‹ Amour de pageChapitre 2 sur 4 · Acte 1

Acte 1

Le même décor, Henri va, vient dans la pièce, disposant des fleurs sur le dressoir, puis plaçant auprès du siège à dossier un escabeau servant de petite table où sont de menus objets, entre autres un miroir à main. Blanche, accoudée à la fenêtre ouverte, regarde d’un air de regret le paysage printanier.

Blanche

Quel joli ciel, avec les grandes ailes blanches
Des nuages… Oh ! vois ces fleurs au bout des branches
De vrais bouquets !

Se retournant

De vrais bouquets ! Pourquoi ne veux-tu pas sortir ?

Henri, qui s’est rapproché de la fenêtre

Madame, de ma part ce serait consentir
À la plus dangereuse et plus folle équipée ;
La campagne, autour du manoir, est occupée
Par les bandes des pastoureaux… pour aujourd’hui
Résignez vous encore

Blanche, languissamment.

Résignez-vous encore. À me mourir d’ennui !
Quand donc messire Arnauld reviendra-t-il en France ?

Henri

Vous déplorez beaucoup cette incertaine absence !

Blanche, poussant la fenêtre, et revenant au premier plan, suivie d’Henri.

Mais oui beaucoup ; crois-tu d’ailleurs que ce soit gai,
Derrière le vitrail de faire ainsi le guet,
Lorsqu’au soleil d’avril la route s’illumine ?…
Cela ne me vaut rien ; j’ai fort chétive mine ;
Et mon seigneur Arnauld ne retrouvera plus
Les attraits auxquels ses regards se sont complus…

Elle a pris sur l’escabeau le miroir à main, et s’est regardée.

Henri

Oh ! qu’à ce vain souci votre âme soit rebelle.

Car vous êtes toujours admirablement belle !

Blanche

Petit flatteur !

observant le page

Petit flatteur ! Toi-même as des yeux languissants
Qui m’inquiètent.

Henri, vivement

Qui m’inquiètent. Moi ? jamais je ne me sens
Malade…

Blanche, s'asseyant

Malade… C’est que tout à la fois nous accable :
Marthe en son lit, fiévreuse et dolente, incapable
De se charger d’aucun service, d’aucun soin,
Et mon époux, messire Arnauld si loin, si loin…!

Henri

C’est pour vous, dame Blanche, une cruelle épreuve,
Et je comprends trop bien que votre âme s’émeuve ;
Mais orientez-la du côté de l’espoir !
Le temps de votre exil s’abrège à chaque soir…
Dans quelques mois, ou moins encor, quelques semaines,
La croisade achevée enfin, sur ses domaines
Reparaîtra messire Arnauld.

avec une charmante persuasion

Reparaîtra messire Arnauld. En attendant,
Obéissez, madame, au zèle trop prudent
Qui toujours se défie ou s’alarme et soupçonne
Le piège d’un péril guettant votre personne

Et ne m’en veuillez pas.

Blanche, chaleureusement.

Et ne m’en veuillez pas. T’en vouloir, cher petit !
À toi si généreux, si vaillant, si gentil
Qui ne songes qu’à me défendre ou me distraire ?
Mais je te remercie et te loue au contraire
Pour tant de vigilance.

Henri

Pour tant de vigilance. Et quelquefois, vos jours
Doivent un agrément à mon faible secours ?

Blanche

Mais oui… sois donc tranquillisé, gardien sévère !

Dans un soupir.

Et pour passer ce long-après-midi, que faire ?

Henri, spontanément.

Si je vous récitais des vers ?

Blanche

Si je vous récitais des vers ? Mais je veux bien

Henri, plus timide.

Ce sont des vers d’amour… cela ne vous fait rien ?

Blanche

Non… Quel scrupule ! Allons, j’écoute…

Henri, après un instant d’hésitation, commençant d’une voix un peu incertaine, pour s’exalter et mettre beaucoup d’emphase dans les dernières strophes.

