‹ Aimer après la mortChapitre 3 sur 12 · JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.

JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.

le camp de don Juan d’Autriche au pied de l’Alpujarra

Entrent DON JUAN D’AUTRICHE et MENDOCE, suivis d’un grand nombre d’Officiers et de Soldats espagnols.

Bruit de tambours et de trompettes.

don juan.

Montagne rebelle qui par ta hauteur gigantesque, ton âpreté sauvage, ta structure étrange, fatigues de ton poids la terre, rétrécis les airs et sembles menacer les cieux ; infâme repaire de brigands ! dans ton sein se forment des foudres dont le bruit retentira dans tes vallons, et qui iront frapper par-delà les mers les Africains étonnés. Il est enfin venu le jour où doit être châtiée ta trahison ; je parais, et j’amène avec moi ma vengeance. Mon seul regret, c’est de commencer une entreprise dont je ne puis rien attendre pour ma gloire ; car punir de tels ennemis ce n’est pas vaincre, et ce n’est pas un grand honneur pour moi que de soumettre ou d’écraser une troupe de bandits et de voleurs. Ainsi donc les événemens qui vont suivre ne peuvent pas compter dans l’avenir pour ma renommée… Apprenez moi, Mendoce, l’origine de ce soulèvement.

mendoce.

Veuillez, monseigneur, m’accorder votre attention. — Cette chaîne de montagnes que vous voyez devant vous, illustre rejeton de l’aigle d’Autriche, c’est l’Alpujarra, forteresse sauvage, grossier retranchement des Morisques insensés qui voudraient aujourd’hui renouveler, dans un intérêt contraire, la tentative des montagnards asturiens. Elle est difficile à cause de sa hauteur, impénétrable par son âpreté, inexpugnable par sa situation, et par les forces qu’elle renferme invincible. Elle a quatorze lieues de contour ; mais, avec les détours, elle en aurait plus de cinquante ; car au milieu de ses rochers elle contient des vallées qui l’embellissent, des champs d’une rare fertilité, des jardins d’un aspect charmant. Elle est peuplée d’un grand nombre de bourgs et de villages qui, au soleil couchant, paraissent des rocs travaillés, lesquels auraient roulé de ses sommets et seraient demeurés suspendus sur ses flancs. Les trois villes les plus considérables sont Berja, Gavie et Galère, places d’armes de leurs principaux chefs. — L’Alpujarra contient trente mille Morisques, sans compter les femmes et les enfans. Leurs troupeaux trouvent d’excellens pâturages ; cependant ils ne mangent que peu de viande ; ils se nourrissent plus volontiers de fruits frais ou desséchés et de plantes diverses, venus non seulement sur la terre fertile des vallons, mais sur les plus âpres rochers ; car ils ont tant d’expérience et d’habileté dans tout ce qui concerne l’agriculture, que les pierres elles-mêmes, cultivées par leurs bras, deviennent fécondes. — Quant à l’origine de la rébellion, comme, malgré moi, je n’y ai pas été étranger, je vous supplie de permettre que je garde sur ce point le silence ; et cependant ne vaut-il pas mieux que j’avoue que ce fut mon emportement qui en fut la première cause que de l’imputer à la sévérité des lois par lesquelles on aurait opprimé les Morisques ? Plutôt que de voir accuser le gouvernement du roi, monseigneur, je préfère me déclarer coupable. Enfin, quel qu’en soit le motif, ou ma dispute avec Malec, ou le ressentiment qu’aurait eu Fernand de Valor lorsque, le lendemain de cet événement, l’alguazil-major s’approcha de lui au moment où il entrait au conseil et lui ôta une dague qu’il portait cachée sous ses vêtemens ; ou bien, enfin, soit que les Morisques aient été poussés au désespoir par les ordres qui arrivaient journellement de la cour afin qu’on les tînt plus serrés, les choses en vinrent au point qu’ils résolurent de se révolter. À cet effet ils renfermeront dans l’Alpujarra, avec leurs richesses, des armes et des munitions. Pendant trois ans on ne sut rien du complot ; et certes il