‹ Amour et pianoChapitre 3 sur 3 · Scène VIII

Scène VIII

ÉDOUARD, puis LUCILE.

Édouard.

C’est la mère, c’est la mère qui… Moi qui croyais que… Oh ! oh ! Et voilà le renseignement que je paie au poids de l’or…

Lucile, tenant une baguette assez longue à la main.

Voici, monsieur, tout ce que j’ai pu trouver.

Édouard.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

Lucile.

C’est le bâton !

Édouard., étonné.

Le bâton ?

Lucile.

Eh ! bien oui, pour battre.

Édouard, ahuri.

Ah ! c’est pour…

Lucile.

Oui, je trouve qu’il n’y a pas moyen de bien jouer sans cela.

Édouard.

Ça, c’est une drôle d’idée, par exemple.

Lucile, lui indiquant une chaise.

Tenez, mettez-vous là ! Prenez une chaise, et battez !

Édouard, prenant la chaise.

Ah ! il faut que… (À part.) Elle veut me faire battre les meubles à présent.

Lucile.

Allons, venez. (Elle va au piano) Ah ! je ne suis pas très forte, je vous en préviens.

Édouard, à part.

Ah ! c’est une épreuve ; comme dans la franc-maçonnerie.

Lucile.

Voyons, qu’est-ce que vous voulez que je vous joue ?

Édouard, sursautant.

Hein ! quoi ! de la musique encore !

Lucile.

Comment encore !

Édouard, troublé.

Ah ! pardon, ce que vous voudrez ! Au clair de la lune.

Lucile.

Ah ! monsieur ! je suis plus forte que cela ! Tenez, vous allez voir ! Êtes-vous prêt ?

Édouard, résigné.

Je suis prêt à tout, mademoiselle. (À part.) Oh ! non, trop de musique dans son existence, il faudra que je l’en déshabitue.

Lucile.

C’est à trois temps !

Édouard, distrait.

Ça ne fait rien.

Lucile.

Allons, commençons ! battez.

Édouard.

Je veux bien, moi ! Mais je vous préviens que cela fera peut-être un peu de poussière.

Lucile.

Comment, de la poussière. Allons, voyons !

Elle commence son morceau.

Édouard, derrière Lucile, se met à battre les chaises dont il sort beaucoup de poussière.

C’est égal, c’est humiliant ! Enfin.

Lucile.

Eh ! bien, monsieur, vous n’allez pas en mesure.

Édouard.

Mais je vais comme je peux.

Il éternue.

Lucile, se retournant.

Ah ! monsieur ! quelle poussière ! Mais que faites-vous ?

Édouard.

Mais vous voyez ! je bats.

Il éternue de nouveau.

Lucile.

Mais qui est-ce qui vous a dit ?

Édouard.

Mais c’est vous, mademoiselle.

Lucile.

Moi ?

Édouard.

Vous m’avez dit de battre.

Lucile.

Eh ! bien oui, la mesure !

Édouard.

Ah ! la mesure ! c’est la mesure qu’il faut battre.

Lucile.

Mais oui ! (À part.) Quel drôle de professeur !

Édouard, s’essuyant le front.

Oh ! la la la la la la !

Lucile.

Allons, recommençons !

Édouard, à part.

Quelle aventure, mon Dieu ! Ah ! tout n’est pas rose dans le rôle de protecteur d’actrices. Être obligé de battre la mesure quand on n’entend rien à la musique… Si mes amis me voyaient comme ils riraient ! (Lucile s’arrête et regarde Édouard qui continue à battre la mesure tout en parlant tout seul.) Je ne lui ai pas demandé de la musique, moi… Eh bien, me voilà obligé d’avaler un morceau ennuyeux… qu’elle ne joue pas bien, après tout. Ce n’est pas pour cela que je suis venu, moi !… Enfin, je me lance…

Lucile.

Eh bien, monsieur ! Qu’est-ce que vous faites ?

Édouard.

Vous voyez, je bats la mesure.

Lucile.

Mais il y a longtemps que je ne joue plus.

Édouard.

Oh ! pardon.

Lucile, à part.

