02
Le docteur Briard ouvrit un petit bar, en tira une bouteille de cognac, déposa deux verres sur un guéridon et servit la liqueur dorée.
— Ceci, dit-il, console de bien des choses mais il faut savoir ne pas en abuser.
Puis il s’assit, souleva son verre et souhaita :
— À votre bonne santé, mon ami.
— Oh ! vous savez, répondit l’homme, malade ou bien portant il faudra recommencer.
Il se tut, but une gorgée, déposa son verre et se plongea dans une profonde réflexion, comme s’il eût été seul. Alors, le docteur Briard put l’examiner à son aise. Son œil exercé de praticien notait certains détails : la finesse aristocratique des mains, le charme et la distinction du visage. Ce malheureux appartenait à une classe plutôt élevée de la société, mais il était évident qu’il était en proie à la douleur morale et qu’il n’avait pas toujours dû manger à sa faim.
La voix du médecin le fit sursauter.
— Avez-vous faim, mon ami ?
— Non ; la faim, je ne sais même plus ce que c’est. Je vais manger, parfois, quand j’ai quelque argent, mais ça n’a aucune importance.
— Ce qui est important, c’est ce que vous avez là…
Et le docteur Briard, de son index, montrait le front de l’homme. Il poursuivit :
— Vous allez me dire ce que c’est.
— Peuh ! À quoi bon ?
— J’y tiens. En vous empêchant de commettre une sottise j’ai pris une grande responsabilité. N’oubliez pas au surplus que je suis médecin. Un médecin sait parfois guérir les âmes.
L’homme hocha la tête.
— On ne peut rien pour moi, dit-il, ni vous, ni personne.
— Qu’en savez-vous ?
— Vous me donnerez des conseils ? J’ai tellement essayé de réfléchir, de me guérir moi-même de ce que j’ai. Je n’y suis pas arrivé. Alors… Oh ! je veux quand même vous remercier, monsieur. Vous avez fait votre devoir d’homme. Plus que votre devoir puisque vous m’avez accueilli chez vous. Mais il eût mieux valu me laisser aller vers la mort parce que je n’aurai plus, jamais, la force de subir une existence lamentable et qu’il me va falloir surmonter une fois de plus l’instinct de la bête qui veut vivre malgré tout. J’étais prêt. Vous m’avez obligé à lutter encore.
Le docteur Briard avait remarqué une alliance à la main gauche de l’inconnu. Il demanda :
— Vous êtes marié ?
Et comme il n’obtenait pas de réponse, il ajouta :
— Si vous avez une femme elle doit être terriblement inquiète à cette heure.
Alors, amèrement, l’homme dit :
— Ma femme ! Ah ! docteur, si vous saviez comme ça peut lui être égal que je sois mort ou vivant !
Le médecin venait de toucher à la plaie de son malade.
Il insista :
— Il y a tant de malentendus ! Qui vous dit, qu’est-ce qui vous prouve que vous avez raison ? J’ai connu, de par ma profession, bien des ménages. J’ai eu la chance d’en raccommoder quelques-uns. Ce qu’on croyait un fossé n’était rien qu’une faille. Qu’avez-vous à reprocher à celle que vous avez épousée ?
Mis en confiance par la voix grave et chaude de son hôte, par l’accueil qu’il lui avait fait, un moment réconforté par l’alcool, l’homme se décida soudain à faire l’aveu de sa misère :
— Elle m’a quitté, monsieur. Elle est partie il y a une quinzaine de jours en emmenant notre enfant.
— Comme cela ? Sans motif ?
— Sans motif ! Mais, docteur, c’est qu’elle est allée rejoindre son amant, parbleu !
Ainsi donc c’était bien cela : un de ces drames si communs, si navrants qui détruisent ce que l’Amour a cru édifier pour une durée éternelle. On se rencontre un jour, on se sourit, on s’aime ou l’on croit s’aimer jusqu’au jour où la chair exige d’autres ivresses, où l’on découvre que l’idole n’est qu’un pauvre être humain avec ses défauts…
Le médecin demanda :
— En avez-vous la certitude ?
— Comment pourrais-je douter ?
Il y eut encore un assez long moment de silence parce que l’homme hésitait encore un peu à se livrer à celui qui, plus qu’un médecin, était maintenant un confesseur. Mais il se décida enfin et il dit :
— Ce que je vais vous confier ne changera rien à ma détresse mais vous avez acquis, par votre bonté, le droit de savoir. Permettez-moi de me présenter : je me nomme Pierre Journiac et je suis artiste musicien. Il y a une dizaine d’années j’obtins un second prix au Conservatoire et je crus avoir devant moi un bel avenir. Je travaillais dans les grands concerts où l’on me payait des cachets qui m’assuraient une vie fort acceptable. Lorsque j’avais des loisirs je composais un peu et il me semblait que j’arriverais un jour à la célébrité.
— Cela peut venir encore, car vous êtes jeune, mon ami.
Pierre Jouniac secoua la tête.
— Non, je vous ai dit que tout est fini. Chez moi, en moi, tout est cassé. À vingt-six ans je me suis marié. Elle était une jeune fille adorable, monsieur et il semblait que nous eussions les mêmes goûts. Alors, je n’aurais pas eu assez d’épithètes pour vous la peindre. Un ange de beauté, de pureté. J’en étais fou et j’ai cru, pauvre sot, qu’elle m’aimait de toute sa chair et de toute son âme. Ah ! là, là !…
— Peut-être vous a-t-elle réellement aimé comme vous le croyiez.
