Scène III.
Une salle de l’Alhambra.
Entrent DON JUAN DE MENDOCE et GARCÈS.
mendoce.
La colère a toujours tort.
garcès.
Vous êtes bien bon de vous justifier ! vous avez très-bien fait de lui mettre la main dessus. Il serait plaisant qu’un nouveau chrétien, parce qu’il aurait des cheveux blancs, pensât pouvoir se jouer à un Gonçalès de Mendoce !
mendoce.
Il y a beaucoup d’hommes qu’une certaine fortune remplit d’orgueil, d’arrogance et de présomption.
garcès.
C’est pour ces hommes-là que le connétable don Iñigo, dans une prévoyance admirable, portait toujours deux épées, l’une à sa ceinture, l’autre en guise de canne. Et comme on lui demandait un jour pourquoi ces deux épées : « C’est que, dit-il, il m’en faut une pour ceux qui la ceignent également ; et celle qui me sert de bâton est pour châtier un malotru insolent. »
mendoce.
Il montrait ainsi qu’un cavalier doit avoir deux sortes d’armes pour deux sortes de querelles. Cependant moi, au milieu de toutes mes affaires, je n’ai d’armes d’aucune espèce. Prête-moi ton épée, afin qu’à tout événement je ne me trouve point dépourvu, même en prison.
garcès.
La voici. Je me réjouis de me trouver auprès de vous en un moment où je puisse vous servir si vous avez des ennemis.
mendoce.
Dans quel état, Garces, reviens-tu de Lépante ?
garcès.
Comme un soldat fier du bonheur d’avoir, dans cette journée immortelle, combattu sous les ordres du rejeton de cet aigle divin qui dans son vol sublime couvrait de ses ailes le monde entier.
mendoce.
Où en est le seigneur don Juan d’Autriche ?
garcès.
Satisfait du résultat de l’entreprise.
mendoce.
Cette victoire est-elle en réalité aussi glorieuse qu’on le prétend ?
garcès.
Veuillez me prêter votre attention. Déjà la sainte ligue…
mendoce.
Arrête. Je vois entrer une femme voilée.
garcès.
Je joue de malheur. J’avais le plus beau jeu pour placer mon histoire, et voilà qu’il retourne d’une figure qui me fera perdre la partie.
Entre DOÑA ISABELLE, voilée.
isabelle.
Seigneur don Juan de Mendoce, permettez qu’une femme qui désirait savoir de vos nouvelles vienne vous demander à vous-même comment vous vous trouvez en prison.
mendoce.
Très-volontiers. — Laisse-nous, Garcès.
garcès.
Cependant, seigneur, si c’était par hasard…
mendoce.
Va, ne crains rien ; j’ai reconnu la voix.
garcès.
Alors je me retire.
Il sort.
mendoce.
Adieu. — Mes yeux et mes oreilles, charmante dame, me tiennent dans un doute égal. Si j’en crois mes yeux, vous ne paraissez pas ce que vous êtes ; si j’en crois mes oreilles, vous n’êtes pas ce que vous paraissez. Veuillez, madame, détourner le léger voile qui couvre votre visage, et une fois que cette espèce de nuage ne vous dérobera plus à mes yeux, je pourrai dire qu’aujourd’hui j’ai vu le soleil se lever deux fois.
isabelle.
Pour que vous n’alliez point, seigneur don Juan, vous égarer dans de vaines suppositions, je me hâte de me découvrir. Il en coûterait trop à ma jalousie si vous pensiez devoir cette attention à une autre. Maintenant regardez.
Elle se découvre.
mendoce.
Quoi ! c’est vous, Isabelle ? — Vous chez moi ! vous dehors dans ce costume !… Vous avez daigné venir ?… Je ne pourrais sans présomption croire à un tel bonheur, et j’étais forcé d’en douter.
isabelle.
Depuis que j’ai appris ce qui s’était passé et votre arrestation, mon amour ne m’a pas accordé un moment de repos ; et profitant de l’absence de mon frère, don Alvar Tuzani, je suis venue avec une seule femme que j’ai laissée ici à la porte. J’espère, don Juan, que vous ne douterez point de mon amour.
mendoce.
Non, adorable Isabelle, et en recevant une telle faveur, loin de me plaindre de mes disgrâces, je m’en réjouis ; car je dois à ces disgrâces mêmes…
Entre INÈS.
inès.
Ah ! madame !
isabelle.
Qu’est-ce donc, Inès ?
inès.
Don Alvar, mon maître, vient d’entrer.
isabelle.
M’aurait-il reconnue malgré mon déguisement ?
mendoce.
Encore une aventure !
isabelle.
