‹ Aimer après la mortChapitre 4 sur 12 · Scène II.

Scène II.

Un jardin.

Entrent DON FERNAND (ABEN HUMÉYA), DOÑA ISABELLE (LIDORA), une foule de Morisques, et des Musiciens.

don fernand.

Sur le penchant de cette colline où la nature semble avoir réuni toutes les fleurs, afin qu’elles reconnaissent toutes la souveraineté de la rose, sur ces gazons verdoyans, ô mon épouse chérie ! tu peux t’asseoir un instant. (Aux Musiciens.) Vous autres, chantez ; voyons si la musique ne vaincra pas sa mélancolie.

isabelle.

Vaillant Aben Huméya, dont le noble courage se verra bientôt couronné non pas seulement du chêne de l’Alpujarra, mais des lauriers ingrats qui ne croissent que dans la plaine, et qui bientôt dois soumettre à leur tour les Espagnols, ma mélancolie continuelle n’est point le mépris du bonheur que m’offrent ta grandeur et ton amour. C’est une disgrâce, une punition du destin : car la fortune est si capricieuse et si cruelle, qu’elle ne nous accorde jamais un bien sans nous en faire payer le prix par quelque mal. Oui, crois-le, mon chagrin n’a point d’autre motif. (À part.) Plût au ciel que ce fût la vérité ! (Haut.) Et puisque le sort ne m’a envoyé cette mélancolie que pour me punir de mon bonheur, sans doute je ne cesserai jamais de l’éprouver, puisque je ne cesserai jamais d’être heureuse auprès de toi.

don fernand.

Si telle est, en effet, la cause de ta tristesse, je ne pourrai jamais te consoler, ô ma chère Lidora ! au contraire, ta tristesse croîtra chaque jour, car chaque jour verra croître ta puissance et mon amour. (Aux Musiciens.) Allons, chantez ; célébrez sa beauté. La mélancolie et la musique furent de tous temps amies.

musiciens, chantant.

Ômon bonheur ! ô ma joie !
Ne dites pas à qui vous êtes

Car à votre peu de durée,
Il se voit bien que vous êtes à moi.

Entrent MALEC, DON ALVAR (TUZANI), et DOÑA CLARA (MALÉCA).

clara.

Ômon bonheur ! ô ma joie !
Ne dites pas à qui vous êtes…

don alvar.

Car à votre peu de durée,
Il se voit bien que vous êtes à moi.

Les instruments continuent de jouer pendant la scène suivante.

clara, à part.

Ce chant m’a pénétré d’une indicible émotion.

don alvar, de même.

Il me semblait que ces paroles renfermaient un triste présage.

clara.

Au moment où mon père venait traiter de mon mariage !

don alvar.

Au moment où l’amour consentait enfin à exaucer mes vœux !

clara.

Bonheur que j’espérais, écoutez.

don alvar.

Écoutez, désirs impatiens.

les musiciens, chantant.

Oui, à votre peu de durée,
Il se voit bien que vous êtes à moi.

malec, à don Fernand.

Seigneur, puisque l’Amour s’est toujours plu à mêler ses jeux aux jeux sanglans de Mars, je venais te prévenir que je marie enfin Maléca.

don fernand.

Et quel est celui à qui tu accordes sa main ?

malec.

Ton beau-frère Tuzani.

don fernand.

J’approuve fort cette union. Je sais leur tendresse mutuelle ; je sais qu’ils ne pourraient pas vivre l’un sans l’autre. Où sont-ils ?

Don Alvar et doña Clara s’approchent.

clara.

Me voici à vos pieds.

don alvar.

Permets que je baise la main.

don fernand.

Non pas, viens dans mes bras. Et puisque d’après la loi de l’Alcoran, dont nous avons repris l’observance, il n’y a pour la consécration du mariage d’autre cérémonie que la délivrance des arrhes, je désire que Tuzani les donne en ma présence à la belle Maléca.

don alvar.

Tout ce que je puis l’offrir est indigne de toi, car rien au monde n’égale ton divin éclat. Aussi en te donnant des diamans, à toi qui es le soleil de ma vie, je ne fais que te rendre ce qui t’appartient. — Voici un Cupidon armé de ses flèches : même formé de diamans, Cupidon cède toujours à ton pouvoir. Les perles qui composent ce collier sont, dit-on, des larmes de l’Aurore : en le voyant, l’Aurore donnerait de nouvelles perles, parce que, jalouse de toi, elle en verserait des larmes. Cet aigle d’émeraudes qui, par sa couleur, indique mon espérance, le regardera d’un œil timide, se rappelant que l’aigle seul a le droit de regarder fixement le soleil. Cette chaîne de rubis servira à retenir les cheveux : pour moi je n’en ai plus besoin ; j’ai désormais enchaîné la fortune. Enfin ce souvenir… mais non, ne l’accepte pas ; car tu conserveras, j’espère, le souvenir de Tuzani sans que lui-même le demande.

clara.

