‹ Aimer sans savoir quiChapitre 2 sur 13 · Scène III.

Scène III.

La prison de Tolède.

Entrent CITRON, SANCHO, CESPEDOSA et ROSALES.

Citron.

Je vous dis et vous répète que l’on m’a pris tout mon bagage.

Sancho.

Allons ! allons ! une petite politesse pour payer votre entrée.

Rosales.

Il a la mine d’un galant homme.

Citron.

Àquoi le jugez-vous ?

Rosales.

Àce que vous avez le nez bien à sa place.

Citron.

Et comment auriez-vous voulu que je l’eusse ?

Cespedosa.

Parbleu ! est-ce que vous n’auriez pas pu l’avoir de côté ou de travers ?

Citron.

J’aurais été joli garçon !

Sancho.

Il aurait pu être si long, qu’on aurait deviné par là de quelle tribu descendait votre excellence.

Citron.

Il y a des nez longs pleins de noblesse, et des nez courts qui sont ignobles. On se trompe souvent quand on juge un homme d’après son nez. Car vous saurez qu’il y a aussi des Juifs qui naissent camards.

Cespedosa.

Comment cela ?

Citron.

Le voici. — Ce peuple tomba par trois fois dans le jardin des Olives, où ils avaient accompagné le traître qui vendit son Seigneur. Dès qu’ils l’entendirent, aussitôt ils tombèrent épouvantés, les uns sur la face, les autres à la renverse. De là vient la différence qu’on remarque entre les nez des Juifs : ceux qui tombèrent sur la face ont le nez fort long ; et ceux qui tombèrent à la renverse sont camards.

Cespedosa.

Vous m’avez l’air d’un luron.

Citron.

Je suis de Séville.

Sancho.

Eh bien ! exécutez-vous de bonne grâce.

Citron.

Je vous l’ai dit vingt fois, et vous devriez me croire, on m’a tout pris.

Sancho.

Quoi ! tout absolument ?

Citron.

On ne m’a pas laissé un quatrin.

Sancho.

Je vous en avertis, si vous entendez siffler cette nuit près de vous, n’en soyez pas étonné ; ce sera un serpent qui viendra courtiser la couleuvre.

Citron.

Un moment ! (Fouillant dans sa poche.) Je vais envoyer à Zamora la Vieille, pour voir si je n’y aurais pas oublié quelque chose… Ma foi, voici un réal. Tenez, c’est pour vous.

Sancho.

Vous avez pris le bon parti. — En avez-vous d’autres pareils ?

Citron.

Non, seigneur, je n’en ai plus, malheureusement pour vous.

Rosales.

Que le ciel vous accorde des consolations dans votre prison !

Citron.

Qu’il daigne plutôt m’accorder ma délivrance !

Sancho, Cespedosa et Rosales sortent.

Entre INÈS.

Inès, à part.

Voici donc ce qu’on appelle une prison. Quel horrible séjour !

Citron.

Une femme !… Feignons d’être un galant homme. Car si l’on n’a pas au moins en prison la sympathie d’une belle, c’est à périr d’ennui.

Inès, à part.

Voici un de ces marauds. — Quelle mine ! Il a au moins deux ou trois meurtres sur la conscience.

Citron.

Holà ! mademoiselle, que cherchez-vous dans la prison ? Quel est l’heureux mortel qui attire votre beauté ?

Inès.

Seigneur, un cavalier qu’on vient d’arrêter.

Citron.

C’est moi.

Inès.

Ce n’est pas à vous que j’ai affaire.

Citron.

Bien répondu, vive Dieu !… Parlons-lui mon langage ordinaire : Aimable Tolédane… j’aurais dû me contenter de dire tout simplement Tolédane ; car jusqu’ici il n’y a pas eu de Tolédane qui ne fût pas aimable… Brillant soleil, douce et vive lumière de cette nuit où je languis, je suis le valet d’un cavalier qui est en cette prison depuis quelques minutes. Si ma tournure était tant soit peu à votre goût (et dans la rue je ne suis pas à dédaigner), si ma mine vous plaisait, si vous aviez pour moi un tant soit peu de sympathie, — je n’en serais pas fâché.

Inès.

Il n’en faut pas tant pour m’attendrir. Mais, dites-moi, vous n’êtes donc pas un voleur ?

Citron.

Est-ce que j’ai une mine à voler ?

Inès.

Je viens à la hâte chercher ici un gentilhomme de Séville que l’on a arrêté pour un meurtre.

Citron.

Est-ce aujourd’hui qu’on l’a arrêté ?

Inès.

Tout à l’heure.

Citron.

Eh bien, c’est comme si vous l’aviez devant vous. Je suis son lieutenant, son reflet, son ombre.

Inès.

Comment cela ?

