‹ Aimer sans savoir quiChapitre 11 sur 13 · Scène III.

Scène III.

Chez don Fernand.

Entrent LÉONARDA et LISÈNE.

Lisène.

J’ai à vous parler d’une chose importante.

Léonarda.

Vous m’inquiétez ; je vous écoute.

Lisène.

Quel est ce don Juan ?

Léonarda.

Un cavalier sévillan, ami de mon frère.

Lisène.

Il est aimable et spirituel. Jamais, non, jamais homme ne m’a plu autant.

Léonarda.

Et don Pèdre, le défunt ?

Lisène.

Ma foi ! je l’ai oublié depuis que j’ai vu don Juan. — Les morts ont toujours tort. — Il est impossible qu’ils puissent lutter avec les vivants ! ce sont des ombres, et, l’hiver surtout, une femme n’est pas bien à l’ombre. Voulez-vous voir ce qu’est un mort ? Rappelez-vous quand meurt un prince. Toute la cour se précipite vers son héritier, et l’on ne pense et s’inquiète pas plus de l’autre que d’un roble au désert.

Léonarda.

Il paraît que don Juan est l’héritier de don Pèdre ?

Lisène.

Oui, il me le faut oublier, et j’en quitte mon deuil. Je l’ai assez pleuré, et mon cœur doit aimer encore. — Ah ! ma chère, heureuse celle qui sera sa femme !

Léonarda.

Il ne tient qu’à vous d’avoir ce bonheur.

Lisène.

Si vous voulez vous occuper de cela, je vous ferai un joli cadeau.

Léonarda.

C’est difficile. Comme il est fort bien de sa personne, et fort aimable, il a donné dans la vue à beaucoup de femmes. Puis il est bien périlleux d’épouser un si parfait cavalier.

Lisène.

Ces caprices nous égarent souvent. N’importe ! mieux vaut la mort près de lui que les hommages d’un autre !

Léonarda.

Je lui parlerai pour vous… mais quelle serait votre dot ?

Lisène.

Dix mille ducats.

Léonarda.

Le voici. Éloignez-vous.

Lisène.

Ô Dieu ! mon amie, si vous pouviez réussir dans ce dessein !

Léonarda.

Attendez.

Lisène, à part.

Ôciel ! qu’il est beau !

Elle sort.

Entre DON JUAN.

Don Juan.

Dans mon malheur je suis encore heureux de vous trouver en cette circonstance.

Léonarda.

Et moi aussi dans ma joie il m’est venu à cause de vous de vives disgrâces.

Don Juan.

Rien n’égale mon ennui.

Léonarda.

Je ne sais quel nom donner à ma peine.

Don Juan.

Je viens vous parler pour un homme.

Léonarda.

Et moi pour une femme.

Don Juan.

Don Louis m’a chargé de vous dire qu’il souffre pour vous.

Léonarda.

Lisène m’a chargée de vous dire qu’elle vous aime.

Don Juan.

Vous savez combien je lui ai d’obligation.

Léonarda.

Vous excitez ma jalousie.

Don Juan.

Pourquoi, puisque je pars ?

Léonarda.

Et où donc allez-vous ?

Don Juan.

À Madrid.

Léonarda.

Ah ! malheureuse que je suis, — vous n’êtes venu que pour ma perte.

Don Juan.

C’est moi, c’est moi seul qui suis à plaindre, puisqu’un homme dont je suis l’obligé m’a confié ses sentiments.

Léonarda.

Partez donc, dussé-je y périr.

Don Juan.

