‹ André le SavoyardChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE XIII - L'ORIGINAL DU PORTRAIT.

CHAPITRE XIII - L'ORIGINAL DU PORTRAIT.

A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de l'atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever... je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et un charmant gilet en casimir jaune!

J'examine, j'admire ces vêtements; mais je n'ose y toucher: est-ce pour moi qu'ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas mes vieux habits, et je veux me lever. J'appelle Thérèse!... Thérèse!... Elle vient enfin.

--Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?--Mes habits, s'il vous plaît, ma bonne Thérèse!--Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent pas les autres?--Quoi! c'est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie veste avec ces boutons dorés?--Oui, sans doute, c'est pour vous; et le coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous restiez vêtu en ramoneur?--Me gardant avec lui!... Si je mets ces habits, est-ce que je n'irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne pourrai plus danser avec Manette?--Vous pourrez toujours aller le voir, mais vous n'y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne vous en empêchera point! quand on a le coeur gai, on peut danser sous tous les costumes. Ce n'est point l'habit qui fait l'homme, mon petit André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l'embellit. Oh! quant à cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante et un col bien empesé, ce n'était plus le même homme que les autres jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma personne... cela m'ôte dix ans.

Je regarde les beaux habits, et j'hésite... Si cela allait fâcher le père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être charmant avec cela. Comment résister à l'envie de mettre ce qui peut nous embellir?... ce n'est pas à onze ans que l'on a ce courage; et je serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de plaire n'a plus d'empire sur nous.

Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j'endosse le gilet, la veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les sens; je ne puis me lasser d'admirer ma toilette. Mais ce n'est pas tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah! mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je m'accoutume à ce changement de coiffure. Mais qu'il me tarde de voir Manette et son père! je gage qu'ils ne me reconnaîtront pas. Et ma pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu'il soit encore propre pour aller au pays.

M. Dermilly entre, il me regarde, m'embrasse... Je veux le remercier, il ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce petit mouvement de vanité est si naturel!--Tu ne peux sortir aujourd'hui, me dit mon protecteur, tu n'es pas encore assez fort...--Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.--Tes amis viendront te voir, et une autre personne...--Celle dont vous m'avez parlé hier?--Oui, mon ami.--Est-ce qu'elle me connaît?--Oui, je lui ai écrit tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher André, et surtout point d'imprudence.

M. Dermilly s'éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne qu'il m'a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J'entends enfin sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas... Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.

Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore: ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.--C'est moi, Manette... c'est moi, père Bernard; regardez-moi donc!--Est-il possible!... c'est André! mon père...--André! ce petit mirliflore!... quoi! vraiment, ce serait lui?...--Oui, c'est André... avec de beaux habits..--Eh bien! vous, ne m'embrassez pas? est-ce que vous ne m'aimez plus parce que je suis autrement vêtu?--Attends donc, mon garçon, il faut que nous soyons d'abord certains que c'est toi. Viens, viens, André; va, riche ou pauvre, je t'aimerai toujours, moi.

Le père Bernard m'embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente, elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:--Oui... c'est bien beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je n'oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais tu ne les mettras que le dimanche... N'est-ce pas, mon père, qu'il ne faudra pas qu'il les mette dans la semaine?

--Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand personnage?... s'il n'aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne serait pas le premier que l'on aurait vu commencer dans un grenier et finir dans un hôtel. Pourvu qu'André soit honnête, délicat, pourvu qu'il nous aime toujours, c'est l'essentiel!... et j'en réponds, parce qu'il a un bon coeur, que l'air de Paris n'a point gâté.

Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d'une voix altérée:--Est-ce que c'est vrai, André? Est-ce que tu n'es plus commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!... Viens avec nous, viens, je t'en prie: tu n'es plus malade; allons-nous-en pendant que ce monsieur n'y est pas. Oh! reviens... je serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien vilain de ne point revenir chez nous!

Manette n'y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la consoler, je lui promets que j'irai la voir tous les jours, je l'appelle ma soeur! ma chère soeur, mais tout cela ne la calme point; et elle répète sans cesse:

--Reviens avec nous.

Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat m'arrête.--André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t'avancer dans le monde; et, quoique je perde beaucoup en ne t'ayant plus auprès de moi, je ne suis point assez égoïste pour t'engager à refuser le bien que l'on veut te faire. Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera aussi! tout le monde se console avec le temps.

Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa fille:--Manette, quand je gagnerai beaucoup d'argent, je t'achèterai aussi de belles robes, de beaux bonnets.--Je n'en veux pas, dit Manette, j'aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux habits. Le porteur d'eau m'embrasse et il emmène sa fille... Je veux l'embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne. Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à l'oreille:--Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j'entends encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une tristesse!... Est-ce donc là l'effet de l'opulence? et, en devenant riche, est-ce que l'on cesse d'être gai? Ah! si je savais cela, je voudrais rester commissionnaire.

Il y a plus d'une heure qu'ils sont partis, lorsque j'entends du bruit dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer une dame en lui disant:--Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa surprise.

Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la remarque pas d'abord, parce que les traits de cette dame captivent toute mon attention; je cherche où je l'ai déjà vue... pendant qu'elle dit à M. Dermilly:--Il est charmant! Quel bonheur de l'avoir trouvé! Quel bonheur, surtout, qu'il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne m'en eût jamais parlé!

Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus de doute, c'est elle, c'est l'original du médaillon. Je le détache aussitôt d'après le ruban, et le présente à cette dame en lui disant:--Voilà votre portrait, madame... Oh! c'est bien vous, je vous reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre cela.

