‹ Aimer après la mortChapitre 10 sur 12 · Scène IV.

Scène IV.

Le camp des Espagnols.

Entrent DON JUAN D’AUTRICHE, DON LOPE DE FIGUEROA, DON JUAN DE MENDOCE, et des Soldats.

don juan.

Galère est prise, ou pour mieux dire, elle est la proie de l’incendie, et elle semble un fragment détaché de la région du feu. Ne nous arrêtons pas davantage. Demain, dès que l’aurore aura versé ces larmes brillantes qui en tombant dans la mer s’y transforment en perles précieuses, que toute l’armée prenne la route de Berja. Mon cœur ardent et indompté ne pourra goûter de repos que lorsque je verrai à mes pieds Aben-Huméya mort ou vaincu.

don lope.

Si vous voulez, seigneur, faire de Berja ce que vous avez fait de Galère, vous pouvez compter sur nous, et vous n’avez qu’à donner l’ordre du départ. Mais si j’ai bien compris la volonté du roi, il n’est pas dans ses intentions de détruire des gens qui, après tout, sont ses vassaux ; il ne veut de punitions que pour l’exemple, et il désire que les châtimens soient tempérés par le pardon.

mendoce.

Je suis de l’avis de don Lope ; il faut, monseigneur, vous montrer tout à la fois sévère et pitoyable. Vous avez fait voir aux rebelles le châtiment, qu’ils voient aujourd’hui le pardon ; que leur grâce témoigne de votre générosité. Tempérez votre rigueur ; la clémence ajoutera à votre courage un nouveau lustre qu’il ne trouverait pas dans l’emploi de la force.

don juan.

Mon frère m’ordonne, il est vrai, d’apaiser ces troubles ; mais je ne sais point prier sans armes. Cependant, puisqu’il me laisse le pouvoir de pardonner et de punir, le monde me sera témoin que désormais je réserverai le châtiment à la révolte, aux prières le pardon. — Don Juan !

mendoce.

Seigneur !

don juan.

Allez à Berja, où se tient Fernand de Valor, et dites-lui de ma part que je vais marcher sur cette place. Vous annoncerez publiquement et la grâce et la punition, le bien comme le mal. Vous lui direz que s’il se rend à quartier, j’accorderai une amnistie a tous les rebelles, avec liberté de revenir vivre parmi nous dans les mêmes fonctions et le même état qu’ils remplissaient auparavant ; que pour aujourd’hui ma justice se contente de cette satisfaction ; mais que s’il refuse de se soumettre, je soufflerai sur Berja les cendres de Galère.

mendoce.

Je vais exécuter vos ordres.

Il sort.

don lope.

Jamais le sac d’une ville n’a rapporté plus de profit. Il n’est pas un soldat qui ne soit riche.

don juan.

Il y avait donc des trésors enfouis à Galère ?

don lope.

Croyez-en la joie des soldats.

don juan.

Comme je serais bien aise d’offrir à ma sœur et ma reine quelques trophées de cette guerre, je vais faire acheter aux soldats les objets qui me paraîtront le plus dignes de lui être envoyés.

don lope.

Dans la même intention j’ai fait moi aussi quelques emplettes. Permettez, monseigneur, que je vous offre ce collier de perles, que j’ai acheté d’un soldat qui l’avait gagné au jeu. Il serait difficile de trouver un cadeau plus convenable.

don juan.

Ce collier est fort beau. Je ne le refuse pas, afin que vous-même ne refusiez pas plus tard quelque chose de moi. Il faut bien que je vous apprenne à recevoir, puisque vous m’apprenez à donner.

don lope.

Ce que je désire le plus, monseigneur, c’est que vous usiez comme il vous plaira et du collier et de moi.

Entrent DON ALVAR et ALCOUZCOUZ ; tous deux portent l’habit des soldats espagnols.

don alvar.

Je n’ai voulu que toi, Alcouzcouz, pour compagnon et confident de mon entreprise.

alcouzcouz.

Vous avoir bien fait de vous confier à moi, quoique mol pas savoir ce que votre courage avoir entrepris. Mais chut ! moi voir sa hautesse.

don alvar.

C’est don Juan ?

alcouzcouz.

Oui, ma foi !

don alvar.

