‹ Aimer sans savoir quiChapitre 7 sur 13 · Scène III.

Scène III.

Une rue de Tolède ; la nuit.

Entrent DON LOUIS, DON JUAN, CITRON et DIONIS ; ils portent chacun une épée et une rondache.

Don Louis.

On dirait, don Juan, que vous n’avez aucun plaisir, quoique entouré de dames.

Don Juan.

Un pauvre prisonnier n’a jamais l’âme fort contente.

Don Louis.

Quoique Tolède soit à la tête des villes d’Espagne, on ne trouve pas ici les distractions que l’on trouve là-bas à la cour.

Citron.

Ma foi, vive Madrid ! Là tout se vend et tout s’achète, la truite et la merluche comme la grenouille et la perdrix. Là il y a de brillantes courtisanes pour les grands seigneurs, des souillons à bon marché pour les gens de rien, et des femmes entre deux pour les amateurs de moyenne condition. En cela Madrid ressemble aux auberges d’Italie, où celui qui paye le mieux mange toujours les meilleurs morceaux ; et puis vient un Espagnol dont la bourse et le haut de chausses sont en mauvais état, et on lui sert pour son dîner un oiseau de nouvelle espèce, composé des diverses parties des autres oiseaux, — un oiseau merveilleux tel qu’on n’en a jamais vu ni dans la Manche ni aux Indes. Une moitié de la poitrine est de la grive, l’autre moitié est de la pie ; il y a une patte de perdrix et une patte de pigeonneau ; et tout cela si subtilement recousu avec du fil de pite, que le pauvre dîneur ne voit là que des veines ou des nerfs, — d’autant que cet oiseau rare est adroitement couvert d’une bonne petite sauce piquante. Puis, quand notre soldat revient au pays, il faut l’entendre vanter l’Italie où l’on vous sert de magnifiques dîners pour trois réaux ! — Au reste, comme je le disais, rien ne ressemble autant aux dames de mon bon Madrid, qui sont un composé de toute sorte d’ingrédients, et dont les salles de toilette pourraient bien s’appeler des salles de déguisement. Que je plains celui qui est obligé de déchirer tous ces fils à belles dents, et qui mange, entre l’ambre et la soie, du rouge, du blanc, et du vif-argent !

Don Louis.

Tu es impayable, Citron. — Mais avec les choses que tu dis, on perd bientôt les cheveux et la barbe.

Don Juan.

Ne l’écoutez pas ; il est fou.

Don Louis.

Rien ne peut vous distraire. — Eh bien, je veux vous mener voir la plus belle personne du monde.

Citron.

Voir n’est pas le mot. Mieux vaudrait dire entendre. Mais enfin, si elle parle bien, cela vous fera peut-être plaisir.

Don Louis.

Dionis, conduis le seigneur don Juan à l’Alcazar, du côté de Saint-Michel le Haut.

Don Juan.

Justement, don Louis, je voulais vous prier de me mener de ce côté-là. Une certaine dame qui savait que je sortirais cette nuit de prison m’y a donné rendez-vous.

Dionis.

Nous allons d’ici tout droit à la place de Zocodover.

Citron.

Aucune place ne peut être comparée à celle de Madrid.

Don Juan.

Tais-toi, imbécile.

Citron.

Qui donne du lustre à une ville ?

Don Louis.

Les nobles gens qui l’habitent.

Citron.

Alors aucune ville n’est comparable à Madrid ; car tous les matins — on voit sur la place un millier d’hidalgos.

Don Juan.

Qui appelles-tu des hidalgos ?

Citron.

Les commissionnaires de la montagne, qui fourniraient de noblesse et de vin cent villes d’Espagne.

Don Louis.

Ce qui fait la beauté de la nature, c’est la variété.

Citron.

Et aussi la nouveauté. — Or, Madrid réunit ces deux agréments ; il est nouveau et varié ; et ses habitants aiment à tel point les choses nouvelles, que souvent on y loue des fenêtres rien que pour voir brûler une maison.

Don Louis.

As-tu longtemps habité Madrid ?

Citron.

Pas longtemps. Mais je ne serais pas plus aise si j’avais parcouru le monde entier. Il y a là tant de seigneurs illustres, tant de grands qui sont l’honneur du siècle, tant d’hommes supérieurs, soit dans les armes, soit dans les lettres ! il y a là tant de dames, et tant de coches dans lesquels les premières se promènent éternellement… Coche par-ci, coche par-là, et que maudissent par-ci par-là tous les passants… l’un parce qu’on lui a jaspé sa collerette, l’autre parce qu’on lui a bouché un œil ! — Il y a là tant d’avocats dans les cours ! tant de plaideurs dans les salles ! tant de magistrats et de greffiers, les uns avec leurs vares, les autres avec leurs plumes !… Le souvenir seul m’en ravit.