--Oui, mon ami, oui, c'est à moi qu'appartient ce portrait, me dit la jeune dame en m'embrassant tendrement; ou plutôt c'est à ma fille, à mon Adolphine, qui doit l'existence à ton généreux père... La voilà, mon ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre chaumière, celle que j'aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer l'injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose pour le fils de l'homme auquel je dois le bonheur d'embrasser encore ma fille!

Cette dame serre sa fille contre son coeur.--Quoi! ce serait cette petite dormeuse que j'ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante; ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge; elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l'enfance.

Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu'elle voit sa mère me sourire.--Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame, tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce; elle t'aimera aussi, car mon Adolphine n'aura point un mauvais coeur.

Je m'approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant elle. Il me semble que je n'ose point l'embrasser. Je suis bien plus à mon aise avec Manette; et je l'embrasserais vingt fois par jour sans être honteux comme cela.

Enfin, la petite Adolphine m'a tendu sa joue, et je l'ai légèrement effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l'autre bout de la chambre, comme si j'avais fait quelque chose de mal.--Que comptez-vous faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.--Le garder chez moi, en prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s'il a du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais l'hymen ne m'engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s'il ne comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une partie.--Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne restez chez vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop jeune pour vous accompagner, ou, si vous l'emmeniez, il lui serait bien difficile de se livrer à l'étude; il est mille soins, mille détails dont vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce pauvre André ne s'amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me charger d'André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous les maîtres d'Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous pourrez venir tous les jours à l'hôtel... Allons, mon cher Dermilly, faites-moi encore ce sacrifice; et d'ailleurs, n'est-ce pas à moi à me charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n'est-ce pas?--Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos prières, à nos voeux! Il vous a donnée à un autre! mais il n'a pu éteindre un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie!...

La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le regarde d'une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être aussi éloquent que la parole.--Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin, et ne nous occupons que d'André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous venir habiter avec moi?

Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à l'aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et cette petite Adolphine... est-ce qu'on me laissera jouer avec elle? Je n'ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en hésitant:--Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu'on me laisse toujours voir le père Bernard.

--C'est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête Auvergnat, qui l'aime comme son fils.--Mon cher André, vous seriez bien coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n'est point près de moi que vous recevrez des leçons d'ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la demain chez Bernard pour qu'il l'envoie à votre mère; qu'elle sache que ce n'est qu'une dette que j'acquitte, et que désormais elle soit tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher pour vous emmener avec moi.

La jeune dame me met la bourse dans la main, m'embrasse et s'éloigne avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse pleine d'or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!... Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une table... il y a vingt pièces d'or! C'est une fortune! ma bonne mère ne travaillera plus du matin jusqu'au soir, petit Jacques mangera tant qu'il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n'y a donc que lui qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous serons heureux!

Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd'hui. J'irai demain, et je dirai à Manette:--Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point toujours du chagrin.

Le lendemain je m'éveille dès la pointe du jour; je m'habille, je veux aller chez le porteur d'eau. Thérèse n'entend pas que je sorte seul; je la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais elle ne m'écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon impatience, et veut m'accompagner chez Bernard; il dit qu'il a à lui parler, j'ai bien peur qu'il ne m'empêche d'aller aussi vite que je voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter dedans. Oh! comme je serais content d'aller en cabriolet si la bourse que je porte ne m'occupait pas entièrement!

Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d'eau! Je monte rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me voilà devant la porte, qui est entr'ouverte; je la pousse, j'entre brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de lait qu'elle tenait à la main, et saute à mon cou en s'écriant:--C'est lui, c'est lui, mon père! c'est André, il est revenu!...

Chère Manette!... comme elle m'aime!... et Bernard vient m'embrasser aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui disant:--C'est pour ma mère, c'est de l'or... C'est cette dame qui me l'a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu'elle est bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie... et dites-lui qu'elle n'a plus besoin de travailler.

Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas d'où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et Manette, sans s'embarrasser de la bourse, continue à sauter sur les débris du poêlon en répétant:--Il est revenu!... Il va rester avec nous!

Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il s'empresse d'expliquer au père Bernard d'où me vient cette bourse, et Manette ne saute plus, parce qu'elle commence à deviner que je ne suis pas venu pour rester tout à fait.

Quand Manette apprend que je vais habiter l'hôtel de M. le comte de Francornard, elle s'écrie:

--Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?

--Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu'il vous aime toujours, et, si la fortune lui sourit, qu'il soit digne de ses faveurs.

Le père Bernard me promet d'envoyer, dès le jour même, l'argent à ma mère par quelqu'un qui se rend en Savoie. Je suis content, j'embrasse le bon porteur d'eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M. Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m'éloigne de cette maison où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à Paris.

Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits, que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.

Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d'amitié, autant d'intérêt.--Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.--Et M. le comte?--Qu'il dise ce qu'il voudra, vous savez que cela m'est fort indifférent, et que je n'en ferai pas moins ma volonté. N'est-il pas trop heureux maintenant que j'habite le même hôtel que lui pendant une partie de l'année!... Mais les soins qu'exige l'éducation de ma fille ne me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi je puis supporter toutes les privations!... Je n'ai pas encore parlé d'André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera un moment, puis n'y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et son chien l'occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M. Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André, il va habiter avec nous, en seras-tu contente?

--Oui, maman, dit la petite fille, si tu l'aimes, je l'aimerai bien aussi.

Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits, mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M. Dermilly m'a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet; mais il faut bien souffrir pour être à la mode.

J'embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa fille. J'aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et s'empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite Adolphine.

--Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J'étais incertain si c'était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La belle dame m'accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en souriant:--N'est-ce pas, André, que c'est amusant d'être en voiture?

Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi, m'ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une maison magnifique et s'arrêter dans une vaste cour.

On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette les yeux autour de moi:--Voilà donc l'hôtel que je vais habiter! Quelle différence d'avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi heureux que chez le porteur d'eau?...

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