Allons, il est très distrait.

Édouard.

Mademoiselle, vous devez être fatiguée.

Lucile.

Moi, du tout, monsieur.

Édouard.

Voyez-vous, la musique est une belle chose, mais il ne faut pas en abuser.

Lucile.

Mais je ne fais que commencer.

Édouard, à part.

Comment, elle ne fait que commencer ! (Haut.) Mais il y en a déjà trop, mademoiselle, il y en a déjà trop.

Lucile.

Cependant, monsieur, songez que nous n’avons que quatre séances par semaine, et qu’elles ne sont que d’une heure.

Édouard.

C’est bien pour cela… Si vous me jouez du piano pendant l’heure entière qu’est-ce qui nous restera pour…

Lucile.

Pour ?

Édouard, embarrassé.

Hein ?… Pour… pour le reste !

Lucile, à part.

Allons, je crois qu’il a un petit grain !

Édouard.

Non, tenez, croyez-moi, laissez votre piano ! Vous aurez bien le temps quand je serai parti. Voyons, fermez cela !

Il ferme le piano.

Lucile, à part et s’asseyant.

Il a une façon de donner sa leçon, par exemple !

Édouard, s’asseyant près d’elle.

Et maintenant, causons. Dites-moi, mademoiselle… Non, chère mademoiselle — laissez-moi vous appeler ainsi — aimez-vous les huîtres ?

Lucile, étonnée.

Monsieur !…

Édouard.

Je vous demande si vous aimez les huîtres.

Lucile, reculant sa chaise.

Beaucoup, monsieur. (À part.) Je ne suis pas rassurée.

Édouard, tirant son carnet et écrivant.

Alors, nous disons des huîtres !… Et la bisque, hein ? Qu’est-ce que vous pensez d’une bonne bisque ?

Lucile, un peu inquiète.

Je n’en ai jamais mangé.

Édouard.

Oh ! c’est excellent ! (Inscrivant.) Des huîtres et une bisque, bien !… Et maintenant qu’est-ce que vous demandez ?

Lucile.

Mais je ne demande rien.

Édouard.

Au reste, je ferai tout pour le mieux, rapportez-vous en à moi.

Il continue à écrire sur son carnet, puis déchire la feuille et la plie.

Lucile.

Heureusement que sa folie est douce.

Édouard.

Avez-vous une enveloppe, mademoiselle ?

Lucile.

Là, monsieur, là, sur la table.

Édouard, s’asseyant à la table.

Vous ne faites rien à minuit, n’est-ce pas ?

Lucile.

Moi.

Édouard.

Oui, après le théâtre ce soir.

Lucile.

Mais je ne vais pas au théâtre ce soir.

Édouard.

Ah ! vous faites relâche ! ah bien ! ça vaut encore mieux.

Lucile, à part.

Et on le laisse sortir comme cela tout seul !

Édouard, prend une enveloppe et écrit l’adresse qu’il lit à mi-voix.

Voyons ! « M. Brébant, boulevard Montmartre. » Voilà qui est fait ! comme cela on nous retiendra le cabinet pour minuit. (Haut.) Voulez-vous me permettre, chère mademoiselle, de sonner votre domestique ?

Lucile, souriant, avec contrainte.

Il va venir, monsieur.

Édouard.

Je vous remercie.

Baptiste, entrant.

Mademoiselle a sonné ?

Édouard, lui remettant la lettre et une pièce d’argent.

Dites-moi, mon garçon, veuillez remettre cette lettre à un commissionnaire pour qu’il la porte tout de suite à son adresse.

Baptiste.

Bien, monsieur.

Lucile, bas à Baptiste.

Ne t’éloigne pas.

Il sort.

Édouard.

Allons, ça va bien ! Voyons, de quoi allons-nous causer ?… Tenez, parlons un peu de vous… de vos succès. Figurez-vous que je n’ai pas encore vu la pièce.

Lucile.

Quelle pièce ?

Édouard.

Eh ! la petite cabaretière, parbleu !

Lucile.

Oh ! mais ce n’est pas une pièce pour les jeunes filles.

Édouard.

