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Prologue

Une salle d’un château, dans l’Île de France, au temps de Saint Louis. Au fond, une fenêtre donnant sur la campagne ; à droite et à gauche, deux portes se faisant face ; un bahut, un dressoir ; armes et armures, plusieurs escabeaux, un large banc à dossier, garni d’étoffes et de coussins, et placé un peu en arrière des portes, fait face au public ; au premier plan : à droite, un siège à haut dossier, à gauche, une table massive. C’est près de cette table qu’Arnauld, revêtu du haubert et la croix à l’épaule, achève de s’équiper avant de partir pour la Terre-Sainte. Henri lui présente les dernières pièces de l’ajustement. La belle lumière d’un jour d’été éclaire la salle.

Henri, un peu tristement.

Alors, messire Arnauld, vous ne m’emmenez pas ?

Arnauld

Non, mon enfant : la traversée et les combats,

La peste, la prison, la mort en Palestine
Peut-être… savons-nous ce que Dieu nous destine,
Et si nous reverrons la France et le foyer !
Sont de trop menaçants dangers…

Henri

Sont de trop menaçants dangers… D’être écuyer
Et me joindre aux exploits de mon maître, j’ai l’âge
Depuis longtemps.

Arnauld

Depuis longtemps. Je sais petit… et le courage :
Tes membres, toutefois, sont moins forts que ton cœur.

Henri, les yeux brillants.

Oh j’aurais bien trouvé de la mâle vigueur
Pour marcher ou voguer jusqu’à la Terre-Sainte
Combattre, de Jérusalem forcer l’enceinte,
et ravir le Tombeau !

Arnauld

et ravir le Tombeau ! Quel guerrier résolu !
Montrant les armes posées sur la table
Tout est prêt ?

Henri

Tout est prêt ? Oui, messire,

plus doucement

Tout est prêt ? Oui, messire, et puis, j’aurais voulu
Vous rendre maint service, avoir soin de vos armes,
Partager avec vous soucis, travaux, alarmes,
Et quand vous languirez amèrement d’ici,
Vous repourvoir de fraîche espérance…

Arnauld, touché

Vous repourvoir de fraîche espérance… Merci
De ton bon zèle, Henri ; sans quitter ce domaine,
Tu pourras l’employer, près de ta châtelaine,
À consoler sa peine, occuper son loisir,
Et la distraire.

Blanche, qui est entrée silencieusement par la gauche, s’approchant d’Arnauld

Et la distraire. Hélas ! de tout charme ou plaisir
Le deuil cruel de votre absence me retranche…

Arnauld

Blanche !
à Henri qui se dirige vers la droite, puis sort

Blanche ! Je te rappellerai.

avec tendresse.

Blanche ! Je te rappellerai. Ma douce Blanche !

Blanche, mettant ses bras autour du cou d’Arnauld.

Mon cher seigneur Arnauld, je vous aime beaucoup !

Arnauld

Ah ! ce vivant collier de tes bras sur mon cou,
Faut il le dénouer si tôt !

Blanche

Faut il le dénouer si tôt ! Depuis nos noces,
À peine un an… faut-il qu’elles soient si précoces,
Si promptes à couler, les larmes des adieux !
Arnauld

De ces larmes que boit mon baiser sur tes yeux
Tour à tour, je m’afflige et je me glorifie :
Ne disent-elles pas, à Blanche, que ta vie
Est liée à la mienne ?

Blanche

Est liée à la mienne ? Elles disent cela.

Arnauld

Si c’est ton cœur qui dans leur silence parla,
Puis-je emporter le tendre espoir qu’il se souvienne ?

Blanche

Ah ! oui… lorsqu’en l’exil de la terre païenne

Vos regards s’enfuiront par les flots et l’azur
Avec la voile ou le nuage. Soyez sûr
Qu’au pays, explorant l’horizon, quelqu’un pense :
« Quand donc messire Arnauld reviendra-t-il en France… ? »
Marthe, entrant par la droite.

L’écuyer, maître, auprès des gens d’armes, attend

Vos ordres pour seller.

Arnauld

Vos ordres pour seller. C’est bien, dans un instant.
L’heure nous presse, hélas ! mais avant que je parte,
Laisse-moi t’exhorter encor, ma bonne Marthe,
À veiller de ton mieux sur mon bien le plus cher.

Il désigne Blanche, qui s’est assise sur le siège à dossier.

Marthe

Messire, elle est un peu la fille de ma chair
Ayant sucé mon lait, elle est aussi la dame
Dont chaque ordre, sitôt signifié, réclame
Un diligent effort… tenez-vous donc certaine
Que j’aurai, pour garder son précieux destin
Avec le dévouement soumis d’une servante
Les soins qu’amour de mère ou de nourrice invente.