Citron.

Je me tiens toujours à trois pas derrière lui. — Mais, je vous l’avoue, je suis étonné qu’on vienne le chercher ici, lui qui n’est pas de cette ville. — N’importe ; si vous voulez lui parler, le voilà.

Inès.

J’ai deux mots à lui dire, et ensuite nous causerons ensemble.

Entre DON JUAN.

Don Juan.

Obscur et triste séjour, horrible tombeau des vivants, aucun malheur sur la terre n’est comparable à celui des infortunés que tu gardes dans tes murs. Si la justice n’était pas la plus belle des choses, tu la rendrais ce qu’il y a de plus affreux. — Tel est l’éloignement que tu inspires, que le soleil lui-même n’entre pas ici, de peur d’y demeurer prisonnier.

Citron.

Monseigneur, il y a ici une dame qui vous attend… Cette dame, c’est la dame d’une autre dame belle et charmante comme un ange.

Don Juan.

Où est-elle ?

Inès.

Je suis venue ici, seigneur, pour voir votre air et votre tournure.

Don Juan.

Ayez compassion de mes malheurs, car on m’a arrêté sans motif.

Inès.

Mais ce n’est pas sans motif que ma maîtresse s’est éprise de vous ; et cela au point qu’à compter d’aujourd’hui elle veut s’employer vivement à votre service. — Elle était à sa fenêtre, et vous a vu passer. — Voici pour vous un billet.

Don Juan.

Je ne me plains plus désormais de mon malheur. — Au contraire, je suis prêt à le bénir. — Comment s’appelle cette dame ?

Inès.

Pour ceci, je ne puis pas vous le dire. Vous le saurez plus tard. Sa réputation commande les plus grands égards.

Don Juan.

C’est donc une dame de qualité ?

Inès.

Oui, monseigneur, tout à fait.

Don Juan.

Et qui l’oblige à me témoigner tant de sympathie ?

Inès.

Lisez le billet ; il vous apprendra mieux votre bonheur.

Don Juan.

Hélas !… mon malheur, c’est une prison ! et mon bonheur, c’est une feuille de papier ! (Il lit.) « Au bruit que faisaient les gens qui vous menaient à la prison, je me suis mise à la fenêtre ; je vous ai vu, charmant étranger ; et votre bonne mine a gagné mon cœur, lequel est devenu votre prisonnier, comme vous-même étiez celui des alguazils. Je veux demeurer dans vos fers tout le temps que vous serez captif. Disposez de moi comme de votre esclave ; et commencez par accepter ces deux cents écus dont vous aurez besoin dans la prison, et dont je n’ai que faire, en ayant pour moi beaucoup plus qu’il ne m’en faut. » (Parlant.) J’ai lu le billet.

Citron.

Et moi je l’ai entendu… et il m’a pénétré d’admiration, ainsi que celle qui l’apporte. Où est l’argent ?

Don Juan.

Tais-toi, imbécile, à la male heure. (Avec enthousiasme.) Quel bonheur fut jamais égal au mien ?

Citron.

Il y a bien de quoi se vanter, ma foi ! — Dites, ma mie, où donc est cet argent qui vient de nous tomber comme du ciel ?

Don Juan.

Te tairas-tu ?

Citron.

Mais, monseigneur, puisque la justice nous a pris notre argent, nous ne pouvons pas refuser celui qu’on veut bien nous prêter. (À Inès.) Donnez, ma belle ; car, de vrai, nous n’avons pas de quoi dîner aujourd’hui.

Inès, à don Juan.

Puis-je le lui remettre ?

Citron.

Comment donc ? J’ai tout pouvoir… quand même ce serait le trésor de Venise.

Don Juan.

Soit !… Après tout, ce serait se montrer ingrat envers une main si généreuse. — Mais ne saurai-je point qui est cette dame ?

Inès.

Si vous vous conduisez bien, vous le saurez plus tard.

Don Juan.

Croyez-le, ma naissance est des meilleures.

Citron.

Il est inutile de parler de ces choses-là ; on n’a pas envoyé ici mademoiselle pour apprendre votre généalogie. (À Inès.) Maintenant, vous pouvez repartir quand vous voudrez. Revenez dans une heure avec la même somme, et vous serez reçue avec le même plaisir.

Inès.

Est-ce que monseigneur ne veut pas me donner un mot de réponse ?

Don Juan.

Ce coquin a juré de ne pas me laisser parler ! — Oui, certes, je voudrais écrire, car ce serait par trop grossier de laisser sans réponse une lettre si aimable. — J’ai vu dans la pièce voisine de l’encre et du papier.

Inès.

Ma maîtresse sera ravie, et j’aurai, je suis sûre, une bonne étrenne.

Don Juan.

J’y vais et je reviens.

