‹ Aimer après la mortChapitre 11 sur 12 · Scène V.

Scène V.

L’intérieur du corps de garde.

Entrent DON ALVAR et ALCOUZCOUZ, les mains liées derrière le dos

alcouzcouz.

Àprésent que tous deux être seuls et que moi pouvoir parler, moi vouloir te demander, seigneur Tuzani, pourquoi toi avoir quitté l’Alpujarra et être venu par ici. Était-ce pour tuer ou pour mourir ?

don alvar.

Pour mourir après avoir tué.

alcouzcouz.

Toujours homme se repentir de s’être mis au milieu d’une querelle.

don alvar.

Comme je ne me sentais pas coupable, je n’ai pas voulu me défendre ; sans quoi, avec le courage qu’il y a dans mon cœur, mille soldats ne m’auraient pas arrêté.

alcouzcouz.

Moi, pourtant, avoir parié pour les mille.

don alvar.

Enfin j’ai perdu l’occasion de voir le lâche qui a pu se vanter d’avoir eu ces bijoux en tuant une femme.

alcouzcouz.

Ce n’être pas le pire. Le pire, c’est que l’on a envoyé chercher le confesseur. — Mais comment nous confesser, si n’être pas chrétiens ?

don alvar.

Puisque je dois périr, je veux du moins vendre cher ma vie.

alcouzcouz.

Qu’est-ce donc que toi vouloir faire ?

don alvar.

Tuer la sentinelle.

alcouzcouz.

Et comment, si toi n’avoir pas tes mains ?

don alvar.

Ne pourrais-tu pas avec tes dents délier ou déchirer la corde qui m’attache les mains par derrière ? Ensuite je me servirai de mon poignard que je porte toujours sous la ceinture, et que j’ai heureusement soustrait aux recherches.

alcouzcouz.

Avec les dents ! et par derrière ! l’ouvrage n’être pas du tout agréable.

don alvar.

Hâte-toi. Tu m’entends ? Dénoue ou déchire.

alcouzcouz.

Oui, monseigneur.

don alvar.

Ne t’inquiète pas. Je regarde si tu es observé.

alcouzcouz.

Fini. À votre tour.

don alvar.

Je ne puis. On vient.

alcouzcouz.

Ainsi moi être toujours avec les mains attachées et la langue liée.

Entrent GARCÈS et UN SOLDAT. Garcès est enchaîné.

le soldat.

Ceux que vous voyez là, c’est votre camarade qui a si bravement tiré pour vous l’épée, et son domestique qui est muet.

garcès.

Quoiqu’il me fâche de m’être laissé prendre, cependant je m’en console en songeant que j’aurai l’occasion de délivrer celui qui m’a sauvé la vie. Je me dénoncerai plutôt que de le laisser dans la peine. Vous, mon cher, veuillez, je vous prie, dire à monseigneur don Juan de Mendoce comme quoi je suis ici en prison, et que je désire qu’il m’accorde la faveur de venir me voir. Je veux le prier de demander ma grâce au seigneur don Juan d’Autriche. On ne me la refusera pas après les services que j’ai rendus.

le soldat.

J’irai le lui dire dès que j’aurai fini ma faction.

don alvar, à Alcouzcouz.

Regarde, sans faire semblant de rien, quel est le nouvel hôte que le factionnaire vient de conduire ici.

alcouzcouz.

Moi le regarder tant qu’il plaira à vous. (Reconnaissant Garcès.) Ô ciel !

don alvar.

Qu’est-ce donc ?

alcouzcouz.

L’homme qui être arrivé là…

don alvar.

Eh bien ?

alcouzcouz.

Moi être rempli d’épouvante.

don alvar.

Parle donc.

alcouzcouz.

Moi mourir de peur.

don alvar.

Explique-toi.

alcouzcouz.

Il être le crétin de qui moi prisonnier et à qui moi voler le poison. Lui, sans doute, avoir appris que moi être ici. Mais lui l’avoir appris ou non, moi toujours cacher mon visage afin que lui pas me reconnaître.

Il se couche comme pour dormir

garcès, à don Alvar.

