‹ Anandria, ou Confessions de Mademoiselle Sapho, éd. 1789Chapitre 2 sur 3 · Seconde Partie.

Seconde Partie.

Point d’inſtitution humaine qui n’ait pour objet ou l’utilité ou l’agrément ; qui ne procure des avantages, ou ne donne des jouiſſances : il en eſt qui réuniſſent les deux, & c’eſt le comble de la ſecte anandrine, enviſagée ſous le point de vue ſublime, où je vous l’ai préſentée, dans la fondation du college des Veſtales & des colleges religieux du ſexe, qui lui ont ſuccédé & ſont en honneur aujourd’hui dans notre rite. Il faut l’avouer, notre ſociété, dont il s’agit en ce moment, ma chere fille, n’a pas ce dégré de mérite ; elle n’a pour principal & unique but que le plaiſir ; mais, pour l’obtenir, il y a une marche, des moyens, des obligations, ou, pour tout dire en un mot, des devoirs à remplir. Les uns tendent à la conſervation de la ſociété, car ſans elle, les effets manqueroient ; les autres à en maintenir l’harmonie, car dans le trouble & le déſordre on ne jouit point, ou l’on jouit mal ; les derniers à l’étendre & à la propager, car rien de bien fait ſans ce goût, cette ferveur, ce zele, qui, ſemblable à l’élément dont vous avez l’image ſous les yeux, toujours en activité gagne & abſorbe tout ce qui l’environne. Reprenons & développons ces trois vérités, afin de vous les bien inculquer dans la mémoire & dans le cœur.

Hommage d’abord à la fondatrice de notre culte, à Veſta, dont la ſtatue conſtamment préſente à nos aſſemblées & ſuſpendue ſur nos têtes, eſt le garant de ſa protection toujours ſubſiſtante, de ſa vengeance toujours prête à éclater contre les prévarications & les infidélités. Invoquons-la ſouvent, non par de vaines prieres, mais par des ſacrifices & des libations. Point d’intempérie de langue : ſageſſe, réſerve à l’égard de ce qui ſe paſſe dans nos aſſemblées ; diſcrétion, ſilence parfait ſur les myſteres de la déeſſe, pour ne point éveiller la jalouſie & l’envie ; ſoumiſſion abſolue à ſes loix, qui vous ſeront expliquées, ſoit par celle occupant ma place dans les aſſemblées, ſoit par la mere aux ſoins de laquelle vous êtes confiée, & qui eſt chargée de vous diriger dans la vie privée ; mais ſur-tout guerre vive & déclarée, guerre perpétuelle aux ennemis de notre culte, à ce ſexe volage, trompeur & perfide, ligué contre nous, travaillant ſans relâche à détruire notre établiſſement, ſoit à force ouverte, ſoit ſourdement, & dont les efforts & les ruſes ne peuvent être repouſſés que par le courage le plus intrépide, que par la vigilance la plus infatigable.

Au reſte, il ne ſuffit pas qu’un édifice ſoit établi ſur des fondemens ſolides & durables, qu’il ſoit écarté des élémens deſtructeurs, & défendu contre les dangers qui peuvent le menacer ; il faut encore qu’il offre aux regards de belles proportions, un accord, un enſemble, le grand mérite des chefs-d’œuvres d’architecture. Il en eſt de même de notre édifice moral : la tranquillité, l’union, la concorde, la paix en doivent faire le principal appui, l’éloge aux yeux des profanes ; qu’ils ne voient en nous que des ſœurs, ou plutôt, qu’ils y admirent une grande famille, où il n’y a d’autre hiérarchie que celle établie par la nature même pour ſa conſervation, & néceſſaire à ſon régime. La bienfaiſance envers tous les malheureux doit être une vertu découlant de nos mœurs douces & liantes, de notre cœur aimant par eſſence ; mais c’eſt à l’égard de nos conſœurs, de nos éleves, qu’elle doit ſe déployer. Communauté entiere de biens ; qu’on ne diſtingue pas la pauvre de la riche ; que celle-ci ſe plaiſe, au contraire, à faire oublier à celle-là qu’elle fut jamais dans l’indigence. Lorſqu’elle la produit dans le monde, qu’on la remarque à l’éclat de ſes vêtemens, à l’élégance de ſa parure, à l’abondance de ſes diamans & de ſes bijoux, à la beauté de ſes courſiers, à la rapidité de ſon char ; qu’en la voyant on la reconnoiſſe, on s’écrie : c’eſt une éleve de la ſecte anandrine ! voilà ce que c’eſt que de ſacrifier à Veſta ! c’eſt ainſi que vous en attirerez d’autres, que vous ferez germer dans le cœur de vos pareilles, qui l’admireront, le deſir, en l’imitant, de jouir de ſon ſort.

