Acte 2
Le Châtiment
Le même décor, un soir de juin. Blanche, assise au premier plan, brode. Henri, debout près de la table, s’occupe à fourbir des épées, tous deux sont pâles avec des yeux de fièvre ; ils évitent de se regarder en parlant, et leurs mouvements révèlent une douloureuse contrainte.
Blanche
Donne moi de la soie et de la lame…
Henri va chercher des écheveaux, sur la tablette du bahut.
Donne moi de la soie et de la lame… Pose
Sur mes genoux.
Les yeux baissés, il pose les écheveaux.
Sur mes genoux. Merci.
Henri
Sur mes genoux. Merci. Vous faut-il autre chose ?
Blanche
Attends ; il fait bien chaud, ouvre un peu le vitrail ;
Henri va entr’ouvrir la fenêtre
Là… maintenant, tu peux reprendre ton travail.
Un temps assez long, pendant lequel tous deux s’occupent.
Blanche, d’une voix grave, laissant sa broderie.
Henri !
Henri, s’interrompant aussi.
Henri ! Madame ?
Blanche
Henri ! Madame ? Bien souvent, je me demande
S’il ne vaudrait pas mieux pour tous deux, tant est grande
L’angoisse où nous nous débattons depuis ce jour
Où ton amour a fait éclore mon amour,
S’il ne vaudrait pas mieux nous séparer…
Henri
S’il ne vaudrait pas mieux nous séparer… Moi-même,
J’ai déjà médité longuement ce problème.
Blanche, s’animant.
Ce n’est pas une vie, et tu le comprends bien
Que de nous obstiner au combat quotidien
Où nous tremblons que notre vouloir ne se brise :
Frémissant d’un pareil émoi, quand par surprise
Se rencontrent nos yeux ou se frôlent nos doigts,
Et troublés, plus encor que du son de nos voix
Du silence inquiet que nous gardons ensemble…
Henri
Ce n’est pas une vie. Et pourtant, il me semble
Que mon devoir m’oblige à rester près de vous.
Marthe, votre nourrice, est morte ; et votre époux
Frappe le dernier coup de lance en Terre-Sainte ;
Les serviteurs peu sûrs demeurés dans l’enceinte
Du manoir, auraient-ils pour vous les soins qu’il faut ?
D’un ton ferme.
D’ailleurs, j’ai fait serment devant messire Arnauld
De vous défendre… aussi cruel que m’apparaisse
Le devoir accepté, je tiendrai ma promesse
Jusqu’au bout !
Blanche, émue
Jusqu’au bout ! Pauvre enfant… comme tu dois souffrir !
Henri, douloureusement
Ah ! oui… c’est vrai, je souffre ! oui, je souffre à mourir !…
Blanche
Dis-moi ton mal.
Henri
Dis-moi ton mal. Il prend tout mon être, et sans trêve
Épuise me journée, ou ravage le rêve
Qui lorsque je me couche et m’endors, abattu,
Réveille votre image en moi…
Blanche
Réveille votre image en moi… Que rêves tu ?
Henri
Presque toujours la même chose, triste et douce :
Vous approchez sans bruit, marchant sur de la mousse,
Puis je sens, comme au jour de l’aveu, se poser
Vos lèvres sur mon front…
Blanche
Vos lèvres sur mon front… Quoi ? ce petit baiser !
Tu voudrais donc revivre encor cette minute ?
Henri
Comment savoir ce qui s’agite en moi ? je lutte…
D’abord, je me dérobe à tout désir mauvais ;
Et puis, je ne vois plus vers quel gouffre je vais…
Blanche, presque las.
Moi non plus.
Henri
Moi non plus. C’est surtout cela qui me désole !
Blanche
Que je t’aime ?
Henri
Que je t’aime ? Eh bien, oui !
Blanche
Que je t’aime ? Eh bien, oui ! Quelle étrange parole !
Parce qu’à ton craintif amour j’ai répondu
Tu souffres ?
Henri
Tu souffres ? Oh ! pardon… vous de qui la vertu
Resplendissait, si pure, et si ferme, et si haute,
Vous, succomber pour moi !
Blanche, avec tristesse
Vous, succomber pour moi ! Ce n’est pas votre faute,
Et le sort se montra grandement hasardeux
De nous laisser dans cet isolement, tous deux…
Moi-même, aurais-je cru manquer à la mémoire
De mon époux, messire Arnauld ?