La Secrète Chanson

Dedans mon cœur jalousement se cache
L’amour éclos contre ma volonté :
Il ne faut pas qu’elle surprenne et sache
Le mal si doux causé par sa beauté.
Craignant toujours qu’un mot ne me décèle,
En son chemin j’erre silencieux ;
Et pour voiler la subite étincelle
De mon regard, je détourne les yeux…
Mais quelque effort qu’en tremblant je m’impose,
Ma destinée offre un constant péril,
La fleur d’amour en mon âme est enclose :
Puis-je céler son arôme subtil ?
Je sens, hélas ! qu’il serait bien plus sage
De renoncer à ce vain sentiment,
je n’en ai pas l’inflexible courage…
Dure mon rêve, et dure mon tourment !
Mes jours sont lourds, mes nuits tristes… Qu’importe,

Si de ce mal je ne veux pas guérir ?
— Et c’est ainsi que sans espoir je porte
Le cher secret qui me fait tant souffrir !

Blanche, qui a écouté attentivement.

Non… Quel scrupule ! Allons, j’écoute… Elle est jolie
Ta chanson.

Henri, dont l’émotion devient presque joyeuse.

Ta chanson. Vous trouvez ?

Blanche

Ta chanson. Vous trouvez ? En ses stances s’allie
Au sentiment discret le tour harmonieux.

Henri

Alors, elle vous plaît ?

Blanche

Alors, elle vous plaît ? Sans réserve.

Henri

Alors, elle vous plaît ? Sans réserve Tant mieux !

Blanche

Qui donc en est l’auteur ?

Henri, avec vivacité

Qui donc en est l’auteur ? Je la tiens d’un trouvère.

Blanche

Et tu la dis très tendrement…

Dans un nouveau soupir

Et tu la dis très tendrement… Qu’allons-nous faire ?

Henri

N’avez vous pas promis un ornement d’autel
À Notre-Dame ?

Blanche

A Notre-Dame ? Si… mais c’est un travail tel
Qu’il me lasse bientôt quand je ne suis aidée ;
Et Marthe est hors d’état de s’y joindre… Une idée :
Mais oui… toi-même !

Henri, étonné.

Mais oui… toi-même ! Moi, dame Blanche ?

Blanche

Mais oui… toi-même ! Moi, dame Blanche ? Ces doigts
Souples et fins, seront je l’imagine adroits !

Henri, protestant.

Oh ! vous n’y pensez pas !

Blanche

Oh ! vous n’y pensez pas ! Si, justement. J’y pense.

Henri

Un page

Blanche, l’interrompant.

Un page D’aucun soin jamais ne se dispense

avec une autorité enjouée.

Et puis, voilà des jours et des mois, près d’un an
Que j’obéis à ta sagesse… maintenant
Il est temps de changer les rôles ; donc, j’ordonne !
Nous allons commencer à l’instant même : donne
Ce que tu vois là-bas.
Elle désigne une étoffe roulée, sur la tablette du bahut

Ce que tu vois là-bas. Approche, et tiens tes yeux
Ouverts…

Henri lui a présenté l’ouvrage, elle le déploie sur ses genoux, prend l’aiguille et brode ; Henri, penché tout près d’elle, regarde.

Ouverts… Le plus facile, et le plus ennuyeux
C’est le feuillage : on passe, on repasse… on nuance
Toujours ainsi… vois-tu ?

Henri

Toujours ainsi… vois-tu ? Non, pas très bien.

Blanche

Toujours ainsi… vois-tu ? Non, pas très bien. Avance
Un peu ton front…

Et comme Henri, alangui déjà par ce contact féminin, n’ose bouger, elle reprend :

Un peu ton front… Pourquoi demeurer à l’écart ?

Henri, d’un ton plein de trouble.

Tous vos petits cheveux me brouillent le regard.

Blanche

Mes cheveux ? tiens, es-tu content ?

Elle a prestement ramené ses cheveux sous son voile, et de son bras droit elle entoure et rapproche Henri ; ils sont presque joue contre joue ; elle se remet à broder.

Mes cheveux ? tiens, es-tu content ? Les belles feuilles !
Oh ! nous travaillerons, si peu que tu le veuilles ;
Tu feras tout le vert, et moi tout le fleuri…
Tu comprends ?

Henri, d’une voix blanche.

Tu comprends ? Oui, madame.

