‹ Aimer sans savoir quiChapitre 8 sur 13 · Scène IV.

Scène IV.

Dans la prison.

Entrent DON JUAN et CITRON.

Don Juan, tenant une lettre.

Àpeine la dame blanche et rose venait-elle de gagner la partie contre la dame noire sur l’échiquier du ciel, lorsque notre mystérieuse beauté a écrit ce billet.

Citron.

Je ne sais, monseigneur, si le ciel est un échiquier à étoiles, ni si l’aube est une dame blanche et rose, ni si la nuit est une dame noire contre laquelle l’autre gagne tous les matins sa partie… Voici ce que je dis : à peine le marchand d’orviétan chantait-il dans les rues son électuaire d’une voix plus forte que celle du rossignol, mais pas si agréable ; à peine le noir grillon faisait-il entendre son cri enroué ; à peine certains vases de nuit commençaient-ils à se montrer sur les lucarnes, quand j’ai vu la charmante Inès qui étendait la main tant qu’elle pouvait par la fenêtre, et qui me présentait ce billet.

Don Juan.

Ne vois-tu pas qu’il est difficile de dormir quand on aime ?

Citron.

Mais vous, qui aimez-vous ?

Don Juan.

Je l’ignore ; mais je sais que l’Amour est un dieu bien puissant.

Citron.

Quand on n’a point vu une dame, je comprends encore et j’admets qu’on l’aime sur sa réputation. Mais vous, vous n’avez pas même cette excuse.

Don Juan.

Qu’importe ! là n’est point le mal. — Mon plus grand ennui est de penser qu’elle est la maîtresse de don Louis.

Citron.

Eh bien, demandez-lui qui elle est.

Don Juan.

Et ensuite, quand il me l’aura dit, et qu’il m’aura fait ses confidences, qui pourra m’excuser auprès de lui d’aimer sa maîtresse ?

Citron.

Il est vrai qu’après la liaison qui existe entre vous il aurait peut-être le droit de n’être pas content.

Entrent L’ALCAYDE, LÉONARDA et INÈS.

L’Alcayde.

Don Juan est seul… entrez.

Léonarda.

Permettez que je lui parle un moment.

L’Alcayde.

Vous vous occupez, madame, du plus honorable gentilhomme qui soit jamais entré en prison.

Il sort.

Don Juan.

Qu’est ceci ?

Citron.

C’est Inès, ou son ombre.

Don Juan.

Dame de mon cœur, est-ce vous ?

Léonarda.

Comme je n’ai pu causer avec vous cette nuit, je suis venue.

Don Juan.

Au nom du ciel, soulevez ce voile.

Léonarda.

J’y consens pour vous obéir.

Citron.

Bienheureux saint Blaise !

Don Juan, arrêtant la main de Léonarda.

Non, madame, laissez mon âme se préparer à ce bonheur. — Que la blanche aurore répande ses perles cristallines par les balcons de l’Orient ; que les oiseaux, muets toute la nuit, recommencent à l’envi leurs chants harmonieux ; que les prés verdoyants se couvrent de fleurs nouvelles et charmantes ; enfin que les nuages se dissipent, et que le ciel et la terre se réjouissent, — car voici le soleil ! Il découvre Léonarda et la contemple avec ravissement.

Léonarda.

Vous vous amusez, don Juan. Je vous parais mal sans doute. Ce que vous regardez en ce moment ne vaut pas ce que vous aviez imaginé. — Il faudra que vous en appeliez pour dol ; et comme l’Amour n’est qu’un enfant, en qualité de mineur il gagnera son procès. Vous avez l’air d’un homme qui sort d’une longue illusion, et qui par politesse ne veut pas le laisser voir.

Don Juan.

Non, madame, j’ai le même amour qu’auparavant, — l’amour le plus vif et le plus tendre, — cet amour qui m’inspirait un si grand désir de vous voir, vous dont la beauté fait mon bonheur comme elle a fait votre sécurité. Vous parlez de mon imagination : elle est toute terrestre, et devant moi je contemple le ciel. Moi je n’imaginais pas ce beau soleil, ces étoiles ni ces roses, et mes rêves sont dépassés.

Citron.

Maintenant que vous avez fini cette apologie, est-ce que je ne pourrai pas voir à mon tour un tantinet ?

Léonarda.

Je te paraîtrai bien mal si tu me compares à toutes les belles choses que tu as vues dans cette grande ville.

Citron.

Vive Dieu ! madame, il faut que je vous demande pardon à deux genoux du délit dont je me suis rendu coupable à votre égard.

Léonarda.