Henri
De mon époux, messire Arnauld ? C’est la plus noire,
La plus irrémissible, hélas ! des trahisons,
Que nous commettons là…
Blanche, vivement
Que nous commettons là… Pourtant nous ne faisons
Rien de mal, et Dieu sait quelle est notre souffrance !
Henri
C’est vrai… nous ne faisons rien qui soit en défense
Et nous souffrons ! nous pouvons donc être sauvés !…
S’exaltant.
Ah ! tenons vers ce seul espoir nos cœurs levés !
Les jours passent… le temps au temps même s’ajoute ;
Les chevaliers croisés peut-être sont en route…
Encor quelques efforts nous gardant de faillir,
Et nous mériterons ensemble d’accueillir,
Sans avoir à nous reprocher aucune offense,
L’heure où messire Arnauld doit revenir en France. !…
Blanche, après un court silence
Oses-tu quelquefois, sans honte et sans frayeur,
Regarder jusqu’au fond ténébreux de ton cœur ?
Henri
Comment ?
Blanche
Comment ? Nous évoquons ce soir l’heure inconnue
Qui de messire Arnauld sonnera la venue.
Eh bien… oui, c’est affreux ! mais je sens me saisir
Dans le secret de ma misère, le désir
Qu’il ne revienne en aucun temps !
Henri, épouvanté
Qu’il ne revienne en aucun temps ! Madame !
Blanche, sourdement
Qu’il ne revienne en aucun temps ! Madame ! Songe :
Ce serait donc la fin du dangereux mensonge
Où nous nous retranchons comme deux ennemis.
Notre coupable amour pourrait être permis.
Rien ne séparerait de moi ta destinée !
Henri
Madame…
Blanche
Madame… Libre et seule, à peine ton aimée,
Je saurais assurer votre bonheur ; ton nom
Est ainsi que le mien de noble race.
Henri
Est ainsi que le mien de noble race. Oh ! non,
Plus un mot !…
Blanche
Plus un mot !… Jure-moi que de cette pensée
Ton âme n’est jamais émue et traversée ?
Henri
Mais en de tels assauts je me jette à genoux,
Priant, suppliant Dieu d’avoir pitié de nous !
Et de tout mon vouloir je repousse et déplore
Cette horrible tentation…
Blanche, se levant
Cette horrible tentation… Tu n’es encore,
Malgré l’éveil hâtif de l’amour, qu’un enfant
Dont la candeur victorieuse se défend
Des troubles de la chair et des langueurs de l’âme…
Et je suis, pour ma damnation, une femme !
Henri
C’est pourtant moi qui par cet amour vous perdis…
Blanche
Je t’entraîne à mon tour… va, nous sommes maudits !
Elle fait quelques pas et se dirige vers la fenêtre. Henri, qui s’est laissé tomber sur un escabeau, la tête dans ses mains, se redresse et reprend un instant sa tâche.
Viens donc, assez longtemps ta main s’est occupée
À rendre aiguë et reluisante chaque épée.
Henri
Messire Arnauld m’en a confié l’entretien.
Blanche, à la fenêtre
Si tu savais comme il fait beau, comme on est bien
Le ciel a la couleur d’une rose effeuillée,
Le vent, pour émouvoir la pensive veillée
Des arbres, leur chuchote une histoire, un secret
Qui s’ébruite, et va déranger la forêt…
Ah ! les choses, ce soir, revêtent de tels charmes
Qu’en mes yeux éblouis montent de folles larmes !
Elle se rapproche.
Viens !
Henri, résistant
Viens ! Non, je vous en prie.
Blanche, à la fenêtre
Viens ! Non, je vous en prie. Et que cela sent bon !
Ce parfum court dans l’air comme une eau sous un pont…
On croirait que toutes les fleurs, toutes les plantes,
Celles des prés, des bois, des berges et des pentes,
Et jusqu’aux plus petits brins d’herbe des chemins
Embaument l’horizon !
les mains au dehors
Embaument l’horizon ! Tiens, j’en prends à mes mains
De cette essence…
revenant
De cette essence… Tiens !
Henri
De cette essence… Tiens ! Non, laissez moi !
Blanche, à la fenêtre
De cette essence… Tiens ! Non, laissez moi ! Peut-être,
Lorsqu’une étoile au clair de l’azur va paraître,
Entendrons-nous chanter le rossignol d’amour ?
Tu m’as conté qu’à la fenêtre de la tour
En avril, retenant ton pas et ton haleine,
Tu t’enivrais de la vibrante cantilène
Qui semblait exhaler vers la paix du ciel noir
L’ardeur de ton désir et de ton désespoir !