Mais je ne suis pas une jeune fille, moi.

Lucile.

Vous, non, je le sais bien ! Aussi, n’est-ce pas pour vous que je parle.

Édouard.

Eh ! tenez, j’irai ce soir.

Lucile.

Ah ! bien, oui, c’est une idée ! (À part.) S’il croit que cela m’intéresse…

Édouard.

Mais, vous savez, c’est uniquement pour vous.

Lucile, étonnée.

Ah ! c’est pour moi, que…

Édouard.

Oh ! uniquement !

Lucile.

Vous êtes trop aimable. (À part.) Pauvre garçon, c’est triste à son âge !

Édouard.

Ah ! vous faites joliment parler de vous en ce moment !

Lucile, stupéfaite.

De moi !

Édouard.

Dame ! Tout Paris vous admire ! Votre nom est dans toutes les bouches, tous les journaux vous portent aux nues !

Lucile, même jeu.

Moi !

Édouard.

Aussi que d’adorateurs !

Lucile.

Oh !

Édouard.

Que de cœurs qui brûlent pour vous.

Lucile.

Monsieur…

Édouard, s’enflammant à mesure.

Eh bien, non, tout cet encens, toutes ces louanges ne vous éblouissent pas ! Vous êtes là, toujours simple, impassible, au milieu de votre gloire et comme insouciante aux choses du dehors. L’orgueil qu’amène souvent la renommée, n’a pas de prise sur vous et votre accueil est si charmant qu’on se trouve tout de suite à l’aise en votre présence. Ainsi, tenez, moi quand je suis venu à vous tout à l’heure, timide et tremblant, vous ne m’avez pas repoussé, vous m’avez accueilli, très bien accueilli, avec de la musique… même beaucoup de musique et au lieu de l’échec que j’attendais c’est un triomphe que je remporte ! Je craignais d’être mis dehors, et, non seulement je reste, mais encore, vous me faites l’honneur d’accepter un petit souper chez Brébant. Tenez, mademoiselle, ma chère mademoiselle, laissez-moi vous le dire, vous êtes un ange.

Lucile, effrayée.

Assez, monsieur, assez…

Édouard.

Eh bien, non, ce n’est pas assez ! Je suis riche moi, j’ai de la fortune ! Je veux que vous ayez tout ce que vous désirez ! qu’il n’y ait un de vos caprices qui ne soit immédiatement satisfait. 400 francs par mois, dites-vous ! Mais vous en aurez le double, le triple, je vous en donnerai plus que vous n’en voudrez ! Vous aurez des huîtres à tous vos repas puisque vous les aimez ! Mais vous m’aimerez un peu, moi aussi. (Lui prenant les mains.) Dites-moi, n’est-ce pas, que vous m’aimerez un peu ?

Lucile, effrayée.

Ah ! laissez-moi, monsieur.

Édouard.

Voyons, vous ne me comprenez pas ! Vous n’avez donc jamais lu Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Daphnis et Chloé, Héloïse et Abeilard. Eh bien, voilà ce que je suis, un Roméo sans Juliette, un Paul privé de Virginie, un Daphnis à la recherche d’une Chloé, un Abélard à la… non, ça n’a pas de rapport… Mais enfin, c’est vous que j’ai choisie… C’est vous que j’aime et l’amour m’a rendu fou.

Lucile, effrayée.

Fou ! j’en étais sûre… Oh ! mon Dieu, que faire ?

Elle recule effrayée.

Édouard.

Venez, venez près de moi !

Lucile.

Ah ! laissez-moi !

Édouard.

Quoi, je vous fais peur ?

Lucile.

Ah ! je vous en prie, laissez-moi !

Édouard.

Mais je ne veux pas vous faire de mal… Mais ne tremblez donc pas comme ça, voyons, qu’est-ce qui peut vous effrayer dans mes paroles ?… Je ne vous dis que des choses très… très logiques cependant.

Lucile, tremblante.

Oui, oui, monsieur, très logiques. (À part.) Il ne faut jamais les contrarier.

Édouard, s’asseyant.

