‹ Alfred de Musset et George Sand dessins par Alfred de MussetChapitre 4 sur 6 · IV

IV

VOYAGE DE MUSSET À BADE

George Sand, à son tour, avait quitté Venise; le 29 juillet, elle était à Milan, puis elle traversait la Suisse; elle arrivait à Paris vers le 10 août,--avec Pagello.--Alfred de Musset, qu'elle avait prévenu depuis longtemps, l'attendait et leur premier soin fut de se revoir. C'est par le livre de madame Arvède Barine[20] qu'il faut connaître cette période de leur existence: brouilles et raccommodements se succèdent sans interruption, compliqués par la présence de Pagello devenu jaloux. Joignez enfin que tout le bruit fait autour d'eux déchire le bandeau brutalement: ils comprennent combien leur situation est fausse et ridicule.

Après un de ces orages, Alfred de Musset, n'y pouvant plus tenir, envoie ce billet à George Sand: «Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous; si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France.»

En même temps, il écrivait à Buloz:

«Lundi, 18 [août 1834].

»Mon ami, ma mère me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai là-bas, m'envoyer quelque argent. J'y vais pour travailler; je vous donnerai d'abord les vers que je vous ai promis, vous aurez ensuite et bientôt mon roman. Je m'engagerai, si vous voulez, à un dédit pour une époque que vous fixerez, et à laquelle vous recevrez le manuscrit entier, à moins de maladie grave, auquel cas, tout vous sera fidèlement rendu. Répondez-moi un mot ou venez me voir si vous avez le temps. Mais tout de suite, car je ne serai pas ici vendredi.

»T. à v.

»ALFRd DE MUSSET.»

Il devait aller à Toulouse pour voir son oncle, M. Desherbiers, alors sous-préfet à Lavaur; de là aux Pyrénées, puis à Cadix. En conséquence de quoi, il partit pour... Bade. Nous avons de nouveau recours au passeport:

_Vu au Ministère des affaires étrangères. Paris, 20 août 1834.

Vu pour Francfort et les bords du Rhin. Paris, 20 août 1834. Préfecture de police.

Vu à la légation de Bade. Paris, 21 août 1834.

Vu à la légation des villes libres d'Allemagne. Paris, 21 août 1834.

Vu pour les eaux de Bade. Strasbourg, 28 août 1834.

Baden, 30 August 183._--(ILLISIBLE.)

D'autre part, George Sand s'était réfugiée à Nohant; elle y était déjà installée le 31 août, seule, ayant eu la sagesse de laisser Pagello à Paris. Et entre Nohant et Bade recommença une nouvelle correspondance encore plus passionnée que celle entre Paris et Venise[21]; et pendant ce temps-là Pagello, resté seul à Paris, inconnu, se lamentait de son isolement.--Voici ce qu'il écrivait à Alfred Tattet:

»Parigi, 6 settembre 1834.

»Mio caro Alfredo,

»Il vostro povero amico è a Parigi.--Ho domandato di voi alla vostra casa, mi fu detto che siete alla campagna. Se avessi tempo, sarei venuto a darvi un bacio, ma come sono qui per poco ve lo mando in questo foglio. Non so quanti giorni ancora resterò a Parigi.--Voi sapete che io son obbligato di obbedire alla mia piccola borsa, e questa mi comanda di già la partenza.--Addio.--Se potrò vedervi a Parigi, sarò fortunato; se non potrò, mandatemi un bacio anche voi in un pezzello di carta. Hôtel d'Orléans, n° 17, rue des Petits-Augustins.--Addio, mio buono, mio sincero amico, addio.

»Vo affmo amico,

»PIETRO PAGELLO.»

TRADUCTION

«Paris, 6 septembre 1834,

»Mon cher Alfred,

»Votre pauvre ami est à Paris.--Je suis allé chez vous demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si j'avais eu le temps, je serais allé vous embrasser, mais comme je suis ici pour peu, je vous embrasse par cette feuille. Je ne sais combien de jours encore je resterai à Paris; vous savez que je suis obligé d'obéir à ma petite bourse, et celle-ci me commande déjà le départ.--Adieu.--Si je puis vous voir à Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier. Hôtel d'Orléans, n° 17, rue des Petits-Augustins.--Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu.

»Votre très affectionné ami,

»PIERRE PAGELLO.»

Alfred de Musset, dans _Une Bonne Fortune_, raconte un des incidents de son séjour à Bade[22]. Après un mois de promenades et de distractions variées, entremêlées de travail, Alfred de Musset songea au retour; son amour, qu'il pensait calmer par l'absence, n'avait fait que s'exalter. Le 10 octobre, il passe à Strasbourg, et dès son arrivée à Paris, le 13, il écrit à George Sand, encore à Nohant: «Mon amour, me voilà ici; tu m'as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions! Et moi, si je le veux!...» Quelques jours après, George Sand venait le rejoindre.

Pagello n'était pas encore parti, mais ce double retour le décida bien vite à reprendre le chemin de Venise, non sans avoir adressé une lettre d'adieu à son ami Alfred Tattet, en lui recommandant le silence:

MONSIEUR ALFRED TATTET

Rue Grange-Batelière, n° 13, Paris.

«Parigi, 23 ottobre 1834.

»Mio buon amico,

»Prima di partire vi mando un bacio ancora. Vi congiuro di non dar parola giammai del mio amore con la George.--Non voglio vendette.--Parto colla sicurezza d'aver agito in uomo onesto.--Questo mi fa dimenticare la mia sofferenza e la mia povertà.--Addio, mio angelo.--Vi scriverò da Venezia.--Addio, addio.

»PIETRO PAGELLO.»

TRADUCTION

«Paris, 23 octobre 1834.

»Mon bon ami,

»Avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne souiller jamais mot de mon amour avec la George.--Je ne veux pas de vengeances[23].--Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.

»PIERRE PAGELLO.»