Mais cette nuit de juin, nous surprendrons ensemble
L’oiseau dont le chant vole à la pointe du tremble,
Et si tu veux pleurer, je t’ouvrirai mes bras !
Elle revient jusqu’au premier plan.
Viens, mais viens donc !
Henri, avec violence
Viens, mais viens donc ! Ah ! non, non, non ! Je ne veux pas !
Blanche
Mais nous ne ferons rien de mal…
Henri
Mais nous ne ferons rien de mal… Hélas ! le sais-je ?
Le mal… pour nous tenter ne met-il pas un piège
Dans les baumes et les accents du soir trop doux ?
Le mal… il rôde autour de nous, il entre en nous !
Blanche
Comment lui résister ? il nous presse, il nous brûle !
Henri, désespérément
Oh ! nous sommes maudits !…
Un silence. Le jour baisse.
Blanche, assise, d’un ton las.
Oh ! nous sommes maudits!… Voilà le crépuscule.
Henri, de même
Encore un jour passé…
Blanche
Encore un jour passé… Encore un jour…
Un nouveau silence, puis le son lointain d’un cor.
Blanche, s’élançant à la fenêtre.
Henri
N’as-tu pas entendu ce cor ? C’est mon mari
Qui revient !
Henri, la rejoignant
Qui revient ! Quoi, messire Arnauld ?
Blanche, regardant au dehors
Qui revient ! Quoi, messire Arnauld ? Dans la poussière
Du lointain, j’aperçois le vol de sa bannière.
Henri, même jeu
Je vois aux feux du soir son armure qui luit.
Blanche
Il devance le trot des cavaliers…
Henri, avec exaltation
Il devance le trot des cavaliers… C’est lui !
Oui, c’est messire Arnauld qui reparaît en France !
Blanche, affolée
Tais-toi ! déjà, mon Dieu !
Henri
Tais-toi ! déjà, mon Dieu ! C’est notre délivrance
Àtous les deux !
Blanche
Àtous les deux ! Pourquoi mentir ainsi ? je vois,
Je sens de la douleur dans tes yeux, dans ta voix !
Henri
Non, non, vous le disiez : nous ne pouvions plus vivre !
Ce retour, trop longtemps attendu, nous délivre !
On entend le cor, plus rapproché.
Blanche
Ce cor…
Henri
Ce cor… Écoutez donc comme il s’annonce haut !
Blanche
Il ne m’empêche pas d’entendre le sanglot
Que tu refoules… Quoi ! même à cette seconde,
Tu veux encor cacher ta détresse profonde !
Henri, dans un brusque abandon
Eh bien non : soyez satisfaite ! il a suffi
De ce cor me lançant de loin comme un défi,
De ce retour… je suis sur le bord d’un abîme,
Prêt à tomber…
Tous deux sont revenus au milieu de la scène.
Blanche, d’une voix basse et passionnée
Prêt à tomber… Crois-tu que ce serait un crime
De sceller notre adieu d’un unique baiser ?
Henri
Oh ! nous ne devons pas !
Blanche
Oh ! nous ne devons pas ! Tu feins de refuser…
Mais en tendant les bras et les lèvres !
Henri, dans un vertige
Mais en tendant les bras et les lèvres ! Madame…
Blanche, de même
Henri !
son de cor
Henri, reculant
Henri ! Ce son tout proche… Oh ! ce serait infâme !
Un effort ! sauvons-nous de nous-mêmes !…
Blanche, égarée, la main à son front
Un effort ! sauvons-nous de nous-mêmes !… C’est vrai,
Je suis folle !
Henri, la poussant vers la porte de gauche.
Je suis folle ! Éloignez vous : seul, je recevrai
Messire Arnauld ; cela vaut mieux, je vous assure !
C’est bien assez d’avoir éprouvé la morsure
De ce mauvais désir.
Blanche, avec désespoir
De ce mauvais désir. J’étais folle… Ô mon Dieu,
Quelle honte et quelle douleur !
Henri
Quelle honte et quelle douleur ! Quittez ce lieu
Allez, pour votre époux, mettre la plus jolie
De vos parures… oubliez cette folie ;
Et songez à le rendre heureux, l’aimer encor !
Blanche
Oublier… pourrons-nous ?
Henri, violemment, à la porte de gauche
Oublier… pourrons-nous ? Ah ! partez donc !
Blanche est sortie, Henri revient sur le devant de la scène ; un appel de cor.
Oublier… pourrons-nous ? Ah ! partez donc ! Ce cor…
D’une voix ferme et profonde.
Et maintenant, il faut que justice se fasse.