Je suis curieux de voir un homme d’un tel mérite et d’un si grand renom.

don juan, à don Lope.

Comme toutes ces perles sont égaies !

don alvar.

Ah ! maintenant je le regarderais avec une avide attention, alors même que tel n’eût pas été d’abord mon désir. Ce collier que tu vois dans ses mains, hélas ! je le reconnais, c’est moi qui le donnai à Maléca.

don juan.

Retirons-nous, don Lope. Comme ce soldat est demeuré saisi en me regardant !

don lope.

Que voulez-vous ? il n’y a rien là d’extraordinaire. Tous ceux qui vous regardent font de même.

Don Juan et don Lope sortent.

don alvar.

Je demeure interdit et muet.

alcouzcouz.

Être seuls, nous, à présent, seigneur ; et vous dire à moi pourquoi vous descendre de l’Alpujarra et venir ici.

don alvar.

Tu le sauras bientôt.

alcouzcouz.

Moi savoir déjà que vous être ici, et en savoir assez pour me repentir de vous avoir suivi.

don alvar.

Et pourquoi ?

alcouzcouz.

Vous écouter, moi parler. Moi avoir été ici l’esclave d’un soldat espagnol, et si lui me voir, lui me tuer.

don alvar.

Comment te reconnaîtrait-il ? déguisés comme nous le sommes, et sous ce costume, nous pouvons traverser le camp sans exciter le moindre soupçon. Ils nous prendront pour deux des leurs, puisque nous n’avons plus rien de morisque.

alcouzcouz.

Oui, toi qui bien parler la langue, toi qui n’avoir pas été pris, pouvoir passer pour Espagnol. Mais moi qui mal prononcer, moi qui avoir été captif, moi qui savoir pas porter le costume, comment éviter le châtiment ?

don alvar.

En ne parlant qu’à moi. D’ailleurs personne ne fera attention à un domestique.

alcouzcouz.

Et si quelqu’un demander à moi quelque chose ?

don alvar.

Ne réponds pas.

alcouzcouz.

Moi pouvoir pas ne pas répondre.

don alvar.

Aie toujours présent à l’esprit le danger que tu cours.

alcouzcouz.

Mahomet seul pouvoir faire un muet d’un bavard comme moi.

don alvar.

Oui, je n’en puis douter, on m’accusera de folie, moi qui, adorateur idolâtre d’un astre pour toujours éclipsé, viens chercher au milieu de trente mille hommes un soldat que je ne connais pas, et qu’aucun signalement ne peut m’aider à reconnaître. Mais qu’est-ce qu’une chose étrange de plus, là où il y a tant de choses étranges ? Il ne m’est guère possible de parvenir à me venger, je l’avoue moi-même ; mais je dois tenter ce qui n’est pas possible… J’ai déjà découvert un indice qui ne saurait me tromper, mais cependant je ne puis y croire d’une manière absolue : celui à qui j’ai vu le collier de perles est trop noble pour avoir souillé sa main dans le sang d’une femme ; et il faut n’avoir ni noblesse ni valeur pour ne pas admirer la beauté, pour ne pas respecter la faiblesse. Ainsi donc ce premier indice est inexact. C’est un autre, oui, c’est un autre qui a été le lâche traître, le féroce assassin.

alcouzcouz.

Quoi ! c’est pour cela que toi descendre de l’Alpujarra ?

don alvar.

Oui.

alcouzcouz.

Eh bien ! alors nous pouvoir nous en retourner ; car comment toi retrouver un homme sans le connaître ?

don alvar.

Peut-être n’y réussirai-je pas ; mais, cependant, j’espère.

alcouzcouz.

C’est comme la lettre de la vieille : — « À mon fils Jean, habillé de brun, à Madrid. »

don alvar.

Tout ce que je le demande, c’est de te taire.

alcouzcouz.

Moi, parler par signes à tout venant ?

don alvar.

Oui.

alcouzcouz.

Ô Allah ! toi retenir ma langue.

{Acteurs|Entrent DES SOLDATS.|n}}

premier soldat.

De cette façon le gain est bien partagé. Celui qui tient les cartes, quoiqu’il joue pour deux, doit avoir quelque avantage

deuxième soldat.

Pourquoi ne partagerait-on pas le gain comme la perte ?

troisième soldat.

C’est juste.

premier soldat.

