‹ Aimer sans savoir quiChapitre 1 sur 13 · Scène II.

Scène II.

Dans la maison de don Fernand.

Entrent LÉONARDA et INÈS.

Inès.

Allons, madame, il faut vous décider, il faut choisir.

Léonarda.

Ne me parle pas de cela. Il est trop tôt pour aimer.

Inès.

Heureusement que pour aimer il n’est jamais trop tard.

Léonarda.

Je le sais, l’amour fait faire des folies à tout âge.

Inès.

Si de tendres paroles peuvent toucher votre cœur, et il me semble que vous n’êtes pas insensible, laissez là votre broderie, mettez-vous à votre balcon, et mélancolique Xarife vous verrez le galant Audalla.

Léonarda.

Tu lis, à ce qu’il paraît, les romances.

Inès.

Silence, madame, car voici que la belle Xarife dit à sa sœur de regarder le vaillant Maure qui passe dans notre rue, monté sur un cheval alezan.

Léonarda.

Prends garde, Inès ; tu fais du Romancero ta lecture habituelle, et il pourrait t’arriver comme à ce pauvre chevalier.

Inès.

Don Quichotte de la Manche, Dieu pardonne à Cervantes ! fut un de ces extravagants que vante la Chronique. Pour moi je lis dans les Romanceros, et je m’en trouve bien… mon esprit s’y forme tous les jours ; et quant à ce qui est de l’amour, je me suis mise à songer qui je pourrais aimer.

Léonarda.

Veux-tu que je te le dise ?

Inès.

Bien volontiers, madame.

Léonarda.

Aime un médecin, afin qu’il te guérisse de ta folie.

Inès.

C’est que, madame, les médecins ne guérissent pas le mal d’amour.

Léonarda.

Et qui donc alors le guérit ?

Inès.

Le temps, le temps seul. — Et d’ailleurs, madame, je n’en suis pas là, je n’aime pas encore.

Léonarda.

Alors pourquoi veux-tu que j’aime ?

Inès.

C’est que vous y êtes obligée.

Léonarda.

Moi ? et comment ?

Inès.

L’occasion est superbe. Vous le savez, un noble cavalier, le fils du corrégidor, — en un mot, don Louis de Ribera vous adore.

Léonarda.

Il est vrai, il m’a parlé de ses sentiments, mais il n’a pas été jusqu’à mon âme. — D’ailleurs il se consolera aisément.

Inès.

Ne le croyez pas.

Léonarda.

Tu ne connais pas, Inès, la vanité de ce monde. — Don Louis est parent du duc d’Alcala, et il sera tout heureux de voir briller sur sa poitrine cette croix de Calatrava qu’on lui a promise.

Inès.

Prenez garde, madame ! Je ne vois pas trop avec qui vous vous marierez si vous repoussez ainsi l’amant le plus tendre et le plus dévoué. Vous oubliez ce pauvre gentilhomme comme un grand seigneur oublie ses dettes.

Léonarda.

Mon frère a eu le malheur d’aimer, et je sais tout ce qu’il souffre.

Entre DON FERNAND.

Inès.

Le voici.

Don Fernand.

Vous me voyez désolé, ma sœur ; et je viens vous instruire de mes ennuis.

Léonarda.

Laisse-nous, Inès.

Inès.

Cela est juste, si l’on n’a pas besoin de moi.

Elle sort.

Don Fernand.

Ma sœur, ma charmante sœur… mieux que cela, mon amie, mon amie bien chère… prêtez-moi toute votre attention. Elle m’est nécessaire, et vous verrez bientôt que ma confidence la mérite.

Léonarda.

Voilà un bien long préambule. Quel trouble ! qu’avez-vous ?… parlez.

Don Fernand.

Au nom du ciel, ma sœur, écoutez-moi.

Léonarda.

Je vous écoute.

Don Fernand.

Vous savez que j’aimais Lisène ?

Léonarda.

Je le sais.

Don Fernand.

Que la nuit je lui rendais des soins ?

Léonarda.

Ô Dieu ! je pressens le malheur.

Don Fernand.

Nous étions, ces jours passés, don Pèdre et moi dans le vaisseau de saint Christophe… Ainsi l’on appelle, vous ne l’ignorez pas, l’endroit de la cathédrale où nous autres cavaliers nous nous embarquons pour discourir de choses et d’autres.

Léonarda.

Oui, je sais, mon frère, que c’est en cet endroit-là que vous causez, à l’issue de la messe, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas.

Don Fernand.