— Oui, peut-être, après tout. Mais après…
— L’ange devint démon ?
— Ce n’est pas tout à fait cela… Car j’ai eu des torts moi-même. Mes échecs dans la composition pour laquelle je croyais avoir des dons, mon impuissance à sortir de la médiocrité, à me créer la célébrité que j’ambitionnais, l’impossibilité où je me trouvais, en dépit de tous mes efforts, d’assurer à mon foyer l’aisance que j’avais promise à ma femme, tout cela m’avait rendu nerveux, d’humeur inégale. Ah ! docteur, si vous saviez combien les temps ont toujours été difficiles pour les musiciens ! Il faut courir après les engagements, accepter tout ce qui s’offre, chômer trop souvent, n’être jamais sûr du lendemain…
— Oui, je sais. C’est le lot de tous les artistes. Les peintres sont ainsi, et les écrivains. Pour un qui réussit, neuf végètent.
— Solange…
— Solange ?
— Oui, ma femme. Elle sut patienter pendant quelques années. Mais une femme, surtout quand elle est jolie, s’accommode mal de la misère. Je sentis un jour qu’elle m’échappait, qu’elle s’évadait. Non seulement elle supportait mal les privations que je lui imposais mais elle m’en voulait d’être un raté. Elle n’avait plus aucun élan pour moi et lorsque je m’excusais de mon humeur elle me cinglait d’un sourire de mépris. Est-ce ce que je ne vous ennuie pas avec mon histoire ?
— Je vous en prie, mon ami, épanchez-vous. Cela fait du bien.
— Oui, c’est vrai. Depuis un instant je souffre moins, il me semble.
— Encore un peu de cognac, voulez-vous ? Une larme…
— Je n’abuse pas ?
— Si vous vouliez abuser je m’y opposerais. Là… Il s’est donc agi, tout d’abord, d’une incompatibilité d’humeur provoquée par vos insuccès. Et puis il est arrivé ce qui arrive dans la plupart des cas. On ne s’entend plus et chacun s’en va de son côté à la recherche d’un bonheur plus ou moins problématique.
— Oui… Mais son bonheur, ou ce qu’elle croyait être du bonheur, Solange l’avait trouvé avant de me quitter. Un jour, monsieur, j’ai découvert dans un coffret qui lui appartenait le portrait d’un homme, d’un inconnu. Son amant… C’était l’évidence. Naturellement elle nia lorsque je lui jetai à la face son infamie. Elle eut même l’impudence de se fâcher parce que je m’étais permis de fouiller ses tiroirs. Poussée à bout, elle finit par prétendre que ce portrait était celui d’un ami d’enfance. « Un ami d’enfance ! » m’écriai-je. « Et tu l’as gardé sans jamais me le montrer ! Menteuse ! Menteuse ! Si tu dis vrai, fais-moi connaître son nom ! »
« Alors elle est entrée dans une colère folle et, trépignant, gesticulant, elle m’a déclaré qu’elle en avait assez de moi, que ma jalousie l’exaspérait, qu’elle n’était pas faite pour une vie misérable et qu’elle allait chercher ailleurs ce qui lui manquait chez nous.
« Je ne pris pas sa menace au sérieux, mais le soir, quand je rentrai, elle n’était plus là…
« Et c’est depuis, monsieur, que je traîne comme un boulet mon existence misérable, depuis que je souffre comme un damné car il y a, quelque part, une femme que j’aime encore, un enfant que j’adorais et que je ne pourrai jamais plus retrouver… »
Pierre Journiac haletait de souffrance et le docteur Briard était profondément ému. Il dit :
— Vous oublierez avec le temps et, tôt ou tard, vous rencontrerez une autre femme qui…
— Ce ne sera pas elle, ma Solange ! Ah ! docteur, si vous l’aviez connue… Mais tenez, j’ai là un de ses portraits que je vais vous montrer et vous verrez comme elle était belle !
Pierre Journiac prit un portefeuille dans sa poche, il en tira un portrait et le tendit au médecin qui ne put retenir ce cri de surprise :
— Elle ! Solange Lussac !
— Ah ! s’écria alors le mari, vous connaissiez donc ma femme ?
Il pointa ses regards sur son interlocuteur et soudain, sans réfléchir, il cria :
— Ah ! Mais j’y suis ! C’est vous, l’homme du portrait. Oui, c’est vous ! Je vous reconnais ! Misérable ! Vous m’avez empêché de mourir et c’est vous qui m’avez pris ma femme !
— Mon ami ! Mon ami ! protesta le médecin. Je vous jure…
— Taisez-vous !
Écumant de rage, Pierre Journiac parut près de se jeter sur Michel Briard ; mais, brusquement, il renonça à son dessein, s’élança vers le vestibule et partit, comme un dément, en faisant claquer la porte sur ses pas.
Le médecin jugea inutile de courir à sa poursuite Il ne voulait point mettre ses voisins en émoi et il se disait que, réellement, l’homme qu’il avait voulu sauver était fou. Il murmura :
— Bah ! Que son destin s’accomplisse.
Et, tout médecin qu’il fût, il se versa un autre verre d’alcool.