Il sort.

Citron.

Puisque nous voilà seuls, voulez-vous, ma charmante, faire plus ample connaissance… si toutefois un galant homme peut vous donner dans l’œil.

Inès.

Je crains fort d’avoir affaire à un mauvais sujet, et vous m’avez l’air suspect.

Citron.

Vous êtes singulières, mesdames. — Un joli garçon comme moi, qui parle la langue nouvelle en faisant sonner ces mots substance et réduction, enveloppé jusqu’au cou d’un manteau de camelot, et qui porte d’énormes favoris, est comme ces fleuves perfides qui sont d’autant plus profonds qu’ils paraissent plus paisibles. — Bref, dites-moi votre nom ; et puisque le maître et la maîtresse s’aiment, nous autres serviteurs aimons-nous.

Inès.

Le drôle est aimable et finira par me plaire. — On n’a jamais si bien chanté en cage.

Citron.

Votre nom, s’il vous plaît ?

Inès.

C’est celui de la sainte qui porte un agneau dans ses bras.

Citron.

Pourvu que l’agneau ne grossisse pas trop, je voudrais être dans vos bras, charmante Inès ; mais si l’agneau devait par trop grossir, je n’en suis plus, je me sauve.

Inès.

Et vous, votre nom ?

Citron.

Il est fort d’usage en Castille.

Inès.

Mais enfin ?

Citron.

Citron.

Inès.

Aigre ?

Citron.

Et doux… c’est selon.

Entre DON JUAN ; il tient à la main une lettre.

Don Juan.

Tenez, portez ceci à votre maîtresse. Offrez-lui en même temps cette bague comme un témoignage de ma reconnaissance, et dites-lui que je lui appartiens pour la vie. — Pour vous, acceptez ces doublons sur ceux que vous m’avez apportés.

Inès.

Ma maîtresse va devenir prisonnière avec vous. — Je prends la bague comme souvenir ; mais pour l’argent, je ne puis l’accepter.

Don Juan.

Foi de cavalier…

Inès.

Vous ne me persuaderez pas.

Citron.

Non, monseigneur, n’insistez pas. C’est méconnaître son désintéressement. Elle ne peut pas accepter, surtout si elle savait…

Inès, à don Juan.

Je suis en retard. Veuillez me dire votre nom, et adieu.

Don Juan.

J’aurais voulu le taire ; mais je ne puis, ce serait une défiance injurieuse et une ingratitude. (Haut.) Je m’appelle don Juan d’Aguilar.

Inès.

Adieu donc, seigneur don Juan.

Citron.

Adieu, ma reine.

Inès.

Adieu, joli garçon.

Elle sort.

Citron, courant après Inès.

N’oubliez pas mon nom, je vous prie.

Don Juan.

Qu’est-ce que tout cela signifie ?

Citron.

Que vous êtes un mortel bien heureux.

Don Juan.

Le billet est charmant.

Citron.

Ravissant.

Don Juan.

Et je raffole déjà de cette femme.

Citron.

Bravo !… sans l’avoir vue ?

Don Juan.

Je l’ai vue.

Citron.

Où cela ?

Don Juan.

Dans mon imagination.

Citron.

Votre imagination pourrait bien vous abuser. — Ces témoignages de sympathie m’ont toujours été suspects. Donner de l’argent et cacher son nom… c’est mauvais signe.

Don Juan.

Pourquoi cela ?

Citron.

Je parierais que c’est quelque vieille femme.

Don Juan.

Tu crois ?

Citron.

Et qu’elle se joue de vous.

Don Juan.

En ce cas, je l’aurai échappé belle. — Je lui renverrai son argent.

Citron.

Un étranger avoir une pareille aventure !

Don Juan.

Tu n’as peut-être pas tort.

Citron.

Il y a des vieilles femmes chez lesquelles le désir ne vieillit point, et qui donneraient beaucoup pour un jeune homme comme vous. Prenez garde !

Don Juan.

Tu as raison.

Citron.

Il y en avait une naguère qui me lorgnait. Elle n’avait plus de sourcils, et elle les teignait de la couleur de son vêtement. S’il était bleu, ses sourcils étaient d’un bleu superbe ; si de nacre, ils devenaient nacrés ; si vert, je les voyais aussitôt verdir.

Don Juan.

Tais-toi, tu me fais horreur.

Citron.

Je vous dis la vérité.

Don Juan.

Est-ce que tu as eu quelque liaison avec elle ?

Citron.

Que voulez-vous… elle me donnait de l’argent mignon. — Et je conclus de là que vous serez pris tôt ou tard par des sourcils verts.

Don Juan.

Au nom du ciel ! ne me présente pas une pareille image.

Citron.

Pourquoi cela ?

Don Juan.