est étonnant et admirable que sur plus de trente mille hommes d’accord pour exécuter ce projet, pas un, durant tant de jours, par déloyauté ou par indiscrétion, n’ait révélé ou laissé pénétrer ce mystère. Combien l’on a tort de dire qu’un secret est en péril une fois qu’il y a trois personnes qui le savent ! Il ne court aucun hasard, même entre trente mille personnes, lorsque chacune d’elles est intéressée à le garder. — Les commencemens de la révolte ou si vous voulez, les premières étincelles du redoutable incendie qui devait s’allumer dans ces montagnes, furent des vols, des pillages d’églises, des violences, des assassinats et des sacrilèges. Grenade, baignée dans son sang, suppliait le ciel de lui venir en aide au milieu de tant d’infortunes. La justice accourut d’abord pour faire tout rentrer dans l’ordre ; mais les magistrats se virent repoussés ; et alors, après les préparatifs nécessaires, échangeant leurs insignes pacifiques contre l’épée du soldat, ils durent opposer la force à l’insubordination, et ce qui n’avait été dans le principe qu’un acte de résistance, devint une guerre civile. — Le corrégidor fut tué. La cité, comprenant le danger, appela aux armes les Grenadins, et convoqua la milice du pays ; cela ne suffit pas. La fortune, toujours amie des nouveautés, se déclara pour les rebelles, et des malheurs plus grands se joignaient chaque jour à ceux que nous avions déjà éprouvés. Nos craintes redoublèrent, leur orgueil redoubla en même temps, et le mal s’accrut de toutes parts. On sait maintenant qu’ils attendent des secours d’Afrique ; et si ces secours arrivent, nos forces, obligées de se partager pour s’opposer à leur entrée, seront d’autant affaiblies. Il est même à redouter que leur succès n’amène des conséquences fâcheuses dans les autres parties de la monarchie : les Morisques de l’Estramadure, ceux de la Nouvelle-Castille et de Valence n’attendent peut-être pour se soulever que l’annonce d’une victoire. — Et pour vous montrer qu’à leur courage et à leur résolution ils joignent des connaissances politiques, je dois vous dire un mot de leur gouvernement ; ce sont des renseignemens que nous tenons de quelques prisonniers… Ils eurent d’abord l’idée de se choisir un chef, et comme il y avait quelques difficultés sur le choix entre don Fernand de Valor et don Alvar Tuzani, qui ne lui est pas inférieur par la naissance, don Juan Malec maintint le bon accord en donnant la couronne à Fernand, à condition qu’il épouserait la charmante Isabelle, sœur de Tuzani. (À part.) Qu’il m’est pénible de rappeler le nom de ce Tuzani, lequel est presque roi puisque sa sœur est reine ! (Haut.) Aussitôt que Valor fut couronné, la première chose qu’il ordonna, soit pour rompre plus complètement avec nous, soit pour satisfaire aux désirs des Morisques, ce fut l’abolition de nos cérémonies religieuses, ainsi que de tous les noms chrétiens ; et pour donner l’exemple, il se fit appeler Aben-Huméya, nom des rois de Cordoue, desquels il tire sou origine. Il défendit, en outre, de parler d’autre langue que l’arabe, de porter d’autre costume que le costume africain, et de suivre d’autre culte que celui de Mahomet. Ensuite il fit la répartition de ses forces : Galère, la ville la plus rapprochée de vous, dont les remparts et les fossés ont été faits par la nature avec tant d’art qu’il est impossible de s’en rendre maître sans y perdre beaucoup de monde. Galère fut placée sous le commandement de Malec, père de Clara, aujourd’hui nommée Maléca. Il donna à Tuzani, Gabia la Haute, et lui-même il se tint à Berja, qui est en quelque sorte le cœur d’où le mouvement se transmet à toutes les parties de ce colosse de pierre. Telle est, seigneur, autant que nous avons pu la pénétrer, la situation des choses ; telle est l’Alpujarra, dont les sommets farouches paraissent prêts à se détacher pour se prosterner à vos pieds.

don juan.

