‹ Aimer après la mortChapitre 6 sur 12 · Scène IV.

Scène IV.

Devant les murs de Galère.

Entrent DON ALVAR et ALCOUZCOUZ.

don alvar.

Alcouzcouz, je confie à tes soins ma vie et mon honneur ; car si l’on apprenait que j’ai quitté Gabia pour venir ici, je perdrais tout à la fois l’honneur et la vie. Garde ma jument ; je ne fais qu’entrer dans ce jardin, et je reviens aussitôt. Il nous faut être de retour à Gabia avant qu’on s’y soit aperçu de notre absence.

alcouzcouz.

Toujours prêt à te servir, bien que tu ne m’aies pas laissé le temps d’aller déposer à mon logis cette besace. Moi rester sans bouger à mon poste.

don alvar.

Si tu t’éloignais seulement de trois pas, vive le ciel ! je te tuerais de ma main.

DOÑA CLARA entr’ouvre une porte.

clara.

Est-ce toi ?

don alvar.

Quel autre pourrait venir à ce rendez-vous ?

clara.

Entre à l’instant. Si tu t’arrêtais sur le rempart on pourrait te reconnaître.

Ils sortent.

alcouzcouz, seul.

Vive Allah ! moi prêt à dormir. Attendez ; moi n’être pas à vos ordres, seigneur Sommeil. — Il n’y a pas de pire métier que celui d’Alcahuète. Dans les autres métiers on travaille pour son propre compte ; dans celui-ci on ne travaille que pour autrui… Hola ! ho ! jument ! — Revenons à mon histoire pour chasser le sommeil… Le cordonnier faire parfois des souliers pour lui ; parfois le tailleur se couper un habit ; enfin de temps en temps le cuisinier goûter ses ragoûts, et le pâtissier manger ses pâtés… seul l’Alcahuète ne rien faire pour soi : lui assaisonner le plat et point le manger ; coudre l’habit et point le revêtir, — Holà ! ho ! Holà ! ho ! jument !… La voila partie ! Holà, jument, reviens ; fais ce que moi demander à toi, et moi faire pareillement la première chose que toi demmander à moi. — Impossible de la rattraper. Ah ! pauvre Alcouzcouz ! Belle besogne que tu as faite là pour le retour de ton maî tre. Il me tuera, c’est sûr ; car à présent lui ne pouvoir plus arriver à temps à Gabia. — Moi me figurer que lui reparaître ici et me dire : « Alcouzcouz, mon cheval ? — Maître, moi pas l’avoir. — Qu’en as-tu fait ? — Moi, maître, lui s’est échappé. — Par où ? — Par ces montagnes. — Toi mourir. » Et puis, v’lan, moi être enfoncé avec un coup de dague dans le cœur. — Eh bien ! Alcouzcouz, s’il faut mourir, mieux vaut choisir sa mort. Au lieu de l’acier prenons le poison ; la mort être plus douce. Avalons. (Il tire une outre de sa besace et boit.) Meilleur mourir ainsi ; au moins le mort n’être pas baigné dans son sang… Comment te va ? pas trop mal… Le poison n’être pas assez fort, et moi en prendre encore un peu. (Il boit.) Déjà moi brûler… l’estomac tout en feu… Pour mourir plus vite fu poison, prenons-en encore un peu (Il boit.) Bon ! le voilà qui me ravage. Je sens ses effets. Mes yeux se troublent, ma tête s’embarasse, ma langue s’épaissit… mais puisque moi mourir, moi achever le poison ; car moi pas assez méchant pour vouloir empoisonner les autres… Mais quoi ! où donc être ma bouche ? moi ne la trouver plus.

On entend du bruit derrière la scène.

une voix, dans le lointain.

Sentinelles de Galère, aux armes !

alcouzcouz.

Qu’est-ce que cela ?… des éclairs !… Alors bientôt entendre le tonnerre.

Entrent DON ALVAR et DOÑA CLARA.

clara.

Seigneur, les sentinelles ont allumé les feux sur les tours.

don alvar.

Sans doute les Espagnols, profitant de la nuit, auront marché sur Galère.

clara.

Pars, mon ami ; déjà toute la place est en mouvement.

don alvar.

En vérité, ce serait à moi une belle action que de laisser ma dame dans une place assiégée !

clara.

Hélas !

don alvar.

Ce serait un bel exploit que de fuir en ce moment !

clara.

Oui, ton honneur est à défendre Gabia ; c’est peut-être sur ce point que l’ennemi s’est porté. Cher Tuzani, songe à ton devoir.

don alvar.

Quelle horrible situation ! D’un côté, c’est l’amour qui me retient ; de l’autre, j’entends l’honneur qui m’appelle.

clara.

N’écoute que l’honneur.

don alvar.

Je les satisferai tous deux à la fois.

clara.

Par quel moyen ?

don alvar.

Je vais t’emmener avec moi. Si je me perds également, soit à rester, soit à partir, que mon honneur et mon amour courent en ce jour même fortune. Viens, partons ; j’ai un cheval qui nous portera tous deux avec la rapidité du vent.

clara.

Que risqué-je avec mon époux ? Je te suis.

don alvar.

Holà ! Alcouzcouz !

alcouzcouz.

Qui m’appelle ?

don alvar.

C’est moi. Donne-moi vite la jument.

alcouzcouz.

La jument ?

don alvar.

Dépêche ; qu’attends-tu ?

alcouzcouz.

Moi, attendre la jument ; elle m’avoir dit qu’elle aller revenir.

don alvar.

Où donc est-elle ?

alcouzcouz.

Partie. Mais c’est une jument de parole, et elle revenir à l’instant.

don alvar.

Vive Allah ! traître…

alcouzcouz.

Vous, pas toucher moi ! car moi être empoisonné, et moi par mon haleine tuer !

don alvar.

Tu vas mourir, misérable !

CLARA, voulant retenir don Alvar.

Arrête !… (Elle se blesse.) Hélas !… ah ! Tuzani.

don alvar.

Qu’est-ce donc ?

clara.

En voulant te retenir, je me suis blessée à la main.

don alvar.

Sa vie va payer ce sang.

clara.

Au nom du ciel, épargne-le.

don alvar.

Ta prière peut tout sur moi. — La blessure est-elle profonde ?

clara.

Ce ne sera rien.

don alvar.

Laisse-moi envelopper la main de ce mouchoir.

clara.

Maintenant, tu le vois, je ne puis t’accompagner. Pars seul aujourd’hui. Alors même qu’on aurait mis le siège devant Galère, elle ne sera pas prise en un jour ; et demain je vais avec toi.

don alvar.

Dans cet espoir, j’obéis.

clara.

Qu’Allah te garde !

don alvar.

Sans toi que ferais-je de la vie ?

alcouzcouz.

Si toi vouloir mourir, moi avoir encore un peu de poison qui être fort doux.

clara.

Allons, adieu.

don alvar.

Je pars désolé.

clara.

Et moi, je demeure affligée.

don alvar.

Quelle est l’étoile funeste qui, suspendant toujours mon bonheur, s’interpose entre nous deux ?

clara.

Quel est le sort ennemi qui, menant obstacle à mes vœux, suscite deux fois une armée chrétienne pour troubler toute ma joie ?

alcouzcouz.

Quel état que le mien ! Tout le monde dire que le sommeil et la mort c’est la même chose… et c’est bien vrai, car moi savoir pas si moi être mort ou endormi.

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