J’accepte les arrhes, Tuzani ; et, reconnaissante de ton amour, je te promets de les garder jusqu’à la mort.

isabelle.

Et moi, je vous fais mon compliment à tous deux sur cette union. (À part.) Hélas ! elle augmente encore mon déplaisir.

malec.

Allons, unissez vos mains comme vos âmes sont unies..

don alvar, à Clara.

Laisse-moi me mettre à tes pieds.

clara.

Non, laisse-moi sur ton cœur.

don alvar.

Ôbonheur !

clara.

Ôjoie !

Au moment où ils unissent leurs mains on entend le bruit du tambour.

tous.

Ôciel ! qu’entends-je ?

malec.

Ce bruit qui résonne dans ces montagnes comme le tonnerre, ce sont les tambours espagnols.

don alvar.

Qui jamais éprouva une telle disgrâce ?

don fernand.

Que la fête soit suspendue jusqu’à ce que nous sachions ce qui se passe de nouveau.

don alvar.

Hélas ! seigneur, ne le vois-tu pas ? Quoi de plus nouveau que mon bonheur ? Au moment où le soleil commençait à briller dans mon ciel, les armes de l’Espagnol viennent éclipser ses rayons.

Entre ALCOUZCOUZ, portant une besace.

alcouzcouz.

Grâces à Mahomet et à Allah, me voici enfin à vos pieds.

don alvar.

D’où viens-tu donc, Alcouzcouz ?

alcouzcouz.

Maintenant être tous réunis.

don fernand.

Que t’est-il arrivé ?

alcouzcouz.

Moi aujourd’hui être à mon poste, lorsque tout-à-coup arriver, comme en poste, un Espagnol qui me prendre par derrière. Avec deux autres, lui me mener vers don Juan qui est arrivé ; moi, feindre le crétin, et dire croire en Dieu ; alors eux point tuer moi, et moi rester captif du soldat, qui pourra bien s’en vanter. Lui, en cachette de ses camarades, me demander à moi le chemin de l’Alpojarra, et moi, pas bête, lui répondre que moi l’y conduire. Lui me donner à porter sa besace, où avoir mis son dîner, et puis tous deux entrer dans un petit sentier. Mais quand nous voir bien seuls, moi prendre mes jambes à mon cou et m’enfuir dans la montagne, et lui demeurer sans captif et sans dîner. Lui vouloir me suivre ; mais une troupe de Mores être venue, et lui s’en retourner. Alors moi venir te dire que don Juan-qui-triche être tout près dans la campagne, et avec lui le grand marquis de Montèche, le comte de la Belette, le marquis de Luzbel, et celui qui dompte les soldats les plus flegmatiques, don Lope Figure-de-Roi, et enfin don Sanche-Devine. Tous aujourd’hui marcher sur l’Alpojarra contre toi.

don fernand.

Il suffit. (Aux Morisques.) Une semblable nouvelle est faite pour plaire à notre courage.

isabelle.

Déjà sur le penchant de cette haute montagne, derrière laquelle le soleil va éteindre sa clarté, on voit confusément descendre les escadrons armés qui foulent notre territoire.

malec.

Grenade a réuni tout ce qu’elle a pu de troupes pour cette expédition.

don fernand.

Le monde, et même plusieurs mondes, seraient peu pour nous vaincre, alors même que celui qui marche sur noire impénétrable retraite serait le fils de Mars au lieu d’être celui de Charles-Quint. Qu’ils couvrent d’apprêts militaires la chaîne entière de ces montagnes, ces montagnes seront leurs tombeaux, et ces rochers leur serviront de monumens funèbres. Et puisque enfin la fortune nous offre l’occasion de les combattre, qu’ils nous trouvent sous les armes, prêts a lutter contre toutes leurs forces. Pour cela, que chacun retourne à son poste. Toi, Malec, à Galère ; toi, Tuzani, à Gabia ; moi, je reste à Berja. Que celui de nous sur qui le destin fera tomber le premier choc des chrétiens compte sur la protection d’Allah, car c’est la cause d’Allah que nous défendons. Retourne à Gabia, mon cher Tuzani, et ces fêtes qu’attend ton amour impatient, nous les célébrerons après la victoire.

Tous sortent, excepté don Alvar, doña Clara, Alcouzcouz et Béatrix (Zara).

clara.

Ômon bonheur ! ô ma joie !
Ne dites pas à qui vous êtes.

don alvar.