Donc nous étions là don Pèdre et moi. On parlait des dames de Tolède à qui le ciel a donné tant de beauté et de grâce. Une loi, dit-on, établit que si, par aventure, il vient à s’élever quelque difficulté touchant une expression de la langue castillane, il faut prendre pour arbitre un cavalier de Tolède ; de même quand on parle de beauté, — de cette beauté que l’esprit anime et relève, le meilleur juge c’est une dame tolédane… Donc, tandis que l’on parlait des dames de Tolède, don Pèdre vient follement se vanter qu’il est aimé, favorisé d’une dame de cette ville. Aussitôt moi jaloux… Car un homme a beau ne pas être nommé, il s’aperçoit toujours de reste lorsqu’un autre lui lance des pierres dans son jardin… Moi je réponds qu’il y a souvent des fats qui se croient aimés, tandis que les dames se moquent d’eux et leur préfèrent des cavaliers plus discrets. Alors lui : « Jamais, dit-il, je ne me suis vanté sans motif. La dame que je sers me préfère, malgré mon peu de mérite, à des rivaux qui se nourrissent de grandes espérances et de grandes prétentions. Elle m’a donné sa parole, et j’ai des titres qui sont si bien en bonne et due forme, que pour obtenir un jugement définitif il me suffirait de les présenter à la chancellerie d’amour. » Moi, d’un air badin, je répliquai : « Il y a bien longtemps que l’on ment… cela date du commencement du monde. Car lorsque Dieu demanda au premier homicide : Qu’as-tu fait de ton frère ? il répondit d’un ton chagrin : Je ne sais pas, au moment même où il venait de le tuer. » Ce démenti, bien qu’enveloppé dans une citation de l’histoire sainte, fut reconnu pour tel par tous les assistants ; et en effet il ressemblait assez à ces hommes hypocrites qui outragent et déshonorent sous un manteau sacré. — Don Pèdre garda le silence. Mais au moment où sonna midi, et où chacun se préparait à s’en aller, il me fit un signe comme un homme qui veut parler à un autre seul à seul. Il sortit par la porte des Lions… c’était la porte que devait choisir un homme qui avait reçu une offense et voulait se venger… Et plus furieux que les lions qui soutiennent les hautes colonnes de marbre : « Écoutez, don Fernand, » me dit-il. « Où cela ? » répondis-je à voix basse : « Si vous êtes cavalier, ce sera à la porte de Visagra, ou sur la hauteur du château de San Cervantes. » « Ce dernier endroit, répondis-je en croisant mon manteau, étant plus solitaire et entouré de hauts rochers, me paraît plus commode pour que nous puissions tirer l’épée. » Il me suivit, nous traversâmes le pont, ouvrage du roi Wamba, et arrivés sur la route de Séville, nous montâmes vers le château. Là chacun de nous tira son épée. Il combattit vaillamment ; mais il devait périr. Je l’atteignis le premier. — Il en est des épées comme des nouvelles ; les mauvaises arrivent toujours plus vite… Au moment où il venait de tomber passait un cavalier monté sur une mule, lequel mit trop tard pied à terre, semblable à ces feux Saint-Elme que l’on voit sur la mer après une tempête. Il s’approcha de don Pèdre pour voir si le malheureux respirait encore. Moi cependant j’allai droit à la monture, et appuyant ma main sur l’arçon sans me servir de l’étrier, je sautai dessus, et courus vers le monastère de Saint-Jacques. Mais tout en courant, je m’assurai que je n’étais point poursuivi, et ne voulant pas exciter de soupçons, je suis revenu à Tolède, où j’ai laissé dans une hôtellerie la mule du cavalier ; quant à lui, je viens de le voir conduit par six hommes de garde à la prison royale, suivi d’une foule de peuple qui criait qu’il avait tué don Pèdre. Maintenant, ma sœur, il faut nous occuper du prisonnier ; car ce serait une lâcheté, une bassesse de ne point lui venir en aide, si par hasard on le retient longtemps en prison… Cet homme, autant que j’en puis juger à sa tournure et à la manière dont il était vêtu, est un cavalier de distinction, et il est fort bien de sa personne… Il faut lui envoyer de l’argent, de telle façon qu’il ne sache pas d’où cela vient… Si moi-même, déguisé, j’allais à la prison ? Que vous en semble ?

Léonarda.

Non pas, non pas, Fernand ! Ce serait une imprudence. Il pourrait vous reconnaître.

Don Fernand.

Et pourquoi voulez-vous qu’il soit puni à ma place ?

Léonarda.

Écoutez… J’ai une idée qui n’est pas mauvaise. Vous pourrez venir à son aide sans risquer de vous compromettre. Je vais lui écrire une lettre, en lui disant que la personne qui lui écrit est une dame qui l’a vu passer lorsqu’on le menait en prison, et qui, émue de pitié en sa faveur, lui envoie des régals, des bijoux, de l’argent.

Don Fernand.

L’invention est charmante.

Léonarda.

Eh bien, mon frère, attendez… Attendez ici que j’aie écrit ce billet. Seulement, dites-moi, que voulez-vous que j’envoie en même temps ?

Don Fernand.

Tout ce qu’il vous plaira.

Léonarda.

Deux cents écus, est-ce assez ?

Don Fernand.

Fort bien.

Elle sort.

Don Fernand.

En vérité, j’ai honte de faire porter la peine de ma faute à un homme innocent. Mais je serai toujours à temps de me déclarer. Voyons où ira l’aventure.

Entrent L’ALGUAZIL et ses gens.

L’Alguazil.

Seigneur don Fernand, veuillez nous suivre en prison.

Don Fernand.

Moi ?… Et pour quel motif ?

L’Alguazil.

Àcause du meurtre de don Pèdre. On m’a dit de vous arrêter. Mais soyez sans souci. C’est seulement pour vous confronter avec le prisonnier.

Don Fernand.

Je vous suis. Je vous en donne ma parole…

L’Alguazil.

Je ne vous demande pas votre épée.

Don Fernand.

Eh bien, marchons. (À la cantonade.) Holà ! qu’on avertisse ma sœur que je vais en prison.

Ils sortent.

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