Arnauld

Je le crois.

Marthe

Je le crois. La pauvrette a le cœur tant marri
Qu’elle voudra pleurer tout le jour son mari !
Mais un tel désespoir convient mal à son âge :
Et ce serait grand crime, autant que grand dommage,
De laisser se ternir ces riantes couleurs,
Et ces yeux doux luisants se fondre sous les pleurs.

Arnauld

Sans doute.

Marthe

Sans doute. Aussi, cherchant remède à sa détresse,
J’emmènerai souvent ma dolente maîtresse
Par les chemins fleuris qui ceignent nos côteaux,
Ou bordent nos fins ruisselets… dans les châteaux.
Aux dames d’alentour elle rendra visite ;
S’il vient quelque plaisant ménestrel, qui récite
Des lais ou des chansons, nous lui ferons accueil
Hébergeant sa veillée… Ainsi, ces jours de deuil
Enfuis plus vite, aux jours heureux céderont place.
Il faut bien, n’est ce pas, que l’absence se passe

Sans trop souffrir ?

Arnauld

Sans trop souffrir ? C’est là mon souhait ; cependant,
Je réprouve à bon droit tout écart imprudent,
Et veux qu’à notre amour elle reste fidèle…

Blanche, d’un ton de reproche.

Arnauld !

Arnauld

Arnauld ! Pardonne-moi, ma Blanche.

Blanche, indignée.

Arnauld ! Pardonne-moi, ma Blanche. Douter d’elle !
Ah ! que cet outrageant soupçon vous soit ôté !
N’a-t-elle pas autant d’honneur que de beauté ?
Aussi long que puisse être un tel pèlerinage,
Vous la retrouverez, maître, jolie et sage.

Arnauld

Bien, Marthe, va guérir mon page, et prends souci
Des apprêts du départ.

Marthe sort par la droite.

Blanche, se levant.

Des apprêts du départ. J’y veux veiller aussi ;

Et contre tout péril guerrier ou maléfique
Vous donner un flacon de baume, une relique.

Arnauld, la retenant.

Et puis, ce talisman dont rien ne peut user
Le pouvoir, ce trésor fleurissant : ton baiser !

Il l’embrasse tendrement, puis elle s’éloigne par la droite.

Arnauld, après un silence, la voix émue.

Non. Je ne doute pas qu’à cette heure elle m’aime
Mais la plus droite, la plus fière épouse même
Peut sentir quelque jour sa sagesse en défaut…
Henri n’est qu’un enfant… soit, c’est ce qu’il me faut :
Car où l’homme est coupable, où la serve est complice,
L’enfant remplit, d’un front léger, son bon office.

Henri, entrant.

Vous m’avez appelé ?

Arnauld

Vous m’avez appelé ? J’ai voulu te revoir
Afin de te tracer nettement ton devoir.
Je crains qu’il ne soit un peu lourd…

Henri, d'un ton résolu.

Je crains qu’il ne soit un peu lourd… Tant mieux, messire ;

Je n’ai point peur : voilà longtemps que je désire
M’acquitter envers vous, qui toujours fûtes plein
De générosité pour le page orphelin.

Arnauld

Àl’heure où des lieux saints la dépense m’appelle,
C’est ma richesse la plus douce, la plus belle,
Que j’abandonne…

Henri

Que j’abandonne… J’y veillerai.

Arnauld, vivement.

Que j’abandonne… J’y veillerai. Ne crois pas
Qu’en mon cœur défiant s’agite un soupçon las.
Je sais combien son âme est limpide et parfaite
Mais sa grâce prend sous les pleurs un air de fête ;
Sa jeunesse en ces murs brille comme un flambeau !

Avec mélancolie

Et moi, je ne suis plus très jeune, pas très beau,
Et je m’en vais…

Henri

Et je m’en vais… Messire !

Arnauld, se reprenant.

Et je m’en vais… Messire ! Écoute-moi. Ton rôle

Est d’être actif, docile, ingénieux et drôle.
Comme un page avisé qu’auprès d’elle tu fus.
Mais tu devras peut-être opposer des refus.

Henri, attentif.

Lesquels ?

Arnauld

Lesquels ? Je n’aime pas ces longues promenades
Dans les chemins où vont routiers, chanteurs, nomades…

Henri

Bien.

Arnauld

Bien. Ni qu’on ouvre l’huis tout grand aux étrangers.

Henri

Je vous comprends, messire.

Arnauld

Je vous comprends, messire. Évite les dangers.