Car à votre peu de durée,
Il se voit bien que vous êtes à moi.

clara.

Félicités trompeuses,
Qui expirez avant de voir le jour.

don alvar.

Roses cueillies avant le temps,
Fleurs tombées avant le jour,

clara.

Si fanées et flétries,
Vous tombez au premier souffle,

don alvar.

Ne dites point que vous donnez le bonheur,

clara.

Puisqu’on ne peut vous posséder.

don alvar.

Non, non, mon bonheur, ma joie,
Ne dites pas à qui vous êtes.

clara.

Car à votre peu de durée
Il se voit bien que vous êtes à moi.

don alvar.

Dans un si grand ennui, j’ose à peine, chère Maléca, t’adresser la parole. Hélas ! au moment où l’amour me promettait la victoire la plus douce et la plus désirée, voilà encore mon espoir ajourné. Aussi dois-je me taire, car ma bouche serait impuissante à t’exprimer les sentimens qui agitent mon cœur.

clara.

Oui, mon ami, garde le silence ; il convient mieux à une situation aussi triste. Et d’ailleurs à moi-même il me serait difficile de t’entendre ; car mon esprit, préoccupé de mes chagrins, pourrait difficilement prêter son attention à tes paroles. Quelle infortune que la nôtre, puisqu’elle nous refuse, à toi de me donner, à moi d’écouter des consolations !

don alvar.

Le roi m’envoie à Gabia lorsque tu restes à Galère ; et l’amour, vaincu par l’honneur, cède en gémissant à sa puissance. Demeure donc ici, ô mon épouse ! sous la protection paternelle ; et fasse le ciel que l’ennemi qui nous menace tourne ses forces contre le pays où je vais, en respectant les lieux que tu habites !

clara.

Ainsi donc je ne te verrai plus jusqu’à la fin de cette guerre ?

don alvar.

Non pas ! je viendrai te voir toutes les nuits. Les deux places ne sont séparées que par une distance de deux lieues. Cette distance, mon amour la franchira rapidement.

clara.

Oui, je sens moi-même que des obstacles plus grands encore ne pourraient pas arrêter l’amour. Moi, chaque soir je t’attendrai sur le haut du rempart.

don alvar.

Et moi, sûr de ta tendresse, j’irai tous les soirs à l’endroit indiqué… Adieu… Mais en nous séparant, donne-moi un baiser pour gage de ta foi.

On entend un bruit de tambours.

clara.

Hélas ! voilà le tambour qui résonne de nouveau.

don alvar.

Quel contre-temps !

clara.

Quelle disgrâce !

don alvar.

Quel ennui !

clara.

Quel chagrin !

don alvar.

C’est donc là aimer ?

clara.

C’est mourir.

don alvar.

Hélas ! l’amour n’est qu’une pénible mort.

Ils sortent. Alcouzcouz reste avec Béatrix.

béatrix.

Puisque nous voilà seuls, approche, Alcouzcouz.

alcouzcouz.

Cette amabilité, ma petite Zara, être pour le bissac ou pour moi ?

béatrix.

Quoi ! toujours le même !… toujours sans souci lorsque tout le monde est dans la tristesse ! — Écoute.

alcouzcouz.

Cette gentillesse, ma petite Zura, être pour moi ou pour le bissac ?…

béatrix.

C’est pour toi. Mais puisque tu manques ainsi des égards que tu dois à mon amour, je veux voir ce qu’il y a dans le bissac.

alcouzcouz.

Alors la chose être claire. C’était pour lui et non pour moi.

béatrix.

Quoi ! voilà du porc ! tu ne crains pas de porter cela avec toi ? — Ciel ! que vois-je ? du vin !… — Tout ce que tu as là, Alcouzcouz, est du poison. Je ne veux ni le toucher ni le voir ; et toi, prends garde ; tu es perdu pour toujours si tu en goûtes.

Elle sort.

alcouzcouz, seul.

Tout cela être du poison ! — Oui, il faut le croire, Zara le dit, et Zara se connaître en poison. Puis Zara l’avoir vu, et Zara, qui est si gourmande, n’avoir pas voulu le goûter… oh ! oui, c’est du poison. — Le crétin, sans doute, avoir voulu tuer Alcouzcouz… Oh ! le vilain ! Mais le grand prophète Mahomet m’avoir délivré parce que moi lui offrir d’aller à la Mecque voir son jambon. (Bruit de tambour.) Bon ! encore le son de ces damnés tambours ! et puis toute la montagne pleine de soldats ! Moi courir vers Tuzani. — Y a-t-il quelqu’un ici qui vouloir de mon poison ?

Il sort.

Page 1