CHAPITRE XIV
LE SECOND SERVICE.--LA FEMME DE CHAMBRE.
Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe de la suivre: j'avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pièces meublées avec magnificence, et ce n'est qu'en tremblant que je me décide à marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune Adolphine court dessus sans y faire attention. C'était fort joli chez M. Dermilly; mais ici c'est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux boiseries, des globes d'albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette voyait tout cela, c'est pour le coup qu'elle dirait que l'on veut faire de moi un seigneur!
Madame la comtesse s'est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu'en s'inclinant.--Lucile, dit la mère d'Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.
Mademoiselle Lucile s'éloigne: c'est la femme de chambre de madame. La petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes mains, et les yeux fixés sur le tapis.
La jeune dame me regarde en souriant:--Te plairas-tu ici, André? me dit-elle en me faisant signe de m'asseoir et en ayant la bonté d'ôter de mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.--Ah! madame, sans doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père Bernard?--Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais trop qu'il n'y a point de richesses, point d'honneurs qui vaillent le plaisir de voir ceux que l'on aime... Ah! si l'on m'avait laissée maîtresse de mon sort, ce n'est point dans ce brillant hôtel que j'aurais cherché le bonheur!...
Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de nouveau.--André, je te conduirai tout à l'heure dans la chambre qui t'est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le comte: cette entrevue passée, tu n'auras probablement que fort rarement l'occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c'est toujours à moi ou à Lucile que tu devras t'adresser.
Je promets à madame de faire tout ce qu'elle me dira; mais je voudrais déjà que ma présentation fût terminée, car je crains que M. le comte ne me traite pas aussi bien que sa femme.
M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M. le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des personnages importants; et pour lui ce n'était point une petite affaire que l'examen du menu et les ordres à donner pour que tout fût digne de ses convives.
Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d'un bonnet de velours noir, les pieds posés sur un tabouret, d'une main M. le comte caressait un gros chien anglais couché à ses pieds; de l'autre il tenait la liste que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer profondément.
Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M. Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s'appuyait de temps à autre sur le fauteuil de son maître.
--Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres... hors-d'oeuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur le comte.--Il s'agit maintenant de passer au second service... Ah! ce n'est pas une petite affaire que de traiter des gens dont on peut avoir besoin!--Surtout quand on le fait avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui fait mine de vouloir le mordre.
--Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait du bien quand on a la tête si occupée... C'est que je ne commande pas un plat sans y mettre de l'intention.--Monsieur le comte en met dans tout.--Par exemple, j'ai à dîner un baron allemand, un préfet, un banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives; entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la pardonnerais pas!--Monsieur le comte sera satisfait.
--Voyons un peu ce que vous m'offrez pour plat du milieu... Allons, César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce assez distingué, ceci?... qu'en penses-tu, Champagne?--Oh!... monsieur le comte, c'est quelque chose de fort présentable: une sultane! peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.--Va donc pour la sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu'en dis-tu, Champagne?--Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des truffes dispose à la bienveillance.--J'ai justement une demande à lui faire... J'attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j'ai blessé trois fois un chevreuil?--C'est vrai, monsieur le comte; et vous auriez certainement fini par le tuer, s'il ne s'était pas avisé de mourir de vieillesse.--Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant le poëte, pour lui échauffer l'imagination; on dit qu'il travaille dans le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein! Champagne?--Comment donc, monsieur, mais c'est une allégorie charmante!... Si j'étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des navets... c'est un sujet délicieux.--Allons, c'est arrêté; vous entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu adroit dans ce genre-là?--Monsieur le comte, j'ai deux marmitons de Paris et un de Nogent; mais je n'en ai point de romantique.--Alors, vous les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au dernier dîner, où j'avais un milord, on lui a présenté le plat pour en servir, et il l'a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut tâcher que ces choses-là n'arrivent plus.--Je le ferai double, monsieur le comte.--Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?--Monsieur le comte tire des conséquences d'une justesse!... Il faut être profond diplomate pour avoir de ces idées-là.--Oui, Champagne, cela est très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats... Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle, allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux guerriers... n'est-ce pas, Champagne?--Parfaitement, monsieur le comte; car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est donc placé avec discernement.--Reste mon banquier: c'est un jeune homme, un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l'écarté: placez devant lui des éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu'ils lui annoncent la vole et le roi.--Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de génie! et je me donne au diable si j'aurais jamais trouvé cela.
Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M. Francornard pour remplir le message dont l'a chargée sa maîtresse.
Qui vient là? s'écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle ses aboiements à la voix de son maître. J'ai défendu que l'on vînt me déranger... J'ai dit que je n'y étais pour personne... Pourquoi La Fleur laisse-t-il pénétrer jusqu'à moi?
--Monsieur, c'est mademoiselle Lucile, dit Champagne d'un ton gracieux et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.
--Mademoiselle Lucile, dit d'un ton plus doux M. de Francornard en levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une grimace qu'il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César... Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut encore!
César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que son maître tient en l'air; puis, après avoir fait son tour, va sauter sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de chambre n'est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.
--Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s'écrie M. de Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire, je n'ai pas un instant à moi.--Monsieur, je viens de la part de madame, qui désire vous parler un moment.--Madame la comtesse veut me voir! dit M. de Francornard en ouvrant son oeil avec les signes du plus grand étonnement. Je vais me rendre chez elle... J'y serai dans un moment, mademoiselle.
Lucile s'éloigne, M. le comte dit au chef d'aller attendre qu'il le fasse appeler, pour s'occuper du troisième service, puis il sonne un valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu'on fait sa toilette, il s'entretient avec Champagne, son confident habituel.
--Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier de passer chez elle!--C'est que probablement madame a quelque chose à dire à Monsieur.--Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me dire.--Il y a commencement à tout, monsieur.--Oui, mais j'aurais bien voulu que ce commencement n'arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais, Champagne, le désir que j'avais d'avoir un héritier de mon nom!...--Est-ce que monsieur le comte n'a pas toujours ce désir-là?--Si fait; oh! pour le désir... je l'ai toujours... Tu sais que, pendant les premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse, et que nous nous rencontrions fort peu.--Je m'en souviens parfaitement, monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous manquâmes d'être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre fille... Par Dieu! j'ai eu assez peur!...--Oui, et tu as fait la gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que madame la comtesse l'a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit que nous avions manqué de périr.--Cependant, depuis ce temps, madame voyage beaucoup moins...--C'est vrai, nous habitons souvent le même hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami, d'avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d'un héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation, sais-tu ce qu'elle me dit, Champagne?--Non, monsieur.--Eh bien! mon garçon, elle me dit que cela n'est pas possible.--En vérité, monsieur?--Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces et de douceur, j'en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare qu'elle veuille y présider.--Heureusement, monsieur le comte sait en faire les honneurs pour deux.--Oui, mais une femme, cela fait bien devant un beau couvert, surtout lorsqu'elle est aussi jolie que madame la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...--Madame est charmante, monsieur.--Et quand on a quelque chose à demander... quand on traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.--Madame sera-t-elle au dîner d'aujourd'hui?--Elle me l'a refusé hier; c'était cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le banquier; j'ai des biens dans le département du préfet; le poëte m'a promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l'Anglais veut acheter des chevaux, j'en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n'invite personne sans motif.--Oh! je connais la finesse de monsieur.--Eh bien! madame refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu'elle me fait demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il s'agit...--Monsieur est coiffé.--Suis-je bien, Champagne?--Parfaitement, monsieur.--Ma queue est bien peu serrée, il me semble.--Cela n'en a que plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit serpent à sonnettes.--Et la rosette?--Délicieuse, la rosette! Elle fait exactement le papillon.--Je vois que je puis me présenter... Emmènerai-je César?--Monsieur sait bien que madame n'aime pas les bêtes.--Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge. Allons, César, suivez votre maître.
M. le comte se dirige vers l'appartement de madame, où je suis encore, regardant l'aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements de César nous annoncent l'arrivée de son maître. En effet, M. de Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se fourrer sous une table à thé.
M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment, lorsqu'Adolphine jette les hauts cris:--Maman!... ma poupée!... ma poupée!... ce vilain chien l'emporte... il va la manger...--Comment, monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma fille en a peur!--Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C'est égal, je vous réponds qu'il ne la mangera pas.--Mais, monsieur, faites-lui donc rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites pleurer cette enfant!...--César, allons, coquin!... que l'on obéisse!
Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il lève vers nous son museau et semble nous défier d'approcher. Témoin du chagrin d'Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de mettre en pièces, je m'élance vers la table... Effrayé de ce brusque mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j'ai repris la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant, se placer sous la chaise où son maître vient de s'asseoir.
--Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux, tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher César vient de commettre, balbutie en se caressant les jambes:--Madame... sans ce petit garçon, César n'aurait point sauté sur les tasses...--C'est assez, monsieur, laissons ce sujet. C'est cet enfant que j'ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous, monsieur?--Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?--Il n'est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?--Non, madame.--C'est lui que vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez grièvement.--C'est ce petit garçon?... Non, madame, car je n'ai renversé qu'un petit Savoyard qui m'obsédait et ne voulait pas se ranger.--Cet enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre ce médaillon que vous voyez au cou d'Adolphine, et qu'elle avait perdu en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il y a quatre ans...--En vérité!... Taisez-vous, César.--Et depuis que ce pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous remettre ce bijou: c'était pour vous le rendre qu'il vous parlait sur le boulevard; vous l'avez bien payé de sa fidélité...--Madame, pouvais-je deviner cela? Il fallait qu'il vînt à moi avec le portrait à la main; alors j'aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins généreux pour cela... J'ai justement sur moi une pièce de quinze sous... et...--Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez récompensé le père; mais c'est moi qui me charge d'acquitter votre dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque j'irai à la campagne; je l'attache à ma personne.--Ah! j'entends... vous en faites un petit jockey.--Non, monsieur, non, André ne sera point domestique; ce n'est point ainsi que je veux qu'il soit regardé en ces lieux.--Il me semble pourtant qu'un Savoyard...--Est un homme comme un autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui se croient plus que lui.--Madame, c'est fort bien, mais la probité et la délicatesse n'empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!--J'en ferai ce qu'il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je n'entends pas qu'on regarde comme un domestique le fils de l'homme auquel je dois l'existence d'Adolphine. C'est pour vous prévenir de cela, monsieur, que je vous ai fait mander...--Mais, madame...--Point de mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous. En revanche de l'intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.--Quoi! madame, vous daignerez... Et celui d'aujourd'hui?--J'y serai, monsieur...--Ah! madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la comtesse!...--Eh! non, monsieur, c'est inutile... Ne le faites donc pas bouger...--Voulez-vous qu'il saute pour André, madame?--Non, non, qu'il ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en désordre!...--C'est qu'il fait maintenant des choses charmantes!--Je m'en suis aperçue tout à l'heure.--Je vais donner mes ordres pour le troisième service, madame, et j'espère que vous serez satisfaite de ce que j'aurai fait.--Pour tous ces détails je connais votre talent, monsieur le comte.
Jamais la belle Caroline n'avait dit à son époux quelque chose d'aussi agréable. Celui-ci ne se sent pas d'aise; mais en voulant s'avancer pour baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine. M. de Francornard se lève et va s'éloigner, lorsqu'une réflexion le ramène près de sa femme, qu'il aborde d'un air fort tendre, tandis que madame en prend un plus sévère.
--Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut vous être agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts pour...--Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que voulez-vous de plus?...--Oui, c'est extrêmement aimable, sans doute, mais ce n'est pas à table... que nous causerons... de cet héritier... dont depuis longtemps...--Ah! monsieur, de quoi venez-vous me parler?--Mais, d'une chose fort intéressante... à ce que je crois...--Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces enfants... se permettre...--Madame, il me semble que je ne dis rien qui puisse alarmer l'innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma tendresse...--Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez pas sur moi à votre dîner.--Allons, madame, cela restera donc encore en suspens... mais je me flatte que bientôt...--Et votre troisième service, monsieur?--Ah! vous avez raison. L'heure se passe, et j'ai encore tant d'affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!
M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César, qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles de l'appartement.
Dès que son époux s'est éloigné, ma protectrice me fait signe de la suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre meublée avec goût, en m'annonçant que c'est la mienne. Là, je suis éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir chez madame la comtesse dès qu'elle me fera demander. Mademoiselle Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre paraît fort empressée d'être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai point à l'office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans ma chambre. C'est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit à madame que je suis bien gentil, et que c'eût été dommage de me laisser ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me dit en me quittant:--Dès demain, André, je t'enverrai les maîtres qui te sont nécessaires; c'est en travaillant bien que tu te montreras digne de ce que je veux faire pour toi.