Il porte la main à son front, et chancelle.

Tu comprends ? Oui, madame. Ah !

Blanche, alarmée, se levant pour le soutenir.

Tu comprends ? Oui, madame. Ah ! Qu’est-ce donc ? Henri,
Qu’as-tu ? Parle, j’ai peur.

Henri

Qu’as-tu ? Parle, j’ai peur. Une simple faiblesse.
Cela passe… non, laissez-moi !

Il tente de se dégager.

Blanche

Cela passe… non, laissez-moi ! Que je te laisse ?
Tu chancelles encore ! Il faut t’étendre ici,

La tête en ce coussin.

Elle le conduit vers le banc à dossier.

Henri, résistant toujours.

La tête en ce coussin Ne prenez pas souci ;
Je puis marcher, rester debout.

Blanche, le faisant étendre.

Je puis marcher, rester debout. Chut ! sois donc sage.
Un peu d’air… un peu d’eau fraîche sur le visage…

Elle va rouvrir la fenêtre, puis du petit mouchoir qu’elle prend dans son escarcelle et mouille à l’un des vases du dressoir, elle effleure la tempe du page.

Un moment de repos…

Après un court silence.

Un moment de repos… Tu m’as mise en émoi,
Et mon cœur bat très fort…

Henri, d’un ton faible.

Et mon cœur bat très fort… Tant de peine pour moi !

Blanche

C’est de te voir si blanc, si las… Tiens, je t’embrasse
Pour te guérir, mon pauvre enfant…

Écartant les chevaux d’Henri, elle lui met au front un baiser spontané.

Henri, bouleversé, les larmes aux yeux.

Pour te guérir, mon pauvre enfant… Oh ! non… de grâce,
C’est trop ! Éloignez-vous, madame.

Blanche, stupéfaite.

C’est trop ! Éloignez-vous, madame. Qu’as-tu donc ?
Tu pleures ! je ne sais que penser…

Henri

Tu pleures ! je ne sais que penser… Oh ! pardon
C’est fou ! quoi ? vous venez, de votre lèvre douce
Dissiper ma fatigue… et moi je vous repousse !
Pardon. Je n’y peux rien.

Un temps. Henri, les yeux mi-clos, les mains abandonnées reste immobile.

Blanche, qui s’est retirée au jour de la pièce, à part.

Pardon. Je n’y peux rien. Ce malaise si prompt…
Puis ce trouble et ces pleurs quand je le baise au front
Comme un enfant…

Sans être vue ni entendue d’Henri, elle se rapproche.

Henri, à demi-voix, comme en un songe douloureux.

Comme un enfant… Mon Dieu, quelle affreuse souffrance !
Quand donc messire Arnauld reviendra-t-il en France ?

Blanche, anxieuse.

Que dit-il ? Ah ! j’ai peur de trop comprendre…

Elle vient près du banc, et touche l’épaule du page.

Que dit-il ? Ah ! j’ai peur de trop comprendre… Henri !

Henri, se soulevant.

Madame !

Blanche

Madame ! Ce malaise étrange est-il guéri…?

Henri

Presque.

Blanche

Presque. Tu peux parler ?

Henri

Presque. Tu peux parler ? Oui, madame…

Il veut se lever ; elle le retient, le laissant seulement s’asseoir.

Presque. Tu peux parler ? Oui madame. Non, reste :
Tu n’aurais qu’à tomber encore au moindre geste.

Elle prend un siège, à sa droite.

Où te sentais-tu mal ?

Henri

Où te sentais-tu mal ? Vous-même l’avez dit.
C’est le besoin d’air printanier qui m’étourdit.

Blanche

Et ces larmes ?

Henri

Et ces larmes ? Vraiment, je ne sais pas : on pleure
Souvent sans deviner le motif…

Blanche

Souvent sans deviner le motif… Tout à l’heure,

Je t’entendis gémir, et murmurer tout bas :
« Quand donc messire Arnauld… »

Henri, vivement

« Quand donc messire Arnauld… » Je ne me souviens pas
La fièvre ou la fatigue…

Blanche

La fièvre ou la fatigue… Un mystère se cache
Dans tes actes, lequel ? il faut que je le sache…

Avec plus de force

Il faut que nous sachions ! Qu’as-tu ?