Veuillez m’écouter, ange adoré, et puisse aller vers vous tout le bonheur que je perds ! — Vous verrez dans mon récit l’enchaînement de mes malheurs. — À Séville, vivait un jeune homme riche et de belles manières. Or, vous saurez qu’il y a sur la rivière des barques qui passent de Séville à Triana, car l’on aime mieux aller dans ces barques que de traverser le pont. C’est dans une de ces barques qu’il aperçut un jour une dame jeune et belle, qui était ma sœur, mais que je ne tiens plus pour telle aujourd’hui… Qui eût dit qu’un tel feu pût naître au milieu des eaux, où doivent s’éteindre tous les feux ?… Elle lui plut, lui dit sa demeure, et ils se virent… Elle lui accordait des rendez-vous, la nuit, à sa fenêtre… Bref, que vous dirai-je ? Il lui fit de riches présents, lui donna une esclave mulâtresse, et un matin, après avoir passé la nuit auprès d’elle, l’ingrat partit pour Tolède. Le bel exploit !… Mais un jour ma sœur et l’esclave eurent querelle ensemble, et comme les femmes dans leurs querelles se reprochent toujours ce qu’elles savent les unes des autres, j’appris ainsi toute l’aventure. Je partis de Séville, avec mon seul nom et mon épée pour venger cet affront. Il m’était revenu que ce cavalier aimait ici une certaine Lisène, et je lui avais écrit une lettre de provocation. Or, j’arrivais à ce château qui est construit sur des rochers et qui mire dans le Tage ses hautes tourelles, lorsque je vois deux hommes l’épée nue ; je saute à bas de ma monture pour les séparer, et j’allais les joindre, lorsque l’un d’eux tombe frappé d’un coup mortel… C’était ce don Pèdre qui avait déshonoré ma sœur… Mais comme j’avais prémédité de lui donner la mort, Dieu voulut que je fusse arrêté sous l’accusation de ce meurtre ; car aux yeux de Dieu l’intention est le fait même. Je dois à la générosité de don Louis d’être sorti sain et sauf de péril ; et maintenant me voyant dans votre maison, il me charge de vous parler pour lui, de solliciter pour lui votre tendresse… et il attend la réponse. Aimez-le donc, ô ma vie ! quelque douleur que j’en doive ressentir, et tous nous aurons fait notre devoir : — don Louis en me fournissant l’occasion de reconnaître ses bienfaits ; vous en écoutant avec bonté cet insensé message, et moi en m’éloignant de vous et vous laissant mon âme.

Léonarda.

Arrêtez, ingrat, arrêtez !… Accordez-moi un seul moment — La foudre ne tue pas sur-le-champ le malheureux qu’elle frappe ; le poison que l’on boit ne pénètre pas aussitôt jusqu’au cœur. Eh bien, ne soyez pas plus cruel que la foudre et le poison… Moi, je ne suis jamais allée à Séville, et n’ai jamais franchi les deux fleuves qui la séparent de Tolède ; moi, je n’ai jamais mis le pied dans vos barques de Triana ; moi, je n’ai jamais vu votre sœur, et ne l’ai jamais abusée par de tendres paroles… Si vous êtes venu ici pour vous venger de don Pèdre, vous êtes à cette heure vengé. Quelle est ma faute, à moi ? Est-ce moi qui vous ai fait arrêter ? Est-ce moi qui vous ai conseillé de mettre pied à terre pour empêcher follement deux cavaliers de se battre ? Et si Dieu châtie, comme vous le dites, les intentions coupables, pouvais-je, moi, retenir le bras de Dieu, ce bras redoutable qui épouvante et frappe les rois de la terre ?… Votre prison, ingrat, vous l’avez bien méritée, car il mérite d’être puni, celui qui tue les âmes… Mais moi qui ai partagé votre captivité, moi qui vous ai comblé de bontés de toutes sortes, moi qui vous ai donné mon cœur, ai-je mérité un pareil abandon, que vous colorez de je ne sais quel frivole prétexte ?… Vous parlez de vos obligations envers don Louis. N’avez-vous pas aussi contracté envers moi des obligations sacrées ? Pourquoi vous acquitter de ce que vous devez à l’un en oubliant ce que vous devez à l’autre ? Et puis, qu’a fait pour vous don Louis ? Il a parlé à son père en votre faveur, au nom du duc ?… Voilà qui est merveilleux !… Moi, don Juan, j’ai fait beaucoup plus ; j’ai risqué ma renommée et ma vie. — Mais non ; vous me trompez ; ce n’est pas là le véritable motif de votre départ. Ce motif, je le connais. J’ai vu parmi vos papiers les lettres d’une femme qui vous écrit tendrement. C’est elle que vous allez voir ; c’est elle que vous aimez ; c’est pour elle que vous m’abandonnez !… Ah ! puisque vous aviez donné votre cœur à une autre, n’eût-il pas été plus noble de ne pas m’abuser et de lui demeurer fidèle ?… Mais plaise à Dieu, ingrat, que vous ne la revoyiez plus, ou que vous la retrouviez infidèle comme vous !… Heureuse, je vous aimais sans savoir qui vous étiez ; si je l’avais su, je ne vous eusse point aimé… Eh bien ! allez, allez lui dire d’un air triomphant que vous avez laissé à Tolède une femme qui se meurt pour vous d’amour ; mais si elle vient à rire, dites-lui bien, — ne l’oubliez pas, — dites-lui que les laides sont toujours préférées !