J’ai promis de punir la criminelle audace
Du traître qui voudrait un jour ravir le lieu
Dont mon seigneur Arnauld m’avait laissé gardien.
Ce traître ce fut moi. J’ai péché par envie,
Si c’est offenser Dieu que de s’ôter la vie,
C’est enfreindre sa loi que forfaire à l’honneur
Et trahir son serment !
fléchissant le genou
Et trahir son serment ! Pardonnez-moi, Seigneur !
Las ! J’ai donc préparé mon sort ? Mais le temps presse,
Et j’ai peur de manquer de courage et d’adresse.
Puis, mourir, cela doit faire mal ? puis le sang
Qui coule… heureusement que l’ombre enfin descend.
Choisissant une épée
Ce fer percera ma poitrine.
S’enveloppant d’une cape brune, qu’il prend au mur.
Ce fer percera ma poitrine. Cette cape
Étanchera le ruisseau rouge qui s’échappe…
S’étendant sur le banc
Ce banc où j’ai reçu son baiser sur mon front
Me semblera, pour m’endormir, mol et profond.
La nuit tombe graduellement ; on entend un pas, une rumeur.
J’entends venir mon maître.
avec angoisse
J’entends venir mon maître Oh ! le revoir en face
Après cette heure…
lentement, profondément
Après cette heure… Il faut que justice se fasse !
Il se porte un coup d’épée à la poitrine, l’ombre, la cape, l’attitude, dérobent le geste et la blessure.
Mon Dieu… je souffre !
Arnauld, entrant par la droite, sans voir Henri, et s’avançant sur le devant de la scène ; d’une voix forte et joyeuse
Mon Dieu… je souffre ! Blanche ! il fait bien sombre ici.
Blanche ! mon page ! Marthe… Et quoi, personne ?
Henri, dont l’accent devra faiblir jusqu’à la fin
Blanche ! mon page ! Marthe… Et quoi, personne ? Si,
Messire, je suis là…
Arnauld, allant vers le banc, comme pour embrasser Henri, dont le visage recule.
Messire, je suis là… Je te devine à peine,
Mon brave enfant… Où donc se tient la châtelaine ?
Henri
Elle s’apprête afin de vous mieux recevoir.
Arnauld, alarmé
Mais pourquoi restes-tu couché dans tout ce noir ?
Pourquoi ce ton brisé ? ce visage de cire ?
Ah ! j’ai peur d’un malheur !
Henri
Ah ! j’ai peur d’un malheur ! Il est trop vrai, messire,
Et nous avons, sans vous, bien souffert…
Arnauld
Et nous avons, sans vous, bien souffert… Que dis-tu ?
Henri
Marthe est morte voilà deux mois ; j’ai combattu
De tout l’effort de ma faiblesse, pour défendre
Le plus sacré de vos trésors.
Arnauld, dont la voix monte
Le plus sacré de vos trésors. Dois je comprendre
Qu’auprès de dame Blanche un chevalier félon
Se glissa, comme un vil serpent !
Henri, très humble, très doux
Se glissa, comme un vil serpent ! Le temps fut long
Qui vous retint messire, en la terre infidèle…
Il l’aima : ce n’est pas sa faute, elle est si belle
Elle attire les cœurs sans le vouloir.
Arnauld
Elle attire les cœurs sans le vouloir. Mais toi ?
Toi qu’en partant j’avais établi sous mon toit,
Gardien soigneux de mon bonheur.
Henri
Gardien soigneux de mon bonheur. Je vais vous dire :
Il l’aima follement, mais contre ce délire,
Tant qu’il en eut la force, il lutta ; vint un jour
Où son honneur faillit céder à son amour
Il chancelait au bord du mal…
Arnauld
Il chancelait au bord du mal Mais toi ! mais elle ?
Henri, la tête renversée
Je défaille.
Arnauld, s’agenouillant
Je défaille. Peut-être a-t-il puni ton zèle ?
Henri, dans un dernier effort
Il ne vous a rien pris ; mais j’avais fait serment
Devant vous, d’infliger un mortel châtiment
À qui viendrait troubler le repos de ma dame.
Arnauld
Alors, mon cher enfant ?
Henri, avec épouvante
Alors, mon cher enfant ? Oh ! je sens que mon âme
Abandonne déjà mon corps exténué !
Il se redresse, joint les mains, découvre l’épée.
Alors… pardon, messire Arnauld.
De toute sa voix, dans un farouche orgueil.
Alors… pardon, messire Arnauld. Je l’ai tué !
Il retombe, mort.
Rideau.