J’admets bien des yeux verts… mais les sourcils !

Citron.

Eh bien ! laissons cela. — Dites-moi, qu’allez-vous faire pour sortir d’ici ? car ça ne m’amuserait guère pour ma part de vivre ainsi coffré.

Don Juan.

J’aurai une protection.

Citron.

Laquelle ?

Don Juan.

Le généreux don Louis de Ribera, fils du corrégidor, lequel est quelque peu parent du duc d’Alcala. Il me suffira de l’assurer de mon innocence pour qu’il me tire de prison. Un peu de protection ne nuit pas au bon droit ; et justice et faveur sont des mots qui vont bien ensemble.

Entrent UN ALGUAZIL, LE GREFFIER et DON FERNAND.

L’Alguazil.

Tous ces discours, monseigneur, sont inutiles. Puisque vous êtes innocent, vous devez vouloir tous les moyens d’établir la vérité.

Don Fernand.

Si l’on me manque d’égards, la cour n’est pas loin… Que la justice me traite comme elle le doit, que l’on me mette dans une tour.

Don Juan.

Qu’est ceci ?

Le Greffier.

Vous ne tarderez pas, seigneur, à le voir. — L’alcade mayor a ordonné que vous fussiez confronté avec ce cavalier. Le reconnaissez-vous pour celui qui a tué don Pèdre ?

Don Juan, à part.

Situation délicate !… c’est lui, je n’en puis douter ; mais ce serait une lâcheté que de le dire… Il s’est conduit en homme de cœur et d’honneur, et je ne dois pas le perdre. J’aime mieux rester en prison jusqu’à ce que l’on ait vu mon innocence.

Don Fernand, à part.

Il m’a reconnu… je suis perdu !

Don Juan.

J’ai regardé ce cavalier avec la plus grande attention ; ce n’est pas lui. L’autre était plus âgé ; il avait la barbe plus noire, le teint plus pâle. Vous pouvez remettre ce gentilhomme en liberté.

L’Alguazil.

Eh bien ! sortons. Je me réjouis fort que le seigneur don Fernand soit innocent.

Don Fernand, bas, à don Juan.

Dieu vous rende la liberté, seigneur cavalier, et qu’il donne à votre existence tout le bonheur que je souhaite et que vous méritez ; car je vois votre âme comme à travers un transparent cristal.

Don Juan, bas, à don Fernand.

Écoutez, de grâce, un seul mot.

Don Fernand, de même.

Que voulez-vous, seigneur ?

Don Juan, de même.

Une fois dehors, rappelez-vous, je vous prie, cette générosité qui m’a fait me sacrifier pour vous ; car, vive Dieu ! je suis sensible à ce qui vous arrive comme si nous fussions d’anciens amis. Vous le savez, je vous ai vu ; mais je ne devais pas vous reconnaître : il vaut mieux que les soupçons planent sur moi. Tout ce que je vous demande, c’est de vouloir bien avoir soin de certains papiers que j’avais dans ma valise ; et si vous m’accordez cette grâce, je vous en serai bien reconnaissant.

Don Fernand, de même.

Il serait mal à moi de nier la vérité à un si noble et si généreux cavalier envers lequel je tâcherai de m’acquitter, s’il est possible, d’un si grand service : et si l’aveu de ce que je vous dois pouvait vous satisfaire, je déclare que le meurtrier de don Pèdre…

Don Juan, de même.

Taisez-vous, je vous prie ; vous me perdriez. Car je dirais que c’est moi qui l’ai tué… ce que je nie en ce moment ; et vous auriez beau vous dénoncer, je soutiendrais que vous faites cela pour moi. Ainsi donc ne me perdez pas. J’espère prouver que je ne suis point de ce pays et que je n’ai jamais eu de relations avec le défunt.

Don Fernand, de même.

Mais dois-je souffrir que vous soyez puni de la faute que j’ai commise ?

Don Juan, de même.

Certainement ; car moi je pourrai me tirer d’ici et vous offrir mes services, tandis que vous qui êtes coupable…

Don Fernand, de même.

Quelle reconnaissance vous m’imposez ! je voudrais me mettre à vos pieds.

Don Juan, de même.

Ces compliments sont hors de saison. Adieu, partez ; car l’on nous observe, et l’on pourrait soupçonner quelque chose.

Don Fernand, de même.

Croyez-le bien, je suis noble et homme d’honneur.

Don Juan, de même.

Je sais que mon dévouement ne pouvait mieux s’employer.

Don Fernand, de même.

Dieu me permettra, j’espère, de m’acquitter un jour.

Citron.

Allons, allons, prenez garde !

Don Juan.

Adieu, don Fernand.

Don Fernand.

Adieu, seigneur don Juan.

Ils sortent chacun par un côté différent.

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