète satisfaction pour un offensé que celle qu’il obtient par lui même, ou par la main d’un frère plus jeune que lui, ou par la main d’un fils. C’est pourquoi, afin de pouvoir venger votre père, je viens lui demander votre main ; car alors je serai son fils, et alors j’aurai le droit de laver son injure dans le sang de l’offenseur. Voilà, belle Clara, le motif qui m’amène. Si jusqu’à présent je n’ai pas exprimé mes vœux, c’est que mon peu de fortune me commandait le silence. Mais aujourd’hui, après ce qui s’est passé, je parlerai ; je lui demanderai en dot son offense, et j’ai l’espoir qu’il ne repoussera pas ma prière.

clara.

Moi non plus, don Alvar, je ne vous rappellerai pas en ce moment et la sincérité de mon amour et la constance de ma foi. Je ne vous dirai pas que je succombe aujourd’hui sous le poids d’une double offense. Non, je vous aime ; je vous aime avec un dévouement absolu ; vous êtes la vie de mon âme et l’âme de ma vie… Mais ce que je dois vous dire, malgré le trouble où je suis, c’est que celle qui eût été hier votre esclave ne sera pas aujourd’hui votre épouse. Si hier vous n’osiez pas aspirer à ma main, et si cette hardiesse ne vous est venue qu’aujourd’hui ; moi, de mon côté, je dois, dans votre intérêt, aujourd’hui, vous refuser. Riche et honorée, je ne me croyais pas digne de vous ; je ne me flattais d’un tel bonheur que parce que je le souhaitais. Comment pourrais-je maintenant vous entraîner dans ma disgrâce ? et ne dirait-on pas dans le monde que pour obtenir ma main vous avez attendu que je fusse déshonorée ?

don alvar.

Je le veux pour vous venger.

clara.

Je vous aime trop pour l’accepter.

don alvar.

N’est-ce pas vous prouver ma tendresse ?

clara.

N’est-ce pas vous montrer mon dévouement ?

don alvar.

Vous ne pourrez vous y refuser.

clara.

Je pourrai me donner la mort.

don alvar.

Je dirai à don Juan que nous nous aimons.

clara.

Je lui dirai que vous êtes dans l’erreur.

don alvar.

Quoi : c’est là votre constance ?

clara.

Ainsi le veut l’honneur.

don alvar.

Vous vantiez votre amour pour moi !

clara.

Àprésent je vous le prouve, et je jure, devant le ciel qui m’entend, je jure que jamais, non jamais, je ne donnerai à un homme le nom d’époux tant que mon honneur ne sera point rétabli dans son premier éclat.

don alvar.

Eh ! qu’importe, Clara, si mon épée…

béatrix.

Voici mon maître. Il monte dans cet appartement avec d’autres cavaliers.

clara.

Cachez-vous, Alvar, dans cette pièce.

don alvar.

Hélas !

clara.

Destin cruel !

Don Alvar se cache.

Entrent DON JUAN MALEC, DON ALONZO DE ZUÑIGA, LE CORRÉGIDOR, DON FERNAND DE VALOR, et d’autres cavaliers.

malec.

Clara ?

clara.

Seigneur ?

malec.

Ah ! ma fille, dans quel chagrin je te revois ! Entre un moment dans cet appartement.

clara.

Qu’est-ce donc ?

malec.

De là tu pourras tout entendre.

Clara sort.

le corrégidor.

Don Juan de Mendoce est déjà renfermé dans l’Alhambra. Vous voudrez donc bien, jusqu’à ce que cette affaire soit arrangée, demeurer prisonnier chez vous.

malec.

J’accepte volontiers cette prison, et m’engage à n’en point sortir.

don fernand.

Vous n’y resterez pas long-temps. Comme les affaires d’honneur ne sont point du ressort de la justice, le seigneur corrégidor m’a permis de tenter un accommodement, et j’espère y réussir.

le corrégidor.

Seigneur don Fernand, un mot suffit pour arranger cette affaire : c’est qu’il n’y a point d’offense possible dans le palais du roi, pas plus que dans une salle de justice. Cela est reconnu, et cette considération doit tout terminer.

don alvar, bas, à Clara.

Vous entendez ?

clara.

Oui.

don fernand.

Voici un moyen que j’imagine et qui me semble préférable à tout autre. Veuillez m’écouter.

malec, à part.

Pauvre honneur que celui qui a besoin de tels remèdes !

don fernand.

Don Juan de Mendoce, cavalier aussi noble que vaillant, n’est point encore marié. Don Juan Malec, dans les veines duquel coule le sang des rois de Grenade, a une fille non moins célèbre par son esprit que par sa beauté. Si don Juan Malec veut une satisfaction, personne, vous le savez, ne peut prendre en main sa vengreance que celui qui sera son gendre. Si donc Mendoce épousait doña Clara…

don alvar, à part.