S’il m’a suivie, je suis perdue !
mendoce.
Que craignez-vous ? n’êtes-vous pas près de moi ? Entrez la dans cette salle, et fermez la porte. S’il vient vous y chercher, soyez sûre qu’il n’y pénétrera qu’après m’avoir donné mille morts.
isabelle.
En quel péril je me trouve !… ciel ! protégez-moi, secourez-moi !
Elle s’enferme avec Inès.
Entre DON ALVAR.
don alvar.
Seigneur don Juan de Mendoce, je voudrais vous parler en particulier.
mendoce.
Je suis seul.
isabelle, à part.
Comme il est pâle !
don alvar.
Je puis donc fermer cette porte ?
mendoce.
Comme vous voudrez. (À part.) L’affaire s’engage bien.
don alvar.
Maintenant veuillez, je vous prie, m’écouter avec attention. J’ai appris tout-à-l’heure qu’on devait venir ici vous parler.
mendoce.
Il est vrai.
don alvar.
Dans cette prison même.
mendoce.
L’on ne vous a pas trompé.
don alvar.
Cette démarche est pour moi aussi pénible qu’offensante
isabelle, à part.
Peut-il parler plus clairement ?
mendoce, à part.
Il sait tout.
don alvar.
Aussi ai-je voulu précéder ici ces personnes, qui veulent tenter un accommodement auquel je ne saurais acquiescer, puisqu’il serait contre mon honneur.
mendoce.
Je ne vous comprends pas.
don alvar.
Je vais m’expliquer plus clairement.
isabelle, à part.
Je respire ! ce n’est pas moi qu’il cherche.
don alvar.
Le corrégidor ainsi que don Fernand de Valor, parent de don Juan Malec, veulent accommoder votre affaire avec lui. Je dois, moi, m’y opposer. Quels sont mes motifs pour agir ainsi ? J’en ai beaucoup, et des plus graves ; mais je n’en dois compte à personne. Enfin, en admettant même que ce ne soit de ma part qu’un caprice, une fantaisie, je voudrais savoir si un cavalier si brave avec les vieillards serait aussi brave avec un jeune homme ; et à cet effet je viens vous proposer que l’un de nous tue l’autre.
mendoce.
Vous m’eussiez rendu service de me déclarer sur-le-champ le sujet de votre visite. J’ai cru, au premier moment, qu’il s’agissait de quelque chose d’une toute autre importance, et vous m’avez causé une légère inquiétude. Mais enfin, comme il n’est pas dans mes principes de refuser jamais la partie que vous m’offrez, — avant l’arrivée des négociateurs dont vous parlez, à la démarche desquels vous voulez mettre obstacle, — tirez l’épée.
don alvar.
Je venais pour cela. Vous ne savez pas à quel point il m’importe d’en finir avec vous au plus tôt.
mendoce.
Eh bien ! le champ est libre, commençons.
Ils se battent.
isabelle, à part.
Je tombe d’un malheur dans un autre… Voir combattre ensemble son amant et son frère, et ne pouvoir les séparer !
mendoce.
Quelle valeur !
don alvar.
Quelle adresse !
isabelle, à part.
Hélas ! je fais des vœux pour tous les deux ; de chaque côté est ma vie, de chaque côté est mon honneur.
Don Alvar se heurte contre un fauteuil et tombe. Isabelle entre voilée, et retient Mendoce.
don alvar.
Ce fauteuil m’a fait tomber.
isabelle, voilée.
Arrête, don Juan. (À part.) Mais qu’ai-je fait ? Je n’ai pas été maîtresse de me contenir.
Elle s’éloigne.
don alvar.
Vous auriez dû m’avertir qu’il y avait du monde ici.
mendoce.
Puisque c’était pour vous donner la vie, ne vous plaignez pas : ce serait moi, nu contraire, qui devrais me plaindre, puisque, cette personne vous protégeant, j’ai deux adversaires à la fois… Elle a eu tort de vous secourir ; je connais les lois de l’honneur, et votre chute étant l’effet du hasard, je vous aurais laissé relever.
don alvar.
Je suis doublement obligé à cette dame, d’abord pour m’avoir sauvé la vie, et ensuite pour m’avoir rendu ce service avant qu’il me fût offert par vous ; ainsi, ne vous devant rien, mon courage est tout prêt à recommencer le combat.
mendoce.
Il ne tient qu’à vous, don Alvar.
Ils se battent.
isabelle, à part.
Que ne puis-je appeler du secours !
don alvar.
On frappe !
mendoce.
Que faire ?
don alvar.
Que l’un de nous tue l’autre ; le survivant ouvrira.
mendoce.
C’est bien dit.
isabelle.