Écoutez. Moi je ne voudrais pas avoir de querelle avec des camarades pour des motifs d’intérêt. Qu’il y ait seulement un homme qui dise que c’est bien, et je me tais.

deuxième soldat.

Le premier venu sera bon pour cela. (À Alcouzcouz.) Holà ! soldat ?

alcouzcouz, à part.

Lui parler à moi ; mais moi pas répondre. Pas si sot !

deuxième soldat.

Vous ne répondez pas ?

alcouzcouz.

Ah ! hi ! — Ah ! hi !

premier soldat.

Il est muet.

alcouzcouz, à part.

Eux pas savoir la feinte.

don alvar.

Le malheureux me perdrait si je le laissais faire. Allons à son aide. (Haut.) Cavaliers, excusez, je vous prie, mon domestique : il ne peut pas vous répondre, il est muet.

alcouzcouz, à part.

Moi, pas muet ; mais en pareille circonstance, moi être pic, repic et capot, — et pas un mot.

premier soldat.

Il s’agit d’un point douteux sur lequel vous pourriez nous satisfaire mieux que lui.

don alvar.

Je suis flatté que vous désiriez mon avis.

premier soldat.

Voici. Jouant pour mon camarade et pour moi, j’ai gagné contre de l’argent ce cupidon de diamans.

don alvar, à part.

Ah ! malheureux !… Ah ! ma chère Maléca !… tes joyaux de noces sont devenus les dépouilles de ta tombe !… Comment découvrir l’assassin, puisque les indices vont depuis le soldat jusqu’au prince ?

premier soldat.

Maintenant que nous en sommes à partager le gain, j’ai voulu lui donner ce cupidon pour sa part ; lui, il refuse en disant qu’il ne veut pas de bijoux. N’est-il pas juste cependant que, comme c’est moi qui ai gagné, j’aie quelque préférence dans le partage ?

don alvar.

Je veux mettre fin à votre discussion, puisque je suis arrivé à temps pour cela, et je vous achète ce joyau au prix pour lequel il a été mis sur ce jeu. Mais c’est à une condition : c’est que vous me direz d’abord de qui vous le tenez, afin que j’aie toute sécurité dans mon emplette.

deuxième soldat.

Tous les bijoux que nous jouons aujourd’hui peuvent s’acheter sans crainte : ils ont été pris sur ces chiens de Morisques dans le sac de Galère.

don alvar, à part.

Et voilà, grand Dieu ! ce que je dois entendre et supporter !

alcouzcouz.

Moi pouvoir pas le tuer !… et même moi pouvoir pas lui répondre.

premier soldat.

Je vais vous mettre en rapport avec celui qui l’a eu le premier. À telles enseignes que d’après son dire, il a enlevé ce bijou à une belle Morisque qu’il a tuée dans l’assaut.

don alvar, à part.

Hélas !

premier soldat.

Venez ; lui-même va vous conter cette histoire.

don alvar, à part.

Je ne lui en donnerai pas le temps. Au premier mot, dès qu’il se sera fait reconnaître, je le frappe de mon poignard.

premier soldat.

Marchons.

un soldat, du dehors.

Arrêtez !

un autre soldat.

Arrière !

On entend un cliquetis d’épées.

un soldat, du dehors.

Je le tuerai, dût le monde entier le défendre !

premier soldat.

Il s’est mis du côté de notre adversaire.

deuxième soldat.

Eh bien ! mon cher, tuons-le.

garcès, du dehors.

Peu m’importe qu’ils soient tous contre moi ! je puis me défendre contre tous.

Entrent GARCÈS et DES SOLDATS.

don alvar.

Quoi ! tous contre un !… c’est une lâcheté. Arrêtez-vous, soldats, ou, vive Dieu ! je vous forcerai à vous arrêter !

alcouzcouz, à part.

Le beau voyage !… Ne rien dire et se trouver dans des disputes !

un soldat.

Je suis mort.

Entre DON LOPE DE FIGUEROA.

don lope.

Quel est donc ce tapage ?

un soldat.

Il y a un homme de tué. Fuyons, qu’on ne nous arrête pas.

Ils sortent.

garcès, à don Alvar.

Je vous dois la vie, soldat ; je m’en souviendrai à l’occasion.

Il sort.

don lope, à don Alvar.