Camarade, je suis affligé, croyez-le, de vous trouver ici ; car, sans me connaître et sans que je vous eusse jamais rendu service, vous m’avez sauvé la vie. Une seule chose pourrait me consoler, vive Dieu ! c’est l’espoir que je ne vous serai pas inutile pour sortir de prison.

don alvar.

Dieu vous garde !

alcouzcouz, à part.

Mon homme le prisonnier être aussi celui de la querelle. Moi, ne l’avoir pas reconnu dans la mêlée.

garcès.

Soyez sans souci, cavalier. J’ai contracté envers vous une obligation sacrée, et je périrais plutôt que de vous voir puni pour un délit dont moi seul suis coupable.

don alvar.

Je m’en rapporte à votre loyauté. Mais, s’il faut tout vous dire, ce qui m’inquiète, ce n’est pas ma prison ; c’est qu’en intervenant dans votre affaire j’ai perdu l’occasion d’exécuter le dessein qui m’a conduit au camp.

le soldat.

Vous ne risquez la mort ni l’un ni l’autre. J’ai toujours entendu dire, et vous savez cela comme moi, que dans les événemens de ce genre, lorsqu’il y a plusieurs complices et qu’il n’y a qu’un homme blessé ou tué, et qu’il n’y a eu ni préméditation, ni trahison, l’on ne condamne à mort qu’un des accusés : le plus laid.

alcouzcouz, à part.

Pour avoir dit cela, lui, moi vouloir qu’il crevât.

le soldat.

Ainsi, aujourd’hui, de vous trois c’est le muet qui mourra.

alcouzcouz, à part.

Oui, cela être clair, comme si moi être plus laid que les deux autres !

garcès.

Après le service que j’ai reçu de vous, oserai-je vous demander une nouvelle grâce ?

alcouzcouz, à part.

Quelle coutume baroque de faire mourir le plus laid !

garcès.

Pourrais-je savoir à qui je dois la vie ?

don alvar.

Je ne suis qu’un soldat, et je suis venu ici en volontaire uniquement pour chercher un homme à qui j’ai à parler. Voilà ce qui m’a conduit au camp.

alcouzcouz, à part.

Le plus laid devoir mourir !

garcès.

Il me semble que je pourrais vous donner quelques renseignemens utiles. Comment s’appelle votre homme ?

don alvar.

J’ignore son nom.

garcès.

Dans quel terce sert-il ?

don alvar.

Je l’ignore.

garcès.

Quelle est sa figure, sa taille ?

don alvar.

Je l’ignore également.

garcès.

En ce cas, vous aurez un peu de mal à le découvrir, ne sachant ni son nom, ni son signalement, ni le corps dans lequel il doit servir.

don alvar.

Eh bien ! sans savoir un mot de tout cela, j’ai déjà été au moment de le découvrir.

garcès.

Ce ne sont pas des énigmes faciles à deviner que les vôtres. Mais ne vous inquiétez pas : son altesse, j’en suis sûr, m’accordera la vie ; car l’on m’a les plus grandes obligations : sans moi l’on ne serait pas entré à Galère ; et dès que nous serons libres, je vous aiderai à retrouver l’occasion que vous avez perdue, et comme votre obligé, je me tiendrai à vos côtés, soit pour le bien, soit pour le mal, vive Dieu !

don alvar.

Ah ! c’est vous qui êtes entré le premier à Galère ?

garcès.

Oui, malheureusement pour moi.

don alvar.

Comment cela ? C’est, au contraire, une action dont vous devriez vous vanter.

garcès.

C’est que depuis ce jour fatal, je ne sais quel destin contraire, quelle mauvaise étoile me poursuit : tout ce que j’entreprends tourne à mal ; il ne m’arrive que des malheurs.

don alvar.

D’où vous vient cette idée ?

garcès.

Qune sais-je ? peut-être de ce que ce jour-là j’ai tué une Morisque, et le ciel s’en sera offensé parce que c’était vraiment une beauté céleste.

don alvar.

Quoi ! elle était si belle ?

garcès.

Oui.

don alvar, à part.

Ah ! épouse adorée ! (Haut.) Comment cela vous arriva-t-il ?

garcès.