Vous avez parlé, don Juan, d’une manière digne des Mendoce et digne de vous, c’est-à-dire de manière à inspirer une double confiance. Mais quel est ce bruit de tambours ?

mendoce.

Ce sont les troupes que l’on passe en revue à mesure qu’elles arrivent au camp.

don juan.

Quelle est celle-ci ?

mendoce.

Ce sont les milices de Grenade et de tous les pays arrosés par le Génil.

don juan.

Qui les commande ?

mendoce.

Le marquis de Mondéjar, comte de Tendilla, et gouverneur perpétuel de l’Alhambra.

don juan.

Son nom seul fait trembler l’Africain. — Quel est cet autre corps ?

mendoce.

Celui des Murciens.

don juan.

Quel est leur chef ?

mendoce.

Le grand Fajardo, le marquis de los Vélez.

don juan.

Ses exploits ont répandu au loin sa renommée.

mendoce.

Cette milice qui arrive, seigneur, c’est celle de Baéza. Elle est sous les ordres d’un guerrier à qui l’on ne pourra jamais élever de statue qui dure autant que sa gloire : c’est don Sanche d’Avila.

don juan.

Pour le louer dignement, il faut dire qu’il est le disciple du duc d’Albe, et qu’il a dérobé à ce grand maître le secret d’être toujours vainqueur.

mendoce.

La troupe qui s’approche est le vieux terce de Flandre, qui, pour faire cette campagne, est venu des bords de la Meuse à ceux du Génil. Il pourrait regretter la belle contrée qu’il a quittée, s’il n’était venu dans une contrée plus belle encore.

don juan.

Qui le commande ?

mendoce.

Un homme du plus rare courage et du plus noble cœur, don Lope de Figueroa.

don juan.

On raconte mille choses de son courage et de sa brusquerie singulière.

mendoce.

Pour ceci il faut vous dire, monseigneur, qu’il est tourmenté de la goutte, et qu’il ne lui pardonne pas de gêner son activité dans le service des armes.

don juan.

Je suis curieux de faire sa connaissance.

Entre DON LOPE DE FIGUEROA.

don lope.

Vive Dieu ! de ce côté-là, du moins, je ne le cède en rien à votre altesse, car il n’y avait que le plaisir de me voir à vos pieds qui pût me faire oublier la douleur que j’éprouve à cette jambe.

don juan.

Comment vous trouvez-vous pour votre arrivée ?

don lope.

Comme un homme, seigneur, qui pour vous servir est venu de Flandre en Andalousie. Et, ma foi, puisque vous ne venez pas voir la Flandre, il faut bien que la Flandre vienne vous voir.

don juan.

Puissé-je lui rendre un jour cette visite ! — Nous amenez-vous de bons soldats ?

don lope.

Si bons, vive Dieu ! que si l’Alpujarra était l’enfer, et que Mahomet y fût le général en chef de ces démons, il n’empêcherait pas mes soldats d’y monter, excepté toutefois ceux qui ont la goutte et qui ne pourraient pas escalader les rochers. Autrement, monseigneur…

un soldat, du dehors.

Arrêtez !

garcès, du dehors.

Place, vous dis-je ! il faut que je passe.

Entre GARCÈS, portant ALCOUZCOUZ.

don juan.

Qu’est-ce donc ?

garcès.

J’étais de faction sur le penchant de cette colline, lorsque j’ai entendu du bruit parmi ces arbres. J’ai tâché de découvrir qui ce pouvait être, et j’ai trouvé ce chien qui était là en observation. Pensant que c’était un espion, je l’ai attaché avec la corde de mon mousquet, et je vous l’apporte afin qu’il vous dise, ou mieux, qu’il vous aboie ce qui se passe.

don lope.

Voilà, vive Dieu ! ce que j’appelle un soldat. Est-ce que par ici ils sont tous taillés sur ce patron ?

garcès.

Est-ce que, par hasard, votre seigneurie s’imaginait que tous les bons soldats étaient en Flandre ?

alcouzcouz, à part.