Tenez ! Vous le voyez… je suis très calme, je m’assieds !… Là, vous n’avez plus peur ! n’est-ce pas ?… Avouez que c’était de l’enfantillage.

Lucile.

Oh ! monsieur, un pareil discours, à moi !

Édouard.

Voyons ! c’est donc la première fois que l’on vous parle de la sorte ?

Lucile.

Oh ! monsieur…

Édouard.

Il me semble cependant qu’au théâtre…

Lucile.

Au théâtre !

Édouard.

Dame ! quand on est actrice…

Lucile.

Actrice. Qui ça ?

Édouard.

Mais, vous !

Lucile.

Moi, actrice ?

Édouard, soupçonnant la vérité.

Mais dame, oui…

Lucile.

Mais, jamais de la vie, monsieur !

Édouard.

Hein ? quoi ? vous… vous n’êtes pas ?…

Lucile.

Mais pas du tout !

Édouard, même jeu.

Vous n’êtes pas mademoiselle Dubarroy ?

Lucile.

Mademoiselle Dubarroy, quelle idée.

Édouard.

Oh ! allons donc ! vous voulez rire, avouez que vous voulez rire.

Lucile.

C’est très sérieux, je vous assure.

Édouard.

Mais alors, je… je ne comprends pas… je perds la tête. Pourquoi suis-je ici ?

Lucile.

En effet, monsieur, je ne vois pas, je me demande…

Édouard, s’embrouillant.

Ah ! vous vous demandez ?… C’est comme moi… je me demande… ça fait que nous nous demandons tous les deux… (À part.) Je dois être absolument ridicule.

Lucile, subitement.

Attendez donc… mais je crois que je comprends, mais oui, c’est cela !… Nous avons une actrice pour voisine, ce doit être mademoiselle Dubarroy ; vous vous serez trompé de maison, voilà. Elle demeure au 2 bis, et ici, c’est le numéro 2.

Édouard, ahuri.

Ah ! c’est le numéro…

Lucile.

Deux ! parfaitement !

Édouard, même jeu.

Ah ! c’est le… En vérité, je n’en reviens pas ! Je me suis trompé d’hôtel et c’est dans celui d’à côté que… tandis que moi, je… Où est mon chapeau ?

Lucile.

Le voici, monsieur.

Édouard.

Oh ! mademoiselle, je suis confus, honteux…

Lucile.

Mon Dieu, tout le monde peut faire des erreurs, monsieur. Et tenez, moi-même, je vous prenais pour un professeur de piano.

Édouard.

Professeur de piano ! moi ! Mais je ne sais pas en jouer.

Lucile.

Voilà pourquoi je vous ai fatigué de ma musique, pourquoi je vous ai fait battre la mesure, ce dont vous vous acquittez assez mal, il faut vous rendre cette justice.

Édouard.

Ah ! c’est que je n’ai jamais été chef d’orchestre, moi, voyez-vous.

Lucile.

Enfin, monsieur, tout s’explique et tout s’arrange.

Édouard.

Je vous fais mes excuses !

Lucile, saluant.

Monsieur, et maintenant, je vous rends votre liberté !

Édouard.

Je comprends, mademoiselle.

Lucile.

Mademoiselle Dubarroy demeure à côté.

Édouard.

Oh ! je n’irai point chez mademoiselle Dubarroy, je n’en ai plus envie, je vous assure. (Avec un peu d’émotion.) Mademoiselle, j’espère qu’un jour ou l’autre, bientôt peut-être, j’aurai l’honneur de vous être présenté.

Lucile.

Mon Dieu, on se retrouve dans le monde.

Édouard.

Et que je pourrai ainsi renouer régulièrement une connaissance faite aujourd’hui d’une si étrange façon !

Lucile.

Je souhaite que le hasard vous vienne en aide, monsieur.

Édouard.

Oh ! au besoin, ce sera moi qui l’aiderai, mademoiselle…

Lucile, saluant.

Monsieur !

Édouard, la regardant.

Mademoiselle !… (À part.) Allons, j’étais bien venu pour me lancer, mais je n’aurais jamais cru que ce fût dans cette voie-là !

Rideau.

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