Don Juan.

Oui ! mais la vie y est chère.

Citron.

Eh ! parbleu ! c’est qu’il n’y a point là d’hôtellerie où l’on sache coudre comme en Italie. Mais savez-vous rien de comparable à ces gargotes où l’on vend des andouilles, du hachis, de l’étuvée, qui ont conservé presque toute leur substance… Il n’y manque rien. Je me trompe : il y manque quelque chose qui serait selon moi fort nécessaire… Un jour, derrière la porte, voyant une pierre grise — légèrement creusée, je m’imaginai qu’elle était là pour recevoir le vin et l’eau… Or une Galicienne m’entendit. « Holà ! me cria-t-elle, ne voyez-vous pas que cette pierre c’est pour moudre le persil et le poivre ? » Sur quoi, me tournant vers elle dans le costume d’Adam avant qu’il eût mis la feuille de figuier : « C’est votre faute aussi, lui dis-je. Pourquoi ne mettez-vous point d’écriteau qui indique l’usage des divers objets de la maison ? »

Don Louis.

Nous voici arrivés, don Juan. — C’est là qu’elle demeure. Attendez-moi là.

Don Juan.

Quoi ! cette maison où je vois deux balcons ?

Don Louis.

Oui.

Don Juan, bas, à Citron.

Ah ! mon ami, quelle disgrâce !

Citron.

Comment cela, monseigneur ?

Don Juan.

C’est la maison que m’a indiquée cette dame, et je vois à la fenêtre d’en bas le signal convenu.

Citron.

Voilà une drôle de plaisanterie.

Don Juan.

Qui ne me fait pas rire du tout, vive Dieu !

Citron.

Qu’importe ! il payera les frais.

Don Juan.

Àmoi cela me coûte l’âme.

Citron.

Quelle peut être cette femme-là ?

Don Juan.

Puisque don Louis lui rend des soins, il n’en faut pas douter, elle doit être belle.

Citron.

Tant mieux, puisque vous n’êtes pas son mari.

Entre LÉONARDA ; elle paraît à une fenêtre du rez-de-chaussée.

Don Juan.

La voilà !

Léonarda.

Est-ce vous ?

Don Louis.

C’est moi.

Léonarda.

Mon bien, quel bonheur !

Don Louis.

Oui, quel bonheur pour moi !

Léonarda.

Comment vous trouvez-vous ?

Don Louis.

Comme un homme à qui vos bontés rendent la vie.

Don Juan.

Et don Louis qui m’amène ici pour faire le guet, tandis qu’il est en tête-à-tête avec la femme que j’aime !

Citron.

C’est peut-être une autre femme.

Don Juan.

Non pas ; ces signes disent clairement que c’est elle.

Citron.

Ce qui me console pour vous, c’est le souvenir d’une aventure arrivée un jour à un de mes amis qui avait de même un rendez-vous sous une fenêtre du rez-de-chaussée. Il n’est pas agréable, je vous assure, de se dresser énergiquement sur les pieds, de lever la tête tant qu’on peut, et puis d’embrasser un visage barbu.

Don Juan.

Comment faire pour éloigner don Louis et pour que je reste seul ?

Citron.

Je vais crier comme si l’on m’égorgeait, et je prendrai la fuite.

Don Juan.

L’idée est excellente.

Citron, s’enfuyant.

On me tue ! On me tue ! Au secours !

Don Louis.

Qu’est-ce donc ?

Don Juan.

Quelque querelle sans doute.

Don Louis.

Je vais voir ce que c’est.

Don Juan, s’approchant de Léonarda.

Un moment, de grâce ! Encore un moment ! C’est moi, c’est don Juan d’Aguilar qui vous parle.

Léonarda.

Est-ce que ce n’était pas vous tout à l’heure ?

Don Juan.

C’était don Louis de Ribera.

Léonarda.

Hélas ! monseigneur, je croyais parler à vous.

Don Juan.

En vérité ?

Léonarda.

Certainement.

Don Juan.

Vous rendez la joie à mon cœur… mais don Louis vous aime ?

Léonarda.

Je ne sais s’il m’aime ou s’il m’ennuie.

Don Juan.

Soyez indulgente pour lui ; car c’est à lui que je dois mon bonheur présent et tout le bonheur que j’espère. — Quand pourrai-je Vous voir ?

Léonarda.

Demain, je pense.

Don Juan.

Comment puis-je aimer sans savoir qui ?

Léonarda.

Silence ! On revient.

Entrent DON LOUIS, CITRON et DIONIS.

Don Juan.

Que s’est-il donc passé ?

Don Louis.