Le voici. — Étant un jour placé en sentinelle dans une forêt si obscure qu’il semblait que la nuit l’eût remplie de ses ténèbres, je pris un Morisque. Il serait trop long de vous dire comment le coquin me trompa et me conduisit au milieu des précipices, d’où il appela à grands cris ses frères de l’Alpujarra. Bref, je fus obligé de fuir ; je me cachai dans une grotte, et vous saurez que ce fut là l’entrée de la mine au moyen de laquelle nous avons fait sauter la place. C’est moi qui indiquai la grotte à don Juan d’Autriche, moi qui fus de garde à la mine pendant la nuit, moi qui défendis l’entrée de la brèche jusqu’à l’arrivée des troupes, et moi enfin qui, comme la salamandre, pénétrai à travers les flammes jusqu’à une maison qui, sans doute, était la place d’armes des assiégés, puisqu’ils y avaient réuni toutes leurs forces. — Mais qu’avez-vous ? il semble que mon récit vous fatigue et que vous n’avez pas de plaisir à l’écouter ?

don alvar.

Ce n’est rien ; mes chagrins m’ont distrait un moment. Continuez.

garcès.

J’arrivai enfin, plein de colère et de rage, à la maison de Malec, que je cherchais, en même temps que don Lope de Figueroa, honneur éternel de sa patrie, s’était emparé de l’Alcazar, déjà la proie des flammes. Le gouverneur ayant été tué, moi, qui tout en cherchant la gloire, n’oubliais pas le butin, — quoique l’honneur et le profit aillent rarement ensemble, — je parcourus toutes les salles, je pénétrai dans tous les réduits, et parvins enfin à une petite pièce, dernier asile de l’Africaine la plus belle que mes yeux aient jamais vue. Que ne puis-je vous la dépeindre ! mais ce n’est pas le moment… Confuse et troublée de me voir, elle se réfugia derrière les courtines de son lit, comme si c’eût été les courtines d’une place, et s’en fit une sorte de rempart. — Mais il me semble voir des larmes dans vos yeux, et votre visage a pâli.

don alvar.

Votre récit me rappelle une de mes disgrâces qui a beaucoup de rapport avec cet événement.

garcès.

Allons, allons, soyez tranquille ; l’occasion perdue se représentera : vous retrouverez votre homme au moment où vous y penserez le moins.

don alvar.

Vous avez raison. Achevez.

garcès.

Je la suivis. — Elle était si richement parée, elle était couverte de tant de joyaux, qu’il semblait qu’elle allendit son amant et qu’elle se fût parée pour l’hymen. Moi, voyant tant de beauté, je désirai lui accorder la vie, pourvu que son cœur me promît sa rançon. Je voulus lui prendre la main, mais elle : « Chrétien, dit-elle avec une noble modestie, si c’est l’ardeur du gain qui t’attire en ces lieux, — car le sang d’une femme souillerait ton épée, — que ces bijoux satisfassent ta soif des richesses, et renonce à toute tentative sur un cœur qui renferme des mystères que lui-même ne connaît pas encore. » Je la pris dans mes bras…

don alvar, égaré.

Arrête ! arrête ! que fais-tu, malheureux ! (Revenant à lui.) Que dis-je !… je suis un insensé… Ce sont mes chagrins qui me troublent et m’entraînent… Achevez, votre récit me sera une distraction. (À part.) Ah ! je le hais plus encore pour son audace que pour son crime.

garcès.

Croyant sa vie et son honneur menacés, elle poussa des cris. Des soldats accoururent. Moi alors, jugeant que j’avais perdu l’un des prix de mon audace, je voulus du moins conserver l’autre et ne pas entrer en partage avec les soldats qui venaient. Aussi mon amour se changeant en vengeance, — la passion nous emporte si rapidement d’un extrême à l’autre ! — et entraîné par je ne sais quelle furie qui conduisait mon bras, — je ne sais comment j’ose vous raconter une action si infâme, — abandonnant tout un ciel de lis et de roses pour m’emparer de ses diamans et d’un collier de perles, je lui perçai le sein.

don alvar.

Est-ce ainsi que fut porté le coup de poignard ?