Ah ! ça aller mal, pauvre Alcouzcouz ; votre gosier sentir la corde.

don juan, à Garcès.

Je vous connaissais déjà, mon ami. Ce n’est pas la première fois que je vous vois faire des traits de ce genre.

garcès, à part.

Un compliment pour récompense ! cela est commode, et cela ne ruine pas les princes.

don juan.

Venez ici, vous.

alcouzcouz.

Vous, parler à moi ?

don juan.

Oui.

alcouzcouz.

Moi pas mériter tant d’honneur… moi très-bien ici.

don juan.

Qui êtes-vous ?

alcouzcouz, à part.

Ici la malice être nécessaire. (Haut.) Alcouzcouz, un pauvre Morisque amené par force dans l’Alpujarrot, un vrai et bon crétin au fond du cœur, savoir la sainte éternité des crétins, le Credo et le Salve regina, le pain quotidien et les quatorze commandemens de l’Église. Parce que moi dire que moi être crétin, les autres me vouloir tuer ; moi m’enfuir, et, en fuyant, moi tomber dans les mains de ce soldat. Si vous me donner la vie, moi dire à vous tous les secrets de la montagne, et vous mener en un lieu où vous entrerez sans résistance.

don juan.

Le drôle ment sans doute… mais enfin, il n’est pas non plus impossible qu’il dise la vérité.

mendoce.

Il est certain qu’il se trouve parmi eux beaucoup de chrétiens. Pour moi, je sais une dame qu’ils ont emmenée par force.

don juan.

Alors, sans le croire en tout, nous pouvons lui accorder une certaine confiance. — Que Garcès le garde prisonnier.

garcès.

J’en rendrai bon compte, monseigneur.

don juan.

Nous verrons bientôt s’il nous trompe ou non. — Don Lope, allons parcourir les quartiers, et nous déciderons de quel côté nous devons commencer le siège.

mendoce.

En effet, cela est essentiel ; cette guerre a plus d’importance qu’elle ne paraît en avoir ; car il est des entreprises — comme celle-ci, par exemple, — où il n’y a pas grand honneur à réussir, tandis qu’il y a une grande honte à échouer, et l’on doit les conduire avec une extrême prudence, moins encore pour obtenir des succès que pour ne point éprouver de revers.

Ils sortent. Restent Garcè et Alcouzcouz.

garcès.

Comment t’appelles-tu ?

alcouzcouz.

Moi me nommer Riz ; moi étant chez les Mores Alcouzcouz, devoir être Riz chez les crétins ; car moi de potage morisque être devenu potage espagnol.

garcès.

Alcouzcouz, tu es mon esclave. Dis-moi donc la vérité.

alcouzcouz.

Volontiers.

garcès.

N’as-tu pas dit au seigneur don Juan d’Autriche…

alcouzcouz.

Quoi ! c’était celui qui était là tout-à-l’heure ?

garcès.

Que tu le mènerais dans les montagnes par des passages sûrs ?

alcouzcouz.

Oui, maître.

garcès.

Don Juan d’Autriche a, pour vous assujettir, les marquis de los Vélez et de Mondéjar, don Sanche d’Avila et don Lope de Figueroa ; mais je voudrais bien que l’on me dût, à moi seul, l’entrée de ces montagnes. Conduis-moi donc, afin que je l’examine et la reconnaisse.

alcouzcouz, à part.

Moi mettre dedans ce brave crétin et m’en retourner dans l’Alpujarra. (Haut.) Venez avec moi.

garcès.

Attends-moi un moment. Il faut que je prenne ma pitance au corps de garde, où je l’ai laissée en allant faire ma faction. Je retourne la prendre ; je l’emporterai dans un bissac, et afin qu’il n’y ait pas de retard, je mangerai chemin faisant.

alcouzcouz.

Comme il vous plaira.

garcès.

Marchons.

alcouzcouz.

Saint Mahomet, toi être mon prophète, et si toi bien inspirer Alcouzcouz, Alcouzcouz aller vers toi à la Mecque.

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