‹ Aimer sans savoir quiChapitre 10 sur 13 · Scène II.

Scène II.

Une rue.

Entrent DON LOUIS et DIONIS.

Don Louis.

Ma foi, l’amour a ses licences.

Dionis.

Vous pourriez l’offenser.

Don Louis.

Ma passion m’entraîne.

Dionis.

Vous risquez de compromettre sa réputation : si l’on vous voyait rôder ainsi dans sa rue, sous son balcon, on croirait tout de suite que vous êtes au mieux avec elle.

Don Louis.

L’amour ne peut passe nourrir de souvenirs et d’idées. Il cherche satisfaction à ses désirs.

Dionis.

Celui qui aime bien songe avant tout aux intérêts de l’objet aimé, et ce n’est pas aimer véritablement que de préférer son plaisir à celui de sa dame.

Don Louis.

L’amour n’est-il pas un désir ?

Dionis.

J’en conviens.

Don Louis.

N’a-t-il pas une fin, un but ?

Dionis.

Oui, mais honnête.

Don Louis.

N’est-ce pas le plus grand bonheur que de posséder l’objet aimé ?

Dionis.

Non pas. Celui qui triomphe de sa passion, goûte, dit-on, une joie céleste.

Entre DON JUAN.

Don Juan.

Don Louis, monseigneur, je vous ai aperçu de la fenêtre. Qu’est ceci ?

Don Louis.

Ne m’avez-vous jamais vu ici ?

Don Juan.

Comme je ne connais point Tolède, je ne saurais trop le dire.

Don Louis.

C’est ici, don Juan, c’est ici qu’est mon bonheur.

Don Juan, à part.

C’est ici qu’est ma crainte.

Don Louis.

Ayant appris que don Fernand vous avait emmené dans sa maison, je suis venu vous prier de me sauver la vie… Il serait mal à moi de vous rappeler le service que je vous ai rendu. Je n’avais aucune vue personnelle, je croyais bien que jamais je n’aurais un service à vous demander… Vous habitez la maison de ma belle. Parlez-lui en ma faveur. Je suis son prisonnier depuis une époque antérieure à celle où vous fûtes vous-même arrêté : faites pour moi auprès d’elle ce que j’ai fait pour vous auprès de mon père. Elle sait déjà que je l’aime ; veuillez l’en assurer, et lui répondre de moi. Je la jugerai à sa conduite. Si elle ne se montre pas sensible à vos prières, elle n’est pas un ange, elle n’est qu’une femme.

Don Juan.

Seigneur, je suis obligé de vous servir en toute chose, et quoique celle-ci soit assez délicate, mon dévouement n’hésite pas. Vous étiez autrefois aimé de Léonarda et vous n’êtes plus aussi heureux. D’où vient ce changement ? Est-ce de sa part inconstance ou légèreté ? je l’ignore. — Quoi qu’il en soit, je me tiens à vos ordres. Je saisis l’occasion de vous témoigner ma reconnaissance, — et pour vous délivrer de la captivité où vous êtes, je vais à mon tour enchaîner ma liberté. Vous saurez quelque jour peut-être ce que j’aurai fait pour vous ; vous saurez mon abnégation, et vous avouerez que j’ai payé au double ce que je vous devais.

Don Louis.

Pour peu que cela vous contrarie, don Juan, je retire ma demande… Je ne voudrais pas d’un service que vous me rendriez malgré vous. — L’amitié ne peut exiger ni même accepter de si grands sacrifices.

Don Juan.

Je sais les devoirs qu’imposent l’amitié et la reconnaissance. Laissez-moi faire… et puis vous verrez qui je suis. Adieu.

Don Louis.

Je pourrai, n’est-ce pas, par votre entremise, la voir tous les jours ?

Don Juan.

Je suis à vos ordres.

Don Louis.

Avertissez-la donc que j’irai chez elle sous prétexte de vous voir.

Don Juan.

Je suis, comme auparavant, votre prisonnier.

Don Louis.

Je vous quitte plein de confiance en vous. (À part.) Ô mon cœur ! réjouis-toi ; ouvre-toi de nouveau à l’espérance !

Il sort.

Don Juan.

Hélas ! mon bonheur a bientôt passé. Il avait commencé d’une façon trop glorieuse.

Entre CITRON.

Citron.

Àquoi pensez-vous ?

Don Juan.

Je suis rendu.

Citron.

Que voulez-vous dire ?

Don Juan.

Et je laisse tout. — N’as-tu point vu quelquefois de noirs nuages voiler tout à coup le plus brillant soleil ? n’as-tu pas entendu parler de navires déplorablement échoués au moment où ils touchaient le port ? N’as-tu pas ouï conter que souvent l’orage avait ravagé un champ, alors que le laboureur regardait avec orgueil la moisson prochaine ?… Ah ! décevante espérance !… ah ! fol amour !… je suis au milieu de la faveur et je pleure l’absence.

Citron.

De quelle absence parlez-vous ?

Don Juan.

Je pars.

Citron.

Que voulez-vous dire ?

Don Juan.

Il le faut, nous allons à Madrid.

Citron.

À Madrid ?

Don Juan.

Comment veux-tu que je serve les intérêts de don Louis auprès de celle que j’adore ? Et d’un autre côté, comment pourrais-je le trahir, moi qui lui ai tant d’obligation ?… Je n’ai qu’une seule ressource… partir. — Je vais prendre congé d’elle.

Il sort.

Citron.

Je vais préparer nos valises, et tant pis pour Inès ! Je m’en irai sans prendre congé d’elle.

Il sort.

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