Entre CITRON en habits de voyage.

Citron.

Eh bien, monseigneur, partons-nous ?

Don Juan.

Tout est-il prêt ?

Citron.

Oui, monseigneur ?

Don Juan, à part.

Ah ! malheureux, partons… allons à la mort ! (Haut.) Adieu, madame, adieu !

Léonarda.

Hélas ! que vous êtes cruel !

Don Juan, désolé.

Adieu, madame !

Il sort.

Citron.

Moi-même, je suis presque attendri.

Léonarda.

Attendez, don Juan, attendez !

Citron.

Il est parti au désespoir.

Léonarda.

Et toi, misérable, suis ton maître ; va-t’en !

Citron.

J’ai été élevé avec lui, madame, et je dois m’en aller avec lui. Dieu sait d’ailleurs si j’ai regretté que don Louis soit venu lui imposer des obligations… chimériques. — Nous partons pour Madrid. Y a-t-il quelque chose pour votre service ?

Léonarda.

Laisse-moi mourir ; ta présence m’est odieuse.

Entre INÈS.

Inès.

Ton maître t’appelle, et tu t’arrêtes ici ?

Citron.

Est-ce qu’il veut partir tout de suite ?

Inès.

Oui.

Citron.

Et tu ne pleures pas ?

Inès.

Je suis dure des yeux.

Citron.

Eh bien, adieu !

Inès.

Quoi ! tu t’en vas sans rien me dire ?

Citron.

Moi, je suis dur de la langue.

Inès.

Tu t’es piqué… Tu crois sans doute que je t’aime médiocrement ?

Citron.

Moi aussi, à la rigueur, je t’aime assez… mais puisque mon maître part, je le suis.

Inès.

Tu vas dans ce gouffre de Madrid ?

Citron.

Hélas ! oui.

Inès.

Vous allez vous y perdre.

Citron.

Tu peux être sûre que je n’y parlerai à aucune femme. Adieu. — Ne pleure pas.

Inès.

Que m’enverras-tu de Madrid ?

Citron.

Un carrosse à quatre chevaux.

Il sort.

Inès.

Qu’allons-nous devenir maintenant ?

Léonarda.

Ôsouvenir, souvenir doux et cruel ! tu vis dans mon âme, mais tu n’y vivras pas longtemps. — Inès, je vais mourir.

Inès.

Soyez raisonnable.

Léonarda.

Ce départ imprévu va me tuer. — C’est don Louis qui en est cause. Don Juan se conduit en homme d’honneur.

Lisène.

Eh bien, ma chère, qu’a répondu don Juan ?

Léonarda.

Qu’il vous prie de vous mettre à la fenêtre pour le voir partir ; qu’il sera demain matin à Madrid, et que là vous pourrez lui écrire votre avis sur les moyens de conclure ce mariage.

