‹ Alfred de Musset et George Sand dessins par Alfred de MussetChapitre 5 sur 6 · V

V

À PARIS

Alfred Tattet avait dissuadé Musset de revoir George Sand; d'où, brouille entre les deux amis: Musset convenait bien, en son for intérieur, qu'il avait tort, mais ne voulait pas qu'on le lui dît. George Sand, ne connaissant pas encore les raisons invoquées par Tattet, voulut dissiper ce nuage:

«Mardi, 28 octobre 1834.

»Mon cher Tattet,

»J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred. Je serais bien fâchée de savoir deux vieux amis désunis par rapport à moi. J'espère bien que cela ne sera pas.

»Dans tous les cas, je vous prie de venir me voir; après l'intérêt que vous m'avez témoigné, j'ai lieu d'être surprise et affligée de votre oubli. Je désire causer avec vous et vous attends à votre premier retour à Paris. Toujours quai Malaquais, 19.

»GEORGE SAND.»

«Quand vous serez ici[24], écrivez-moi un mot, je vous donnerai rendez-vous, car je suis souvent dehors ou enfermée.»

Mais à peine les deux amants se sont-ils revus qu'ils ne peuvent plus eux-mêmes s'entendre:

GEORGE SAND À ALFRED DE MUSSET

«N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème tant que je me refusais à toi et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis?»

ALFRED DE MUSSET À GEORGE SAND

«Ne pense pas au passé! Non, non! Ne compare pas! Ne réfléchis pas! Je t'aime comme on n'a jamais aimé!»

Les crises se succèdent avec rapidité: ils s'adorent le matin et se disent des injures le soir, pour retomber le lendemain dans les bras l'un de l'autre. C'est la phase de leurs amours la plus tourmentée, la plus poignante: à la lecture de ce que madame Arvède Barine publie de leurs lettres, on se demande comment ils n'y ont pas laissé tous deux leur raison.

Alfred de Musset a la fièvre et George Sand veut prendre un déguisement pour venir le soigner chez sa mère: «Si je peux me lever, j'irai te voir», lui répond-il.

Le 8 novembre, Alfred de Musset provoque en duel Gustave Planche qui a mal parlé de George Sand; Planche lui fait des excuses, et, le 12 novembre, Musset écrit à son ami Tattet:

«Mon cher ami,

»Tout est fini.--Si par hasard on vous faisait quelques questions (comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé); si enfin peut-être on allait vous voir, pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, que vous ne m'avez pas vu et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part.--J'irai vous voir bientôt.

»À vous de coeur.

»ALFRED DE MUSSET.»

Puis il va dans la Côte-d'Or, à Montbard, chez l'un de ses parents. Quelques jours après, le «pauvre vieux lierre» est revenu où il s'attache.

Le 25 novembre, George Sand écrit à Sainte-Beuve que Musset ne veut plus la voir[25]; son exaltation touche à la folie: la rupture paraît complète. Le 15 décembre, George Sand est à Nohant; et le 13 janvier 1835, elle adresse cette lettre à Alfred Tattet:

«Monsieur,

»Il y a des opérations qui sont fort bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant; comme je présume qu'il sera bien aise de vous voir chez moi, je vous engage à venir dîner avec nous au premier jour de liberté que vous aurez. Puisse l'oubli que je fais de mon offense ramener l'amitié entre nous.

»Adieu, mon cher Tattet.

»Tout à vous,

»GEORGE SAND.»

Combien le ton de ce billet diffère de celui du 28 octobre 1834!... C'est que Musset avait parlé et raconté à George Sand, dans un moment d'expansion, que son ami Tattet avait fait de son mieux pour empêcher leur rapprochement: de là, colère de la maîtresse contre le gêneur, et, charmée de prendre sa revanche, elle tient à la lui faire savoir.

Peu après, se produit un incident qui remet Pagello en scène, et sur lequel nous n'avons pas d'autre renseignement que cette lettre écrite par George Sand à Alfred Tattet:

«14 février 1835.