Henri, se défendant

Il faut que nous sachions ! Qu’as-tu ? Mais je n’ai rien ;
Croyez-moi, dame Blanche.

Blanche

Croyez-moi, dame Blanche. Oh ! tu ne mens pas bien.

Avec une insistance croissante

Qu’as-tu ?

Henri, suppliant

Qu'as-tu ? Je ne puis pas vous le dire, madame.

Blanche

Qu’as-tu ?

Henri

Qu'as-tu ? Je suis à bout…

Blanche, d’une voix basse et rapide

Qu'as-tu ? Je suis à bout… Ces vers qu’avec tant d’âme

Et de ferveur, tu m’as récités aujourd’hui,
Sont de toi ?…

Henri, presque avec violence

Sont de toi ?… Vous voulez le savoir ? Eh bien… oui !

Blanche

Écrits… pour moi !

Henri

Écrits… pour moi ! Pour vous !

Humblement

Écrits… pour moi ! Pour vous ! Vous êtes offensée ?

Blanche, dans une honte soudaine

Oh ! jamais je n’aurais conçu cette pensée,
Et même en écoutant ta secrète chanson
je n’eus pas un moment le plus léger soupçon…

Un silence

Apprends-moi maintenant, par un aveu sincère,
Comment cela s’est fait ?

Henri

Comment cela s’est fait ? Est-ce donc nécessaire ?
Car plus j’y songe et plus j’en souffre !…

Blanche

Car plus j’y songe et plus j’en souffre !… Mon enfant,

Du mal que l’on connaît bien mieux on se défend,
Et je veux te guérir ! Confesse toi…

Henri

Et je veux te guérir ! Confesse toi… Je n’ose.

Blanche

N’avais-tu point prévu ni désiré la chose ?

Henri

Oh ! non… messire Arnauld si bon, dont le bonheur
Né sous mes yeux, m’était aussi cher que l’honneur !
En ce jour où parmi les fleurs, les chants de fête,
Glorieux ainsi qu’au retour d’une conquête,
À son bras, il vous fit entrer dans le manoir,
Comme je me sentais heureuse de son espoir !
Tous vos vassaux, groupés pour vous voir au passage,
Devinant votre cœur grâce à votre visage,
S’applaudissaient que leur seigneur devint l’époux
D’une aussi noble dame. Et j’étais fier de vous,
Mais pour messire Arnauld !

Blanche

Mais pour messire Arnauld ! Après ?

Henri

Mais pour messire Arnauld ! Après ? Lorsque mon maître
Partit pour la croisade, il me fit donc promettre

De veiller sur vos jours assombris, d’empêcher
Tout hôte dangereux jusqu’à vous d’approcher
Je promis. Et dès lors je n’eus plus d’autre envie
Que d’entourer de soins et d’égards votre vie.
J’inventais des travaux, des surprises, des jeux,
Tout allait bien. J’étais actif et courageux.
Et puis…

Blanche

Et puis… Et puis ?

Henri

Et puis… Et puis ? Comment la chose m’advint-elle,
Je ne sais, mais avec une angoisse mortelle
J’eus conscience, en moi d’un grave changement :
Tout m’atteignait, plaisir ou peine, étrangement…
Mon zèle se doublait d’une âpre inquiétude ;
Loin de vous, dans mes courts instants de solitude,
J’éprouvais un désir, un besoin de vous voir !
Et près de vous j’étais si prompt à m’émouvoir
Que j’aurais voulu fuir votre chère présence.
Sans accorder d’abord la moindre complaisance
À ce mal inconnu, j’évitais d’y songer,

J’affectais à vos yeux un calme mensonger.
Mais un soir, me sentant frémir jusqu’à la moelle
Pour avoir effleuré le bout de votre voile,
J’osai me demander : « Si c’était de l’amour !… »

Blanche, vivement

Ta crainte a pu mentir.

Henri, debout, s’exaltant.