Ce zele expanſif pour la propagation du culte de la déeſſe, doit principalement dévorer une tribade véritable ; elle voudroit que tout ſon ſexe, ſi c’étoit poſſible, participât au même bonheur qu’elle ; du moins telles ſont toutes celles que j’enviſage ici, & dont une énumération rapide contribuera, ma chere fille, à votre édification, plus que tout ce que je pourrois ajouter ſur cette matiere.

Vous voyez d’abord deux femmes de qualité, philoſophes, s’arrachant à l’éclat & aux honneurs de la Cour, aux attraits plus enchanteurs des hautes ſciences, qu’elles cultivent avec tant de goût & de ſuccès, pour venir dans nos aſſemblées, imiter la ſimplicité de la colombe, cet oiſeau ſi cher à Venus, ſi ardent dans ſes combats.

Acôté d’elles eſt la femme d’un magiſtrat, ſi-non célebre, au moins fameux, pendant pluſieurs années ; mais qui, dédaignant de s’aſſocier à la renommée de ſon mari, s’arrachant aux careſſes conjugales, aux délices de la maternité, s’eſt élevée au-deſſus de tout reſpect humain, afin de ſe livrer, avec plus de recueillement & ſans relâche, au culte de notre ſociété & à ſes travaux.

Sa voiſine eſt une Marquiſe adorable, luttant avec elle d’enthouſiaſme pour la ſecte anandrine ; bravant tous les préjugés, franchiſſant dans les brûlans accès de ſa nymphomanie, ce que les indévots à notre culte appellent toutes les bienſéances, toute honnêteté publique, toute pudeur ; comme le maître des dieux, ſubiſſant même quelquefois les métamorphoſes les plus obſcures pour faire des proſélytes à la déeſſe.

Celle, dont le front eſt ceint d’une double couronne de myrthes & de lauriers, eſt la Melpomene moderne, l’honneur du théâtre françois, qui, depuis près de trois luſtres qu’elle s’en eſt retirée, y a laiſſé un vuide non encore rempli & peut-être irréparable. Aujourd’hui, chargée de l’inſtitution du fils d’un Souverain, elle voit à ſes pieds les Grands de cette Cour. Trop inſtruite par une longue expérience, par des maladies cruelles, du danger du commerce des hommes, elle en dédaigne & les hommages & les ſoupirs. Sous prétexte de former ſon pupille, elle partage ſon tems entre le ſéjour de la Germanie & de cette capitale : elle vient ſe délaſſer de ſes importantes occupations dans notre ſein, avec une ferveur toujours nouvelle.

Nous poſſédons encore ſa digne émule, la Melpomene de la ſcene lyrique ; grande actrice, elle étoit en outre cantatrice délicieuſe ; elle nous paſſionnoit par les accens de ſa voix enchantereſſe : eſprit enjoué & malin, elle répand avec autant de facilité que de graces, les bons mots, les ſaillies, les ſarcasmes. Entourée de ce que la ville & la Cour avoient de plus ſéduiſant, elle a ſuccombé à ſon tour. Aujourd’hui c’eſt une brebis égarée, rentrée au bercail de la déeſſe : dans la maturité de l’âge, elle cherche à faire oublier les égaremens de ſa jeuneſſe.

Vous paſſerois-je ſous ſilence, illuſtre étrangere, & l’amitié qui nous lie m’empêcheroit-elle de vous rendre juſtice, de publier comment vous avez préféré aux bienfaits, à l’amour d’un Prince, frere d’un grand Roi les affections plus douces & plus vives de votre ſexe ? Vous avez repouſſé ſes embraſſemens auguſtes pour mes embraſſemens.

Vous ne ſerez point oubliée, novice prématurée, qui profitant des grands exemples qui vous étoient offerts, avez marché à pas de géant dans la carriere, & avant l’âge avez mérité de monter au premier degré.

Je crois, ſans amour-propre, pouvoir me citer après tant d’autres, & ne ſeroit-ce pas faire injure au choix de l’aſſemblée, ſi, nommée par elle pour la préſider, je m’avouois ſans talent & ſans capacité ? On ſait le ſacrifice que je viens de faire tout récemment, pour me livrer toute entiere au penchant qui m’a toujours dominée, & dont je fais gloire.

Tels ſont, ma chere fille, les grands modeles que vous avez à imiter. Vous y ſerez encore mieux encouragée, quand je vous aurai fait la peinture des plaiſirs qu’on goûte dans notre ſociété.

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