‹ Aimer après la mortChapitre 7 sur 12 · JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.

JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.

Les environs de Galère. — Il est nuit.

Entre DON ALVAR. ALCOUZCOUZ dort étendu dans un coin du théâtre.

don alvar.

Nuit sombre et froide, c’est à ton silence que mon espérance confie mes entreprises, mon amour son bonheur, mon âme sa victoire ; car bientôt, plus brillante que les étoiles, et t’éclairant de sa vive clarté, Maléca, ma douce proie, se trouvera dans mes bras amoureux. Porté sur l’aile du désir, me voilà arrivé sous les murs de Galère. Que ce ravin profond, que la nature entoura sans art d’impénétrables labyrinthes, soit pour cette nuit l’asile de mon coursier fidèle ; et puisque personne ne me voit, attachons-le à cet arbre, qui me le gardera mieux que ce misérable qui la nuit passée… Tout alarme un cœur amoureux. (Il se heurte contre Alcouzcouz et chancelle.) Oui, cet accident même m’inquiète, et je regarde comme un funeste augure, au moment où je veux m’approcher du rempart, que mon pied ait trébuché contre un cadavre. Tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai rencontré aujourd’hui, me remplit de tristesse, d’horreur et d’épouvante… Hélas ! pauvre infortuné qui as trouvé ton tombeau au pied de la montagne ! Mais non, heureux, heureux mille fois, toi que la mort a pour jamais affranchi des ennuis qui m’accablent !

alcouzcouz, se réveillant.

Qui marcher sur moi ?

don alvar.

Que vois-je ? Qu’entends-je ? Qui es-tu ?

alcouzcouz.

Alcouzcouz, à qui toi ordonner de t’attendre avec la jument, et être resté ici sans que personne m’avoir vu. Il être bien tard pour retourner à Gabia ; mais toujours les amans paresseux pour revenir.

don alvar.

Que fais-tu ici, AIcouzcouz ?

alcouzcouz.

Comment toi le demander, si moi t’attendre ici depuis que toi être entré par la poterne pour voir Maléca ?

don alvar.

A-t-on jamais vu !… Quoi ! tu serais resté là depuis hier au soir !

alcouzcouz.

Pourquoi toi parler d’hier au soir ? Moi m’être endormi tout-à-l’heure, après avoir pris du poison de peur que mon maître ne tuât moi à cause de l’escapade de la jument. Mais puisque la jument être revenue, et que moi n’être pas mort du poison, Allah soit loué, et partons !

don alvar.

Que contes-tu là ? Tu étais ivre la nuit passée.

alcouzcouz.

Oui, si le poison rendre ivre, moi l’avoir été. Moi avoir la bouche sèche comme pierre à fusil, et la langue comme amadou.

don alvar.

Va-t’en ; je ne veux pas qu’une autre fois ta sottise me fasse perdre mon bonheur. Hier je manquai, à cause de toi, l’occasion la plus heureuse : je ne veux pas, par mon imprudence, éprouver aujourd’hui la même disgrâce.

alcouzcouz.

Pas ma faute, à moi !… faute à Zara, qui m’avoir dit que c’était du poison, et mol m’avoir empoisonné pour mourir.

On entend du bruit.

don alvar.

J’entends du monde qui vient de ce côté. — Cachons-nous en attendant qu’on soit passé.

Ils se cachent.

Entre GARCÈS avec d’autres Soldats.

garcès.

Voici l’ouverture de la mine qui se prolonge sous le rempart. Approchez, approchez en silence ; placez-vous, personne ne nous voit. — Voilà que j’ai mis le feu. Maintenant, éloignons-nous jusqu’à ce que le rocher éclate en nuages de fumée et de poussière. Puis, aussitôt après l’explosion, nous nous élancerons sur la brèche qu’elle aura faite, et nous nous y maintiendrons jusqu’à l’arrivée de nos camarades, qui sortiront, au moment convenu, de l’embuscade où ils sont cachés.

Ils sortent.

don alvar.

As-tu entendu ce qu’il a dit ?

alcouzcouz.

Moi, rien entendu.

don alvar.

C’est sans doute une ronde qui parcourt la montagne, et j’ai dû me soustraire à ses yeux. Sont-ils partis ?

alcouzcouz.

Vous pouvoir — voir.

don alvar.

Approchons-nous du rempart. (On entend comme le bruit d’une arme à feu.) Qu’est cela ?

alcouzcouz.

Le canon avoir une bouche qui parler bien haut ; mais moi ignorer son langage. (On entend l’explosion de la mine.) Ô Mahomet ! protége-moi, et qu’Allah te le rende !

don alvar.

On dirait que la terre entière vient d’être ébranlée sur les pôles qui la soutiennent.

don lope, du dehors.

La mine a éclaté. Tous, tous, en avant ! à la brèche !

don alvar.

Où suis-je, grand Dieu !… Comment ces montagnes ont-elles pu enfanter ces horribles volcans ?

alcouzcouz.

Moi n’aimer pas ce feu ni cette fumée.

don alvar.

Hélas ! quel malheur ! quelle affreuse situation !… Déjà la ville est dans la confusion d’une alarme imprévue ; de tous côtés des hommes d’armes la parcourent, et peut-être bientôt sera-t-elle saccagée, renversée de fond en comble. Serais-je noble, serais-je amant, si je ne m’élançais point au milieu des flammes, en gravissant les débris de ces murs ? Qu’au milieu de ce désastre je puisse sauver la belle Maléca, peu m’importe ensuite la ruine de Galère et celle du monde entier !

Il sort.

alcouzcouz.

Moi n’être ni noble ni amant, si dans cette bagarre moi ne pas sauver Zara. Mais c’est un petit malheur de n’être ni amant ni noble. Moi d’abord sauver ma peau, et ensuite tant pis pour Galère et pour Zara !

Il sort.

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