Ciel ! qu’entends-je ?

don fernand.

Tout serait ainsi arrangé ; car vous, don Juan, ne pouvant vous venger par vous-même, et celui qui vous a outragé entrant en partage de votre offense en devenant votre fils, il n’existe plus dès lors personne à qui vous puissiez demander satisfaction. En même temps Mendoce sera satisfait, parce que nul ne peut se venger de lui-même et se donner la mort. Ainsi se trouvera rétabli l’honneur de tous deux.

don alvar, bas, à Clara.

Je vais répondre.

clara.

Au nom du ciel, restez là ; vous me perdriez !

le corrégidor.

Cet arrangement me parait convenir à tous deux.

malec.

Je crains encore un obstacle. J’ignore les sentimens de Clara.

clara, à part.

Le ciel vient remettre en mes mains la vengeance.

malec.

Je ne sais si ma fille voudra accepter pour époux un homme contre lequel elle a tant de motifs de haine.

Entre DOÑA CLARA.

clara.

Oui, mon père, je l’accepterai. Il importe peu que je vive dans la tristesse, pourvu que vous ne viviez pas dans le déshonneur. Si j’eusse été votre fils, j’aurais su, n’écoutant que le ressentiment le plus légitime, tuer ou mourir ; étant votre fille, je dois satisfaire à mes obligations par le seul moyen qui soit en mon pouvoir. C’est pourquoi j’accorde ma main à Mendoce ; et ainsi, mon père, je sauve votre réputation, et l’on dira que si je n’ai pu vous venger en tuant votre offenseur, j’ai rempli mon devoir en donnant pour vous ma vie.

le corrégidor.

Dans cette manière de raisonner l’on reconnaît votre esprit

don fernand.

Je ne doute point du succès. Écrivons ce qui a été convenu ici, et je le porterai à Mendoce.

le corrégidor.

Vous et moi nous l’accompagnerons.

malec, à part.

Pendant ce temps nous pourrons préparer l’insurrection.

don fernand.

Grâces à mes soins, j’espère, tout cela finira bien.

Tous sortent, à l’exception de doña Clara.

clara.

Maintenant qu’ils se sont retirés pour écrire dans la pièce voisine, vous pouvez sortir, don Alvar.

Entre DON ALVAR.

don alvar.

Oui, certes, je sortirai, et pour ne revoir jamais une âme aussi inconstante unie à un cœur si généreux. Ah ! si je ne me suis point montré tout-à-coup, lorsque vous me frappiez d’un coup mortel, ce n’a pas été par égard, ce n’a pas été par contrainte… c’est que je n’ai pas voulu qu’une femme comme vous…

clara.

Ah ! don Alvar, quel langage !

don alvar.

Non, je n’ai pas voulu qu’on pût dire que moi j’avais aimé une femme qui, au mépris de ses sermens, offrait sa main à un homme dans le moment même où elle en avait un autre enfermé dans sa chambre.

clara.

Modérez-vous, Alvar ; vous vous abusez. Bientôt je vous donnerai satisfaction.

don alvar.

Il n’en est point pour de pareilles offenses.

clara.

Ne le croyez pas.

don alvar.

Comment ! n’ai-je pas entendu que vous étiez prête à épouser Mendoce ?

clara.

En effet, je l’ai dit ; mais vous ne savez pas dans quel dessein.

don alvar.

Ce ne pouvait être que pour mon malheur. Cherchez maintenant à vous justifier. Mendoce a ôté l’honneur à votre père, et par lui vous me tuez.

clara.

Le temps, Alvar, le temps prouvera ma constance. L’avenir montrera que vous seul avez manqué à la foi jurée.

don alvar.

Voilà bien de l’audace !… Quoi ! n’avez-vous pas accordé votre main à Mendoce ?

clara.

Oui.

don alvar.

Dans un moment ne sera-t-il pas votre époux ?

clara.

Jamais.

don alvar.

Mais quel moyen ?…

clara.

Ne m’interrogez pas.

don alvar.

Un homme à qui vous accordez votre main ne sera pas votre époux !

clara.

Et si je ne lui donne ma main que pour le frapper !… Êtes-vous satisfait à présent ?

don alvar.

Non ! car, voyez-vous, grand Dieu ! mourir dans vos bras serait le sort le plus heureux, un sort préférable à la plus belle vie !… car, doña Clara, vos bras sont si beaux ! Mais il n’aura pas un tel bonheur : c’est moi qui le tuerai.

clara.

C’est là votre amour ?

don alvar.

C’est mon honneur !

clara.

C’est là votre tendresse ?

don alvar.

C’est ma jalousie !

clara.

Entendez-vous ? les voilà qui sortent. — Ah ! que ne puis-je vous retenir près de moi !

don alvar.

Ah ! vous n’aurez point de peine à réussir.

Ils sortent.

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