»Monsieur,

»J'ai une affaire indispensable à terminer avec vous. Il s'agit d'une affaire d'argent, dans laquelle je suis compromise d'honneur aux yeux de Pierre Pagello. J'ai besoin d'une attestation de vous, et vous êtes trop galant homme pour me la refuser. Je sais que vous m'êtes extrêmement hostile et j'ai peu sujet de vous bénir. Mais soyez sûr que j'ai trop le sentiment des convenances pour vous en faire des reproches et que jamais aucune vengeance de ma part ne cherchera à vous atteindre. Ayez donc, monsieur, la bonté de recevoir chez vous quatre tableaux qui appartiennent à Pierre Pagello et que je m'étais chargé de vendre. Voyant qu'il avait besoin d'argent et sachant, par l'avis d'un expert, que les tableaux ne valaient rien, je lui en donnai la somme de deux mille francs et j'y ajoutai le procédé de lui cacher le secours que [je] lui apportais. Je lui ai remis mille francs en argent et le tins quitte d'une somme plus forte qu'il me devait. Je crus devoir ces ménagements à sa position fâcheuse et délicate à Paris. Aujourd'hui, Pierre Pagello, averti par un de mes amis, me fait un grand crime de cette action et pense que je l'ai faite à dessein de la divulguer et d'avilir son nom; d'abord, en racontant l'histoire telle qu'elle est, je n'ai point sujet de l'avilir; ensuite, je ne l'ai racontée qu'à Alfred qui vous l'a redite, à vous seul. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de rendre témoignage de ma discrétion, lorsque vous écrirez à Pierre Pagello?

»En second lieu, cette personne insinue que je pourrais bien m'être défaite des tableaux à mon avantage, afin de me donner en même temps les gants d'une générosité singulière. Elle ajoute que, s'ils sont entre mes mains _en effet_, elle espère que vous voudrez bien les recevoir, afin de les lui renvoyer ou de les lui faire vendre. Je fais porter les tableaux chez vous; voulez-vous bien en accuser réception à Pierre Pagello? J'espère que oui. Vous avez pensé que le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le bourreau d'une âme criminelle. Je ne savais pas que vous eussiez l'âme aussi austère et le bras aussi ferme. J'en souffre, mais je vous en estime d'autant plus, monsieur, et à cause de cela, je pense que vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car, si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite.

»Veuillez m'honorer d'un mot de réponse. J'ai l'honneur de vous saluer.

»GEORGE SAND.»

Cependant tous deux sont moralement à bout de forces; ils ne peuvent plus se voir sans se quereller et n'ont pas le courage de se quitter. C'est George Sand qui se reprend la première; le 6 mars, elle écrit à Boucoiran: «Aidez-moi à partir aujourd'hui.» Et le lendemain, Musset, venant au rendez-vous, trouve la maison vide:

À MONSIEUR BOUCOIRAN[26]

_Passage Choiseul_, 28.

«Monsieur,

»Je sors de chez madame Sand et on m'apprend qu'elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous avez vu madame Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et, si elle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-être me dire si vous croyez qu'elle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n'ai pas besoin d'ajouter que dans le cas où cela serait, je respecterais ses volontés.

»ALFRED DE MUSSET.»

Cette fois, c'était fini et bien fini. Ce fut une détente, un soulagement:

GEORGE SAND À BOUCOIRAN

«9 mars 1835.

»Je suis très calme, j'ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me tourmente, c'est la santé d'Alfred.»

Pendant un mois environ, elle fut en proie à une sorte de maladie de langueur, puis le calme vint réellement, et bientôt l'indifférence.

Chez Musset, au contraire, l'apaisement parut se faire tout de suite, mais ce n'était qu'une apparence trompeuse:

J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau Mais j'ai souffert un dur martyre Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre La briserait comme un roseau[27]...

Le 21 juillet, il écrivait à son fidèle ami:

MONSIEUR ALFRED TATTET

_À Baden, poste restante._

«Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n'étais pas à Paris, ce qui l'ait que ma réponse est en retard de quelques jours. Pour répondre d'abord à votre question sur ce qui regarde madame... (Affaire personnelle à Alfred Tattet)... je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a tantôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains aujourd'hui bien sincèrement parce que vous souffrez. Quand vous serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr. Tout ce qui fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au courant de tout ce que je pourrai savoir.

»Je travaille à force. Combien de temps comptez-vous rester à Baden? Adieu, je suis à vous.

»ALFRED DE MUSSET.»

Hélas! non, Alfred de Musset «n'en était pas revenu...» Quelque chose s'était brisé en lui, laissant une plaie qui saigna jusqu'à sa mort.