Arrêtez !

don alvar.

Je reste.

don lope.

Donnez vos épées. (À des Soldats.) Désarmez ces deux hommes.

don alvar, à part.

Ah ! ciel ! (Haut.) Que votre seigneurie veuille bien remarquer que je n’ai tiré l’épée qu’afin de mettre la paix, et que personnellement je n’étais pour rien dans la querelle.

don lope.

C’est bien ! je vous trouve l’épée à la main, et je vois un homme mort. Il suffit.

don alvar, à part.

Je n’ai rien à dire pour ma défense. — Se peut-il que lorsque je venais pour tuer un homme, je me sois exposé à ce péril pour sauver la vie à un autre !

don lope, à Alcouzcouz.

Et vous, vous ne donnez pas votre épée ? Ah ! vous parlez par signes, c’est bon !… Il me semble cependant que je vous ai déjà vu une autre fois, et que cette fois-là vous parliez. Que l’on mette ces deux hommes-là au corps de garde pendant que je poursuis les autres.

alcouzcouz.

Tout-à l’heure deux choses affliger moi : la querelle et le silence. Maintenant, si moi pas me tromper, en voilà trois : la querelle, le Silence, et la prison.

Ils sortent.

Entre DON JUAN D’AUTRICHE.

don juan.

Que s’est-il passé, don Lope ?

don lope.

Il y a eu, monseigneur, une querelle dans laquelle un homme a été tué.

don juan.

Si l’on ne punissait pas les délits de cette espèce, on verrait chaque jour mille meurtres. Il faut cependant que notre justice ne soit pas trop sévère.

Entre DON JUAN DE MENDOCE.

mendoce.

Je baise les pieds de votre altesse.

don juan.

Eh bien ! Mendoce, quelle nouvelle ?… Que répond Aben-Huméya ?

mendoce.

Arrivé devant Berja, j’ai fait sonner un appel de trompettes. À ce signal un drapeau blanc a été déployé ; l’on m’a donné un sauf-conduit, et j’ai été mené devant le trône d’Aben-Huméya, je dirais mieux son ciel, puisque la charmante Isabelle Tuzani, aujourd’hui reine sous le nom de Lidora, y était assise avec lui. (À part.) Cruel amour ! pourquoi donc avoir réveillé dans mon cœur des flammes que je croyais éteintes ? (Haut.) Suivant l’usage de sa nation, il m’a fait asseoir sur un carreau, et fait rendre tous les honneurs qu’un ambassadeur peut obtenir d’un roi. Je me suis acquitté de ma mission. À peine le bruit s’est-il répandu dans la ville que votre altesse accordait un pardon général, que le peuple s’est précipité dans les rues et les places en donnant mille signes d’allégresse. Mais Aben-Huméya, plein d’un invincible orgueil, et, en outre, furieux de voir le contentement avec lequel la nouvelle d’un pardon général avait été reçue par le peuple, m’a donné cette réponse : « Je suis roi de l’Alpujarra. Si cet état est petit pour mon courage, bientôt j’aurai l’Espagne entière à mes pieds. Si tu ne veux pas voir don Juan périr dans nos montagnes, conseille-lui d’abandonner son entreprise ; et s’il est parmi nous quelque lâche qui veuille accepter l’amnistie que tu annonces, tu peux l’emmener avec toi pour servir Philippe : ce ne sera qu’un ennemi de plus, et la victoire n’en sera pas plus difficile. » Sur ce, il m’a congédié ; et j’ai quitté l’Alpujarra en y laissant le peuple partagé en deux factions, dont l’une a pour cri de ralliement : « Espagne ! » tandis que les autres invoquent le nom de l’Afrique ; de sorte que désormais la guerre la plus redoutable pour eux, la guerre civile est dans leurs murs.

don juan.

Jamais un usurpateur ne peut avoir plus de force et de durée ; car les premiers qui l’ont aidé à parvenir au trône sont les premiers qui l’abandonnent, quelquefois baigné dans son sang. Et puisque tel est aujourd’hui l’état de l’Alpujarra, que l’on marche sur Berja avant que ses habitans se soient entre-déchirés les uns les autres. Ne leur laissons pas le temps de se détruire eux-mêmes, afin que la gloire du succès soit à nous tout entière.

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