III
RETOUR D'ITALIE
Le 22 mars 1834, il était donc décidé que George Sand et Alfred de Musset revenaient ensemble à Paris; mais le 28, tout était changé. Les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la dernière partie de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand en compagnie de Pagello.
Avant de le quitter, ses «deux grands amis» remirent au voyageur un petit portefeuille portant ces deux dédicaces autographes[15]. Sur la première page:
_À son bon camarade, frère et ami,
Sa maîtresse,_
GEORGE.
Venise, 28 mars 1834.
Sur la dernière:
_Pietro Pagello raccomanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio | a Vicenzo Stefanelli | Ingegneri. a M. J. R. Aggiunta._ |
Alfred de Musset quitta Venise dans la journée ou dans la soirée du 29 mars 1834; son passeport nous fournit encore des indications précises:
_Venezia, 28 marzo 1834. Dir. Gen. di Poli. Buono per Milano.
Vu au consulat de France à Venise. Bon pour se rendre à Paris. Venise, 29 mars 1834.--Le consul de France_: SILVESTRE DE SACY.
_Visto al Comando. Arona, 1 aprile 1834.
Vu au Pont Saint-Maurice, le 3 avril 1834, allant en France.
Vu à Genève, le 5 avril 1834. Bon pour Paris.
Vu à Bellegarde, le 6 avril 1834._
Il était accompagné par une sorte de domestique, nommé Antonio, que George Sand avait chargé de veiller sur son maître pendant le voyage et qui devait la tenir au courant des incidents de la route. Elle-même reconduisit Musset jusqu'à Mestre, dit-elle dans son _Histoire de ma Vie_,--jusqu'à Vicence, d'après une lettre d'elle à Boucoiran[16].--Il lui écrivit de Padoue et de Genève; elle, de son côté, lui adressa une lettre à Milan.
Le 12 avril, Alfred de Musset arriva à Paris (le 10, dit Paul dans la _Biographie_), exténué au physique et au moral. Il s'enferma dans sa chambre et, pendant plus d'un mois, il ne voulut voir personne.
«Je fus saisi d'une souffrance inattendue, raconte-t-il plus tard dans son _Poète déchu_[17]; il me semblait que toutes mes idées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu, horriblement triste et tendre, s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur, en désespéré... La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent, je connus et j'aimai la mélancolie.»
Ce qui entretenait encore le poète en ce malheureux état, c'était la correspondance établie entre lui et elle: n'étant plus en contact, ils renouvelaient leur rêve et poétisaient jusqu'à leurs querelles passées. En outre des lettres qu'ils s'adressaient tous les trois ou quatre jours, George Sand lui envoyait ses _Lettres d'un Voyageur_: la première, le 29 avril; la deuxième, dans les premiers jours de juin (par l'entremise de Buloz); puis, le 17 juin, «la seconde moitié du second volume de _Jacques_», avec mission de la lire et d'y faire les coupures qu'il jugerait nécessaires[18]. C'est Musset qui s'occupait à Paris des affaires de George Sand, restée à Venise, voyait ses fournisseurs, s'entendait pour elle avec Buloz et lui faisait expédier par ses éditeurs les sommes dont ils lui étaient redevables.
D'autre part, il mandait ceci, dès le 30 avril, à son amie: «J'ai bien envie d'écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j'attendrai la permission formelle.» Et, le 12 mai, George Sand lui répondait: «Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis; pour toi, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés.» Ce projet, on le sait, est devenu _la Confession d'un Enfant du siècle_. On a donc eu tort de prétendre que George Sand avait imaginé _Elle et Lui_ pour répliquer à cette confession[19]. Non seulement elle était prévenue des intentions d'Alfred de Musset, mais elle l'autorisait à écrire. Bien plus, la rupture définitive s'étant consommée dans les premiers jours de mars 1835, et _la Revue des Deux Mondes_ publiant dès le 15 septembre le deuxième chapitre de la première partie de _la Confession_, celle-ci fut commencée probablement avant cette rupture.
Pagello, emporté dans le même tourbillon, écrivait des lettres, lui aussi; mais il n'osait s'adresser directement à Musset, il s'adressait à son ami Tattet. Voici la première de ces lettres que nous avons retrouvées:
«7 giagno 1834, Venezia.
»Mio caro amico,
»Mi sono affrettato di eseguire la vostra commissione, son assicurato che le duc casse di bottiglie sono già sulla strada della Francia.--Se niente arrivasse al contrario, scrivetemi, e vi serviro.--Madame G. vi saluta cordialmente, sta bene e si diverte abbastanza per questo poco che puo offrire Venezia in confronto di Parigi.--Addio, buon amico. La nostra amicizia di un giorno sembra quella di due anni; forse ci vedremo a Parigi.--Non vi so dire nè il quando nè il corne, so che ci rivedremo.--Se vedete Alfred de Musset, baciatelo per me.
»Addio, addio, vostro sincero
»PIETRO PAGELLO.»
TRADUCTION
«Venise, 7 juin 1834.
»Mon cher ami,
»Je me suis hâté de faire votre commission et je me suis assuré que les deux caisses de bouteilles sont déjà sur la route de France.--S'il n'arrivait rien au contraire, écrivez-moi et je vous servirai.--Madame G. (George) vous salue cordialement; elle va bien de santé et se divertit suffisamment, pour le peu qu'offre Venise en comparaison de Paris.--Adieu, bon ami; notre amitié d'un jour semble celle de deux années; peut-être nous verrons-nous à Paris.--Je ne sais vous dire ni quand ni comment, je sais que nous nous reverrons.--Si vous voyez Alfred de Musset, embrassez-le pour moi.
»Adieu, adieu, votre sincère
»PIERRE PAGELLO.»
Pendant que s'échangeaient toutes ces lettres, on s'occupait d'Alfred de Musset et de George Sand à Paris beaucoup plus qu'ils ne l'auraient désiré. Le brusque retour du poète sans sa compagne avait prêté à des récits fort éloignés de la vérité: ne sachant rien, on inventait. Les premières semaines, confiné dans sa solitude volontaire, Musset ignora ce qui se disait; mais, dès sa rentrée dans le monde, ces méchants propos parvinrent à ses oreilles. Ce fut Buloz qui, sans le savoir, éveilla ses soupçons. Alfred de Musset donna le démenti le plus formel à tous ces mensonges et défendit énergiquement George Sand. Mais les insinuations malveillantes de Gustave Planche avaient fait leur chemin; malgré ses efforts, Musset ne put imposer silence aux calomniateurs. De leur côté, les amis de George Sand avaient jasé à tort et à travers, et quand on sut qu'elle allait revenir avec le troisième complice, avec Pagello, ce fut un véritable scandale.
[Illustration]