Ta crainte a pu mentir. L’amour. C’est tour à tour
Quelque chose de fort, quelque chose de tendre !
C’est vouloir on ne sait quel trésor, c’est attendre
On ne sait quel bonheur… L’Amour ? il est divers,
Et reflète, et résume en soi tout l’univers :
Tantôt, comme un grand souffle il vous emporte l’âme,
Puis vous la brûle ainsi qu’une puissante flamme,
Et puis vous l’alanguit comme une bonne odeur.
L’Amour ? c’est en notre être une source d’ardeur
Inépuisable… On vit dans un transport extrême,
Comme si l’on était le héros d’un poème…
On voudrait accomplir d’insignes actions ;
Vaincre toute une armée, abattre des lions,

Braver la mort dans les dangers qu’on multiplie,
Rien que pour lui prouver qu’on l’aime à la folie !…

D’une voix tendre et tremblante

L’Amour ? comme il nous rend parfois faibles et las !
Comme il nous fait fermer les yeux, ouvrir les bras.
On n’est plus qu’un duvet qui s’abandonne et tremble,
Et l’on s’enfonce, et l’on s’envole tout ensemble
Jusqu’au sein d’un abîme et jusqu’en haut d’un ciel !…
L’Amour ? c’est dans le soir un fugitif appel
Nous invitant au rêve, au désir, à l’attente.
Mais rien ne vient qui nous apaise et nous contente.
Ah ! qu’est-ce qu’on veut donc ? car voilà qu’on se sent
Le front lourd de vertige et le corps frémissant,
Le cœur gonflé, comme le cou des tourterelles…
Ah ! qu’est-ce qu’on veut donc ? caresser ses mains frêles
Qui sont deux oiseaux blancs ? dérouler ses cheveux
Qui font mille anneaux d’or ! Ah ! qu’est-ce que je veux ?…

Henri, qui aux derniers vers a convoité d’un ardent regard les mains et les cheveux de Blanche, se cache enfin le visage dans ses doigts, vaincu par son exaltation.

Blanche

Henri ! qui t’inspira ce magique langage ?

Toi, l’enfant qui portait mon missel, toi, le page
Dont les joyeux ébats résonnaient dans la cour,
T’exprimer de la sorte !

Henri, frémissant

T’exprimer de la sorte ! Alors, c’est de l’amour ?…

Blanche

Peut-être…

Henri, la voix vibrante.

Peut-être… Eh bien, c’est un délicieux martyre !
Écoutez : ces nuits-ci… mais dois-je vous le dire ?

Blanche

Dis tout !

Henri

Dis tout ! Le rossignol chante. Dès que sa voix
M’éveille doucement du songe où je vous vois,
Je me lève, et vais m’accouder à la fenêtre.
Ah ! quel émoi profond m’étreint et me pénètre !
Je crois saisir l’écho musical de mon cœur
Qui vibre à se briser d’amour et de douleur !
Parfois, ce chant si clair semble dans l’ombre noire
Le dernier souvenir que garde ma mémoire,
La fleur épanouie aux fentes d’un tombeau…

Et tout cela, madame, est si triste et si beau
Que je m’attarde à la fenêtre, oubliant l’heure,
Et quand finit la cantilène, que je pleure,
Les yeux encor brûlants au lever du matin !

Il retombe sur le banc.

Blanche, de tout cœur

Ah ! mon pauvre petit, quel douloureux destin
Je te fais !

Henri

Je te fais ! Jusqu’ici, m’efforçant à ma tâche,
J’ai réussi pourtant à ne pas être un lâche.
Je songeais au serment qui me lie, au devoir
Qu’il fallait accomplir noblement, pour pouvoir
À l’heure du retour, sans reproche et sans honte,
Du trésor à mes soins confié rendre compte.
Ah ! ce retour, c’était le terme souhaité
Qui mettrait à l’abri du mal ma volonté !
Mais comme à vos désirs trop souvent je résiste,
En ce jour lumineux d’avril, vous étiez triste
De voir, par le vitrail entr’ouvert, le ciel bleu…
Alors, pour vous désennuyer, et puis un peu

Vous murmurer, à votre insu, la confidence
De mon amour, — c’était une grave imprudence, ―
Je vous ai récité ces vers… ils vous ont plu.
J’en fus déjà troublé ; puis vous avez voulu
M’apprendre à composer la guirlande fleurie
Éclose en votre fin travail de broderie.
Il fallait me penchant, regarder de tout près…
Vos cheveux sentaient bon, et votre souffle frais
Battait ma tempe, ainsi qu’un léger vent qui joue
J’ai voulu m’éloigner ; mais contre votre joue,
D’un geste, vous avez pressé la mienne. Alors
Mes yeux se sont fermés ; j’ai senti tout mon corps
Fléchir.