Il poignarde Garcès.

garcès.

Je me meurs.

alcouzcouz.

Cela être bien fait.

don alvar.

Meurs, traître !

garcès.

C’est toi qui me tues ?

don alvar.

Oui, cette beauté assassinée était l’âme de ma vie, et aujourd’hui encore elle est la vie de mon âme. C’est toi que je cherchais, c’est toi que je poursuivais sans te connaître, animé, excité par l’espoir de la vengeance !

garcès.

Ah ! tu m’as frappé désarmé, en trahison !

don alvar.

Les lois de l’honneur ne sont pas de saison pour punir un assassinat. Celui qui t’a frappé, c’est l’époux de Maléca, c’est don Alvar Tuzani !

alcouzcouz.

Et moi, chien de chrétien, être Alcouzcouz, et t’avoir enlevé ton bissac dans la montagne.

garcès.

Pourquoi me donnais-tu la vie, puisque tu devais me tuer ? — Holà ! sentinelle, au secours !

Entrent DON JUAN DE MENDOCE et DES SOLDATS.

mendoce.

Quels sont ces cris ? Entrons. Je reconnais la voix de Garcès, qui m’avait envoyé appeler. Que vois-je ?

Don Alvar enlève l’épée d’un soldat.

don alvar.

Donne-moi cette épée. (À Mendoce.) Seigneur don Juan de Mendoce, si vous êtes étonné de tant d’audace, je suis Tuzani, que l’on a surnommé le foudre de l’Alpujarra. Je suis venu pour venger la mort d’une beauté parfaite ; car il ne sait pas aimer celui qui ne venge pas ce qu’il aime. Dans une autre circonstance, j’allai vous chercher dans une autre prison, où nous nous sommes mesurés corps à corps, face à face, avec des armes égales. Si maintenant vous venez à votre tour me chercher dans celle-ci, vous pouviez venir seul : étant qui vous êtes, cela suffisait. Mais si c’est le hasard qui vous a conduit ici, un homme noble doit protéger de nobles disgrâces… Ordonnez qu’on me laisse sortir.

mendoce.

Je serais heureux, Tuzani, qu’en cette occasion mon devoir me permît de protéger votre retraite. Mais je ne puis manquer au service du roi, et le service du roi exige que je vous fasse mettre à mort dès le moment que je vous trouve dans son armée. C’est pourquoi vous mourrez.

don alvar.

Peu m’importe qu’on me ferme la sortie !… mon épée m’ouvrira un passage.

Il se bat avec les Soldats.

un soldat.

Je suis mort.

un autre soldat.

C’est un diable échappé de l’enfer.

don alvar.

Reconnaissez Tuzani, que la renommée appellera le vengeur de sa dame.

mendoce.

Avant de l’avoir vengée, tu mourras.

alcouzcouz, à part.

Bon ! le plus laid ne pas mourir toujours le premier.

Entrent DON JUAN D’AUTRICHE, DON LOPE DE FIGUEROA, et DES SOLDATS.

don lope.

D’où vient donc ce tapage ?

don juan.

Don Juan, qu’est ceci ?

mendoce.

Une aventure bien étrange, seigneur. Cet homme est un Morisque qui est venu seul de l’Alpujarra pour tuer un soldat, lequel dans le sac de Galère avait tué sa dame.

don lope.

Il avait tué ta dame ?

don alvar.

Oui.

don lope.

Alors tu as bien fait, (À don Juan d’Autriche.) Seigneur, ordonnez qu’on le laisse libre, car un tel délit mérite des éloges plutôt qu’un châtiment. Vous-même vous tueriez quiconque aurait tué votre dame, ou bien, vive Dieu ! vous ne seriez pas don Juan d’Autriche.

mendoce.

Seigneur, cet homme est Tuzani, et il serait important de l’arrêter.

don juan.

Tuzani, rends-toi prisonnier.

don alvar.

Je voudrais déférer à vos ordres, mais je ne puis. Je témoigne mon respect à votre altesse lorsqu’au lieu de me défendre, je pars.

Il s’enfuit.

don juan.

Suivez-le, suivez-le tous !

Ils sortent.

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