Oui, madame, je vous soupçonnais d’être vieille, et c’est un des cinq défauts les plus vilains dont on puisse soupçonner une femme. Le premier, c’est d’être sotte ; car, ma foi, une sotte a beau avoir une douceur angélique, elle risque bien souvent de vous faire donner à tous les diables. Le second, c’est d’être malpropre ; et quand je songe par hasard à une femme de ce genre-là, je lave aussitôt mon imagination, et je vais la savonner à la rivière. Le troisième, c’est d’être intéressée ; et il y en a beaucoup de cette espèce. Le quatrième, c’est d’être… ce que je ne puis pas dire. Et le cinquième, c’est d’être vieille… ce qui vient toujours avec le temps.

Léonarda.

Tu as donc cru que mon amour voulait par quelque stratagème abuser ton maître ?

Citron.

Vos stratagèmes, madame, c’est votre jeunesse et votre beauté. Lope dit quelque part dans ses poëmes, sonnet soixante et cinq, en parlant d’une jolie femme qui, inquiète, consultait les devins, que si l’aurore un beau matin se montrait aux mortels jeune, charmante, les lèvres vermeilles et les joues de lis et de roses, elle pourrait être bien sûre de se faire adorer.

Don Juan.

J’ai vu le monde entier en petit sur ce beau visage.

Citron.

On a dit ça mille fois. Laissez-moi plutôt demander des nouvelles de la mule.

Léonarda.

Telle que je suis, don Juan, je suis à vous.

Citron.

Quel joli petit séraphin ! Viens ici, Inès, et ne garde pas plus longtemps cette mante de taffetas pour me faire désirer de voir ta face adorée. Béni soit celui qui a fait les cotillons !

Inès.

Je ne suis pas une dame, moi, Citron ; tu sais bien que je suis en service comme toi.

Citron.

As-tu de l’argent ?

Inès.

Pas un quarto.

Citron.

Eh bien, alors, de quoi allons-nous causer pendant que nos deux amoureux se content leurs secrets ?

Inès.

De mariage.

Citron.

Que veux-tu dire ?

Inès.

De notre mariage à tous deux.

Citron.

Non pas ! car j’ai pris des leçons d’un certain mien voisin qui, à la moindre petite querelle qu’il avait avec sa femme, la frappait avec sa pantoufle.

Inès.

Cela ne me ferait pas peur.

Citron.

Seulement il est bon d’observer que dans sa pantoufle il y avait un gros caillou.

Inès.

Alors je n’en suis plus.

Citron.

Je devais t’en avertir.

Entrent DON LOUIS, L’ALCAYDE, LE GREFFIER et DIONIS.

Léonarda.

Qui va là ?

Don Juan.

Couvrez-vous vite de votre mante.

Citron.

C’est don Louis.

Inès.

Que peut-il vouloir ?

Don Louis.

Bonne nouvelle, seigneur don Juan ; et je vous en demande mon étrenne.

Don Juan.

Malheureusement je ne puis vous offrir que mes remercîments.

Don Louis.

C’est assez pour moi. (Apercevant Léonarda et Inès.) Eh quoi ! des dames ici ?

Don Juan.

Oui, seigneur.

Don Louis.

Ne peut-on pas les voir ?

Don Juan.

Un moment, je vous prie ; c’est quelque chose de sérieux.

Citron.

C’est bon à dire pour vous, mais pas pour moi.

Don Louis.

Elle a de beaux yeux ?

Don Juan.

Je n’ai pas encore eu le bonheur de les voir.

Citron.

Moi, j’ai vu ceux d’Inès.

Don Louis, à Léonarda.

Puisque je vous trouve ici, madame, c’est à vous que je demande mon étrenne pour la mise en liberté de don Juan. (Léonarda étend vers lui la main, et, sans dire un mot, lui donne une bague.) Que me donnez-vous là ?… une bague, bon Dieu !… une bague avec un diamant ! — Eh bien, je l’accepte, tout en étant fâché d’un silence si peu bienveillant.

Léonarda et Inès sortent.

Don Juan.

Vous les connaissez sans doute ?

Don Louis.

Elles n’ont pas été fort gracieuses pour moi.

Don Juan.

Quant à moi, je n’ai pas à me plaindre. Je veux périr de male mort si jusqu’à ce jour je les ai vues et si je sais leur nom.

Don Louis.

Je vous crois. Mais venez, nous dînerons ensemble, puisque enfin vous voilà libre.

Don Juan.

Moins que jamais, seigneur ; car me voilà votre esclave pour la vie.

Don Louis.

Et moi votre ami dévoué. (Au Greffier.) Donnez à l’alcayde le mandat de sortie.

Le Greffier.

J’attendais le cadeau d’usage.

Don Juan.

Le voilà. — Et pour l’alcayde, voilà une chaîne.

L’Alcayde.

Vous enchaînez à jamais l’homme qui vous a gardé prisonnier.

Citron.

Il n’y a pas de chaînes plus fortes que les chaînes d’or.

Don Juan, bas, à Citron.

Eh bien, qu’en dis-tu ? Maintenant que j’ai vu, puis-je aimer ?

Citron, de même, à don Juan.

Maintenant, oui ; mais avant d’avoir vu, c’était une folie.

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