Blanche, violemment

Fléchir. Henri, tais-toi !

Henri

Fléchir. Henri, tais-toi ! Pardon ! mais c’est vous-même
Qui désiriez savoir à quel point je vous aime…

Blanche, baissant la tête

C’est vrai.

Henri

C’est vrai. Ne devinais-je pas que j’avais tort ?

S’il me fallait un tel quotidien effort
Pour vous servir, vous approcher sans défaillance
Quand rien ne vous mettait encore en défiance.
Maintenant que par mon propre aveu vous savez,
Et lirez sur mon front tous mes secrets gravés,
Et de mon pauvre amour surprendrez chaque signe,
Pour remplir le devoir que mon serment m’assigne.

avec angoisse

Dites, comment ferai-je ?

Blanche

Dites, comment ferai-je ? Oh ! comment ferons-nous ?

Henri, ébloui, effrayé

Dame Blanche !

Blanche, toute cette fin d’acte dans un débordement d’émotion

Dame Blanche ! Oui, j’eus tort ; mes rêves étaient fous
Et j’ai trop présumé de moi ; mais je te jure
Que mon intention fut généreuse et pure !
Je voulais confesser ton mal pour le guérir…
Mais voyant, pendant ta confidence, s’ouvrir
Ton âme de seize ans, naïve et délicate,
Où le premier transport de la ferveur éclate,
Puis-je ne pas sentir un instinctif émoi ?

Henri, enivré, détournant son visage.

Il ne faut pas…

Blanche

Il ne faut pas… J’apprends que tu souffres par moi,
Que mon aveugle insouciance a laissé naître
Ce trouble qui désarme aujourd’hui tout ton être,
Et l’épouvante, ainsi qu’un noir péché mortel.
En ce réveil brutal, il est bien naturel
Que ma pitié, vers ta douleur vienne et se penche…

Elle vient s’asseoir sur le banc, à la gauche d’Henri.

Henri

Moi, non, il ne faut pas me plaindre, dame Blanche.

Blanche

Tu sais si bien toucher mon cœur ! c’est à la fois
Le charme de tes mots, la douceur de ta voix,
De tes yeux.

Henri

De tes yeux. J’ai pourtant parlé sans artifice,
N’ayant pas le dessein de vous rendre complice
D’un sentiment coupable, et que l’honneur défend.

Blanche

Découvrir un pareil trésor chez un enfant
Qui jusqu’à cette heure eut la force de se taire,

Dont l’aveu fut, comme l’amour, involontaire…
Alors, l’étonnement, le charme, la pitié,
L’émotion… cela joint à mon amitié
Qui pour toi dès le premier jour fut vive et vraie…

Henri, se débattant toujours contre cette montée de tendresse

Il ne faut pas…

Blanche

Il ne faut pas… Ce mot que tu pressens t’effraie ?…
Mais nous ne ferons rien de mal, et connaissant
Avec notre commun devoir envers l’absent
Le danger qui dans notre existence se glisse.
Nous nous exhorterons à vaincre sa malice !
Puis il me semble, enfin, que je te dois, pour prix
Du martyre que sans te plaindre tu souffris,
Cette tendre, et tremblante, et tardive réponse…
Non ! ce n’est pas assez que mon regard l’annonce.
Le silence pour l’accueillir s’est adouci…
Henri…

Henri, faiblement

Henri… Madame, il ne faut pas…

Blanche

Henri… Madame, il ne faut pas… Je t’aime aussi…

Et dans la pénombre bleue du crépuscule, ils se prennent les mains, tandis que leurs visages se baissent ou se détournent…

Rideau.

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