Et moi, je vais ouvrir pour qu’on entre.
mendoce.
N’ouvrez pas !
don alvar.
N’ouvrez pas !
Isabelle ouvre.
Entrent LE CORRÉGIDOR et DON FERNAND.
Le Corrégidor retient Isabelle qui veut sortir.
isabelle.
Cavaliers, ces deux hommes que vous voyez là veulent se tuer.
le corrégidor.
Restez, madame ; puisqu’ils se battent devant vous, c’est vous, sans doute, qui êtes la cause de leur combat.
isabelle, à part.
Hélas ! en voulant les sauver je me suis perdue !
don alvar.
Je ne souffrirai point qu’une dame à qui je dois la vie se trouve dans une position fâcheuse ; et, d’ailleurs, il me suffira de dire la vérité. L’amour n’était pour rien dans ce duel ; comme parent de don Juan Malec, j’ai voulu le venger.
mendoce.
Cela est vrai ; c’est par hasard que cette dame s’est trouvée chez moi.
le corrégidor.
Toute querelle devant cesser par les arrangemens dont nous sommes convenus, terminons tout cela sans qu’il y ait de sang versé ; une victoire sanglante n’est à désirer pour personne. — Vous pouvez sortir, mesdames.
isabelle, à part.
C’est le seul événement heureux qui me soit arrivé.
Elle sort avec Inès.
don fernand.
Seigneur don Juan de Mendoce, vos parens et les nôtres souhaitent que tout finisse en famille, et qu’une heureuse alliance mette un terme à ces différends. Si vous épousez doña Clara, qui est le phénix de Grenade…
mendoce.
Pardon, seigneur don Fcrnand ; mais je vois beaucoup d’inconvéniens à ce que vous proposez. Puisque doña Clara est un phénix, qu’elle demeure en Arabie ; dans les montagnes de Castille nous n’avons pas besoin de phénix… Mes parens auraient dû savoir qu’un homme de ma sorte ne se marie point pour rétablir l’honneur d’autrui, et qu’il ne convient pas de mêler le sang des Mendoce à celui des Malec, car ces deux noms réunis ne vont pas bien ensemble.
don fernand.
Don Juan Malec est un homme…
mendoce.
Comme vous.
don fernand.
Oui, sans doute, puisque, comme moi, il descend des anciens rois de Grenade ; puisque, comme moi, il n’a pour ancêtres que des rois…
mendoce.
Eh bien ! mes aïeux à moi étaient plus que des rois maures, car ils étaient montagnards.
don alvar.
Tout ce que dira à cet égard le seigneur don Fernand, je le soutiendrai l’épée à la main.
le corrégidor.
Ici il n’y a plus de magistrat, je redeviens purement cavalier. J’étais zuñiga en Castille avant d’être corrégidor à Grenade. Ainsi je dépose le bâton de justice, et désormais, où et quand vous voudrez, vous me trouverez à côté de don Juan.
un domestique.
Voilà du monde qui entre.
le corrégidor.
Contenons-nous… Je reprends mes fonctions. Don Juan, demeurez ici prisonnier.
mendoce.
Je vous obéirai en tout.
le corrégidor, à don Fernand et à don Alvar.
Vous deux, vous pouvez vous retirer.
mendoce.
Et si vous avez à demander quelque satisfaction…
le corrégidor.
Vous nous trouverez, don Juan et moi…
mendoce.
Àl’endroit indiqué par vous…
le corrégidor.
Avec seulement la cape et l’épée.
Il sort avec Mendoce.
don fernand.
Et mon honneur peut supporter tant d’insolence !
don alvar.
Et mon courage souffrirait cette insulte !
don fernand.
C’est parce que je suis devenu chrétien qu’on m’outrage ainsi !
don alvar.
C’est parce que nous avons embrassé leur loi que le pouvoir ne nous protège plus !
don fernand.
Vive Dieu ! je ne serais qu’un lâche si je laissais impuni cet affront !
don alvar.
Vive Dieu ! je serais un infâme si je ne cherchais à me venger !
don fernand.
Que le ciel m’offre l’occasion…
don alvar.
Que le sort me soit favorable…
don fernand.
S’il ne m’est pas contraire…
don alvar.
S’il daigne répondre à mes vœux…
don fernand.
Je montrerai bientôt à l’Espagne ce que c’est que le bras des Valor.
don alvar.
Je ferai en sorte que l’Espagne pleure l’épée des Tuzani.
don fernand.
Vous m’avez entendu ?
don alvar.
Je pense comme vous.
don fernand.
Maintenant que la langue se taise, le bras seul doit parler.
don alvar.
Le mien est prêt comme le vôtre.