Que sais-je ? Je l’ai entendu crier comme si on l’écorchait, et j’ai couru vers lui.

Dionis.

Les assaillants se seront réfugiés dans quelque maison.

Don Louis.

N’avez-vous point parlé avec elle, don Juan ?

Don Juan.

Cette dame m’a demandé de la fenêtre où vous étiez allé, et j’ai répondu…

Dionis.

Chut ! Voici du monde.

Entre DON FERNAND.

Don Fernand, à part.

Qu’est-ce que cela signifie ?… à ma porte tant de gens armés !… Peut-être sont-ce des parents de don Pèdre qui m’attendent pour me faire un mauvais parti.

Citron.

Qui va là ?

Don Fernand.

Un homme qui rentre dans sa maison.

Don Louis.

En ce cas, passez.

Don Fernand.

Non pas ! je veux savoir auparavant pourquoi l’on s’arrête ici sous mon balcon.

Don Louis.

Je l’ai reconnu, don Juan.

Don Juan.

Que dites-vous ?

Don Louis.

Il faut nous éloigner.

Don Juan.

Et pourquoi ?

Don Louis.

Parce que ce cavalier est le frère de la dame à qui j’ai parlé.

Don Juan.

Nous lui devons des égards.

Don Louis.

Partons.

Il sort avec Dionis.

Don Juan.

Tout est perdu, mon ami.

Citron.

Que dit donc votre déesse ?

Don Juan.

Que don Louis lui rend des soins.

Citron.

Que vous importe, si elle n’exige pas que vous l’épousiez ? — Mais ne lui avez-vous point vu le visage ?

Don Juan.

Non. Elle avait fait exprès, sans doute, de n’avoir point de lumière chez elle.

Citron.

Et vous l’aimez toujours ?

Don Juan.

Je l’adore.

Citron.

Quelle folie !

Don Juan.

Persuade, si tu peux, mon cœur.

Don Juan et Citron sortent.

Don Fernand.

Si je ne me trompe, don Juan était avec don Louis, et celui-ci par amitié l’aura mené voir les dames ou ma sœur. La faute en est à moi, et je dois n’accuser que moi seul. Conduisons-nous avec prudence. — Déjà le jour se lève… N’est-ce pas ma sœur que j’aperçois ?

LÉONARDA paraît à la fenêtre.

Don Fernand.

Eh quoi ! ma sœur, encore debout à cette heure ?

Léonarda.

Dans mon inquiétude, je ne pouvais pas dormir… et à tout instant je me mettais à cette fenêtre pour voir si vous veniez. Enfin le jour paraît, et je suis rassurée. — Pourquoi sortir seul ainsi, don Fernand, lorsque les parents de don Pèdre vous soupçonnent ? Ne savez-vous pas qu’ils veulent le venger ? De quoi vous servirait votre courage si plusieurs à la fois vous attaquaient ?… Vous avez sans doute rencontré ici près quelques cavaliers que vous aurez pris pour des galants. C’étaient peut-être des gens qui vous cherchaient.

Don Fernand.

Je vous remercie de ce tendre intérêt. De mon côté je ne suis pas sans inquiétude à cause de vous.

Léonarda.

Qu’est-ce donc ?

Don Fernand.

Je n’ai point voulu jusqu’ici vous en parler ; mais je soupçonne que vous avez quelque liaison avec un cavalier.

Léonarda.

Quel cavalier ?

Don Fernand.

Don Juan.

Léonarda.

L’ai-je jamais vu pour que vous m’adressiez ce reproche ?

Don Fernand.

Non, je le sais, vous ne l’avez pas vu ; mais je crois que vous l’aimez : — car désormais pour aimer l’on n’a plus besoin de voir. — Don Juan m’a montré un portrait en me demandant si je connaissais l’original : ce portrait, c’était le vôtre. Que voulez-vous que je pense ?

Léonarda.

Je trouve cette curiosité bien naturelle chez un jeune homme. — Mais voulez-vous que je vous dise comment le portrait se trouve en ses mains ? Vous m’avez recommandé de ne le laisser manquer de rien, et comme je me trouvais sans argent, je lui ai envoyé cela.

Don Fernand.

En effet, la chose est parfaitement innocente. Un portrait est souvent un objet de grand prix.

Léonarda.

Le cercle d’or qui l’entoure a une certaine valeur.

Don Fernand.

Alors il fallait lui envoyer seulement le cercle d’or.

Léonarda.

Cela aurait pu l’humilier.

Don Fernand.

Voici déjà le soleil qui se lève. Il est temps que je rentre.

Léonarda, à part.

Don Fernand est jaloux de tout le monde.

Don Fernand, à part.

De tous côtés j’ai à me plaindre de l’amour.

Ils sortent.

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