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AIMER… SOUFFRIR

Par Paul MARAUDY

L’homme était sorti d’un petit café de la rue Dauphine et il se dirigeait vers les quais de la Seine. C’était un soir d’octobre, un soir sans ciel. L’air humide pénétrait les vêtements et donnait froid, encore que la température ne fût pas très basse. La plupart des fenêtres s’étaient éteintes et la lueur papillotante des réverbères parvenait à grand’peine à trouer le brouillard qui se traînait. Des quais et du boulevard Saint-Germain venaient des bruits sourds d’automobiles roulant sur le pavé mouillé, entre les trottoirs où les passants devenaient de minute en minute plus rares.

L’homme, qui cheminait lentement, déboucha sur le quai, hésita sur la direction à prendre et puis, brusquement, il tourna à droite et remonta le quai des Grands-Augustins. Il était seul et n’entendait que le bruit de ses pas sur le bitume. L’ombre s’était épaissie ; il ne distinguait rien à moins de dix pas de lui. Jusqu’à la hauteur du pont Saint-Michel il marcha du côté opposé à celui de la Seine puis, arrivé au quai Saint-Michel, il traversa la chaussée et prit le trottoir auquel les boîtes des bouquinistes font un abri.

Il s’arrêta un long moment, face à Notre-Dame que l’épaisseur de la brume lui dissimulait. Il se tenait courbé, comme s’il fût chargé d’un fardeau sur les épaules, les mains dans les poches de son pardessus, immobile et silencieux.

L’horloge d’un bâtiment égrena les douze coups de minuit. Alors, l’homme reprit sa marche. Tous les vingt ou trente pas il s’arrêtait quelques secondes pour se pencher vers le fleuve dont il voyait couler l’eau. Il l’entendait clapoter contre la haute muraille grise, peu pressée d’aller se perdre dans l’inconnu.

Une autre horloge, qui retardait sur la première, sonna à son tour minuit. L’homme tressaillit cette fois. Il murmura :

— C’est le glas, le glas qui sonne.

Puis, se penchant davantage, il dit à mi-voix :

— Quelques mauvais instants à passer. Mais ce sera fini, fini… Demain des mariniers trouveront un noyé qu’on emportera à ce qui fût autrefois la Morgue. Eh bien ! quoi ! n’aurais-je pas le courage ?

Il releva la tête, peut-être pour découvrir une étoile, mais il ne vit rien. Lentement, hésitant encore, il souleva l’une de ses jambes pour monter sur le parapet. Ce fut alors qu’une main le saisit et, violemment, le rejeta en arrière. Il n’avait pas entendu marcher et son étonnement fut grand. Une voix lui dit :

— Quelle bêtise alliez-vous donc faire ?

L’homme maugréa :

— Est-ce que je vous demande quelque chose, moi ? Cette eau, elle est à tout le monde !

— Parbleu ! Mais elle est surtout aux poissons et vous les auriez dérangés, à cette heure, si vous aviez fait le plongeon. Peintre ? Musicien ?

— Ça vous regarde ?

— Allons ! Pas de mauvaise humeur, mon ami !

C’est assez que vous ayez voulu mourir Si vous vous mettez à ronchonner par-dessus le marché ! Je vous demandais si vous étiez peintre ou musicien parce que vous ressemblez à un personnage de Murger, vous savez bien, La Vie de Bohème ! Ce n’était pas toujours rose, là, non plus, mais on savait rigoler. Allons ! Venez car il fait frais. L’eau doit être terriblement froide.

— Oh ! vous savez, dit l’homme à présent sans révolte, vous pouvez m’emmener où vous voudrez. Tôt ou tard, je recommencerai.

— Bien sûr ! Seulement je ne serai plus là, moi, pour vous voir faire la bêtise, et alors je m’en f…icherai.

L’homme s’arrêta, regarda son « sauveteur », le dévisagea et demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Vous le saurez tout à l’heure.

— Alors où m’emmenez-vous

— Chez moi. Je suis seul avec une gouvernante qui doit dormir à poings fermés. Nous serons seuls et nous bavarderons en buvant un vieux cognac.

Sur cette proposition de l’inconnu les deux hommes se turent. Par instants ils se regardaient à la dérobée. Le « désespéré » était un homme fatigué mais qui ne devait pas avoir dépassé de beaucoup la trentaine. Ses traits tirés, son visage tourmenté attestaient qu’il souffrait moralement et peut-être physiquement. Il portait les cheveux longs, une moustache rase et une petite barbiche en pointe à la façon des rapins d’autrefois. Le front était haut, intelligent, et les yeux, lavés du voile de tristesse qui les recouvrait, devaient avoir un ardent éclat. Quant au « sauveteur », il paraissait trente-cinq ans et devait être un bon vivant à en juger par le sourire qui éclairait son visage.

Pour rompre le silence qui lui pesait maintenant, l’homme qui avait failli sauter dans la Seine demanda :

— C’est loin, chez vous ?

— Non, là, tout près : dans l’Île Saint-Louis. Êtes-vous las ?

— Je ne sais pas. Ah ! Vous m’avez fait une sale blague, allez ! Maintenant ce serait fini alors que ça va recommencer.

— Quoi donc, mon ami ?

L’homme se toucha le front.

— Ce qui est là, dit-il. Ah ! la vie…

— Je sais, parbleu ! Elle n’est pas tellement rose. Mais quand on est jeune…

— Quand on est heureux comme vous devez l’être, vous…

Ils arrivaient au pont de l’Archevêché qu’ils franchirent sans que l’homme eût songé à regarder l’eau noire et mystérieuse qui coulait.

Soudain, le « sauveteur » toucha le bras de son compagnon et dit :

— C’est ici.

Il fit jouer la porte, actionna le minutier, poussa doucement l’homme devant lui et dit encore :

— Inutile de prendre l’ascenseur ; j’habite au deuxième étage.

Il s’arrêta au second palier pour ouvrir. Alors, l’homme remarqua une petite plaque de cuivre sur la porte de l’appartement. Elle portait ces mots :

Docteur Michel BRIARD

MÉDECINE GÉNÉRALE

— Nous voici chez moi. Veuillez entrer, ami, dit en s’effaçant le médecin.

Et lorsqu’il fut entré dans le salon où son hôte le conduisit, l’homme remarqua :

— Il fait bon, ici, et l’on est bien chez vous.

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