Lisène.

Il part, dites-vous ?

Léonarda.

Pour éviter un péril qui le menace.

Lisène.

Je lui en veux de me quitter sans m’avoir fait ses adieux.

Léonarda.

Il m’a avertie.

Lisène.

Vous auriez pu me prévenir. — Dit-il s’il reviendra ? Vous a-t-il donné son adresse ?

Léonarda, à part.

Je n’attends plus rien qu’un affreux désespoir.

Entrent DON LOUIS et DIONIS.

Don Louis.

Demande si don Juan est ici.

Dionis.

Non ; mais voici la maîtresse de céans.

Don Louis.

J’ai eu du bonheur.

Dionis.

Approchez ; elles sont seules.

Don Louis.

Je venais voir don Juan. Je ne l’ai point vu depuis sa sortie de prison ; et, autant par amitié que par convenance et politesse, je lui faisais cette visite. — Je suis heureux, madame, de vous rencontrer.

Léonarda.

Vous me voyez hors de moi.

Inès.

Vous pourriez même dire que vous êtes folle.

Léonarda.

Lisène, permettez que j’entretienne un moment le seigneur don Louis.

Don Louis, à part.

Mon amour ne m’a point mal inspiré.

Lisène, bas, à Léonarda.

Tâchez, ma chère, de savoir où va demeurer don Juan ; car, au moins, je veux avoir une correspondance avec lui pendant son absence.

Elle sort.

Don Louis, à part.

Elle m’aime. J’ai vaincu son dédain. (Haut.) Nous Voilà seuls, madame.

Léonarda.

Pourrai-je vous parler ?

Don Louis.

Il n’y a ici personne de suspect.

Léonarda.

Dites-moi, un homme qu’on n’a pas aimé a-t-il droit de se plaindre ?

Don Louis.

Oui, madame.

Léonarda.

Et de quoi donc ?

Don Louis.

Précisément de ce qu’on ne l’a pas aimé.

Léonarda.

Et si l’on en aimait un autre, ne valait-il pas mieux lui montrer de l’indifférence que de le tromper ?

Don Louis.

Sans doute.

Léonarda.

Eh bien, seigneur, puisque j’aime ailleurs, comment pourrais-je répondre à vos sentiments ?

Don Louis.

Si celui que vous aimez a plus de mérite, personne ne pourra vous blâmer.

Léonarda.

Eh bien ! j’aime don Juan.

Don Louis.

Vous n’avez pas besoin d’excuse.

Léonarda.

Pardonnez-moi cet aveu, et songez que déjà il est loin d’ici à cause de vous.

Don Louis.

Je ne vous comprends pas.

Léonarda.

Oui, don Juan, afin de ne point trahir l’amitié et de ne pas manquer à la reconnaissance, vient de partir pour Madrid. Il m’a priée avec instance de prendre en considération vos belles qualités et de vous aimer, et il est parti pour vous laisser le champ libre, en me disant de l’oublier. Mais je ne l’oublierai pas plus en son absence que s’il était présent ; et croyez-moi, illustre Ribera et Guzman, si j’eusse pu disposer de mon cœur, je vous aurais aimé, soit à cause de votre mérite, soit parce que don Juan me l’a demandé. Mais je ne puis disposer de mon cœur ; il appartient à un autre, et je finis en vous disant que j’aime don Juan et que je l’aimerai toute ma vie.

Elle sort.

Don Louis.

Quelle situation !

Dionis.

Elle vous a déclaré sa pensée avec beaucoup de noblesse.

Don Louis.

Si don Juan m’eût parlé, je l’aurais empêché de partir. Mais puisque je dois renoncer enfin à un fol espoir, qu’attends-je encore ? qui m’arrête ici ?… Je vais à Madrid, je l’atteindrai aujourd’hui même.

Dionis.

Que concluez-vous, seigneur ?

Don Louis.

Que celui qui aime doit se taire.

Ils sortent.

Page 1