D’une voix profonde et vibrante

Enfin, malgré ton bon vouloir, si d’aventure
Quelque hôte déloyal en mal de forfaiture,
En convoitant la main qui porte mon anneau
Troublait le cœur qui m’appartient…

Henri, de même.

Troublait le cœur qui m’appartient… Messire Arnauld
Si frêle que je sois je manie une lance,
Et jure de réduire à l’éternel silence
Le filou qui voudrait attaquer votre honneur

Arnauld, d'un ton moins grave.

Allons, j’aime à te voir en si farouche humeur,
Et d’un cruel ennui ton serment me libère
Mais tu n’auras pas lieu de sévir, je l’espère.

Allant ouvrir la porte de droite.

Marthe, tout est-il prêt ?

Marthe, revenant avec Blanche.

Marthe, tout est-il prêt ? Oui, messire

Blanche

Marthe, tout est-il prêt? Oui, messire J’ai mis
À votre selle mes petits présents promis ;
Gardez-les bien.

Arnauld, un doigt sur sa bouche, mystérieusement.

Gardez-les bien. Le plus merveilleux, je l’emporte
Nul ne pourra me le ravir !

Blanche

Nul ne pourra me le ravir ! Jusqu’à la porte,

Permettez-moi d’accompagner vos pas…

Arnauld

Permettez-moi d’accompagner vos pas… Oh ! non.
Veux-tu que faiblissant je perde mon renom
De vaillance !

avec émotion

De vaillance ! Si tu savais comme il m’en coûte
De briser notre vie et de me mettre en route !
Il faut partir. Adieu, ma Blanche, souviens-toi !

Il l’étreint rapidement une dernière fois. À Henri, qu’il embrasse.

Petit page, commence à l’instant ton emploi :
Reste auprès d’elle.

À Marthe

Reste auprès d’elle. Tiens.

Blanche

Reste auprès d’elle. Tiens. Mon cher Arnauld !

Henri

Reste auprès d’elle. Tiens. Mon cher Arnauld ! Mon maître !

Arnauld, de la porte.

Adieu !

Il sort par la droite, suivi de Marthe.

Blanche, s’élançant à la fenêtre entr’ouverte

Que je le voie au moins de la fenêtre !
Il monte en selle… il part.

On entend des piétinements de chevaux, des cliquetis de fer, des appels.

Il monte en selle… il part. Oh ! la triste rumeur !
Il me semble soudain que quelque chose meurt
Au fond de moi.

Elle vient s’asseoir sur le banc, dans une attitude désolée.

Henri, avec douceur.

Au fond de moi.Le sort sans pitié vous rudoie,
Dame Blanche ; c’est votre amour et votre joie
Qu’il vous prend d’un seul coup.

Blanche, douloureusement

Qu’il vous prend d’un seul coup.Eh ! que me reste-t-il ?

Henri

Le souvenir, qui dans la rigueur de l’exil
Tient compagnie ainsi qu’une bonne présence
Le souvenir des jours heureux, et l’espérance
D’un fidèle revoir et d’un bonheur nouveau.

Blanche

L’espérance ? sait-on, hélas ! ce qu’elle vaut !

Henri, d’un ton convaincu.

La vôtre, j’en réponds, ne sera point trompée,
Dieu ne permettra pas que saisissant l’épée
Pour sa cause, et partant aux pays musulmans
Lorsque votre tendresse et vos attraits charmants
Lui rendaient plus aimable encor le sol de France,
Dieu ne permettra pas qu’en pareille occurrence,
Sous le règne et l’appui du plus saint de nos rois,
Messire Arnauld succombe à sa tâche !

Blanche, incertaine

Messire Arnauld succombe à sa tâche ! Tu crois ?

Henri, dans une exaltation croissante

Oui, madame. Songez à l’heure bienheureuse
Où vous apparaîtra, sur la route poudreuse,
Parmi le choc des fers et les appels du cor
Sa bannière, au soleil lançant des flammes d’or !
Il reviendra, couvert d’une glaire éclatante…
Votre amour, éprouvé par une longue attente,
Mais nourri chaque jour par l’espoir précurseur,
Aura bien plus de force et bien plus de douceur ;

Vous pleurerez, mais de délices. Quelle épouse
N’envierait votre sort, et ne serait jalouse
D’un mal qui doit fleurir en bien ?

Blanche, ses larmes séchées, les lèvres entrouvertes pour un sourire.

D’un mal qui doit fleurir en bien ? Petit Henri
Tu crois cela ?…

Henri

Tu crois cela ?… J’en suis certain !

à part, triomphant.

Tu crois cela ?… J’en suis certain ! Elle a souri !

Rideau

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