Lorsque je suis seul, je commence par regarder l'un après l'autre chaque meuble de ma chambre; je suis en admiration devant tous. Je trouve, dans les tiroirs d'une commode, du linge et des vêtements à ma taille, je les essaye les uns après les autres;, sur un petit secrétaire est une jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l'argent, devant est un papier avec quelque chose d'écrit. Ah! si je savais lire!... Je n'ose toucher à cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu'ai-je besoin d'argent chez cette dame, qui me donne plus que le nécessaire? Cependant, je sens que, si j'en avais, je pourrais faire des cadeaux à Manette et lui prouver que je ne l'oublie point.
Ma fenêtre donne sur la cour de l'hôtel, j'y regarde quelques instants; je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais déjà par coeur tous les meubles de ma chambre, tous les vêtements de ma commode; je ne sais plus que faire, l'ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais je n'ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la lui demander.
Je m'assieds tristement; je songe à Manette: voilà l'heure où, de retour de ma journée, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et chantions en poussant des cris de joie qui s'entendaient du premier étage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante jamais.
On ouvre une porte... C'est mademoiselle Lucile, qui tient un panier à la main.
--Eh bien! petit André, que faites-vous là?...
--Rien, mademoiselle...
--Il a l'air triste!... Il s'ennuie!... Ce pauvre garçon, il est encore tout surpris de son changement de situation!... Mais on s'habitue à tout. D'abord un hôtel ne paraît pas aussi gai que sa demeure, où sans doute on faisait le diable avec ses camarades?...
--Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas le diable, puisque j'étais malade.
Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec malice. Puis elle m'engage à lui raconter mon histoire, car mademoiselle Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle m'écoute avec attention, ne m'interrompant que pour s'écrier de temps à autre:
--Ce pauvre André!... ce pauvre Pierre!... Venir à pied de si loin!... et se perdre en arrivant!... C'est un brave homme que ce porteur d'eau; et M. le comte qui manque de l'écraser parce qu'il voulait lui rendre le portrait de madame!...
J'ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me voir à l'hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.
--Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.
--Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D'ailleurs, je n'irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.
--Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l'hôtel: il a presque toujours à peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l'appelle son bon ami. Autrefois il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M. Dermilly vient encore assez souvent à l'hôtel. Cependant, je crois qu'il est un peu brouillé avec M. le comte parce qu'il a refusé de lui faire le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte. Ici, on ne dîne qu'à six heures; mais madame a pensé que vous deviez avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.
Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes choses.--Comment! c'est pour moi tout cela? lui dis-je.--Sans doute.--Mais il y en a beaucoup trop.--Eh non, non! Oh! j'aurai bien soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel. Dès que je demande quelque chose, c'est à qui s'empressera de m'obéir. Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde qu'en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me fait la cour; il n'y a pas jusqu'à M. le comte qui ne fasse sauter son chien pour moi en faisant avec son oeil une grimace si drôle! Ah! le vieux fou!
Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis m'empêcher de répéter souvent:--Ah! si Pierre était avec moi, comme il se régalerait!
--Il a bon coeur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en me donnant une légère tape sur la joue... C'est bien, cela: nous en ferons quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m'attend pour s'habiller... Cela l'ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l'a promis. C'est pourtant bien amusant d'être à table la reine du repas; car tous les hommes lui rendent hommage: c'est à qui fera l'aimable, le galant!... Ah! Dieu! que j'aimerais cela, moi!... Et madame n'y prend pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un oeil-de-boeuf; j'examine les figures, je ris des mines de l'un, des singeries de l'autre... Oh! c'est amusant; mais madame m'attend... Adieu, André...--Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle Adolphine?--Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s'en sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C'est dommage qu'il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne viennent pas chez elle. Les hommes, c'est différent, ça vient toujours, ce n'est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m'attend!
Lucile va s'en aller, je l'arrête pour la prier de me lire ce qu'il y a sur le papier attaché après la jolie bourse.
--Vous ne savez donc pas lire, André?
--Non mademoiselle...
--Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c'est honteux. Et puis, plus tard, quand on veut écrire à sa bonne amie...
--Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...
--Comment, André, est-ce que vous avez déjà une bonne amie?
--Est-ce que ce n'est pas notre mère, mademoiselle, qui est notre bonne amie?
--Si, André, si... c'est... Ah! que je suis bête aussi d'aller lui parler de ça!... Voyons ce qu'il y a sur le papier: Pour André, pour ses menus plaisirs; cela veut dire que la bourse est pour vous, que vous pouvez disposer à votre gré de ce qui est dedans.
--Quoi! tout cela?
--Oh! madame est généreuse!... Voyons ce qu'il y a dedans: Vingt... trente... trente-six francs... c'est bien gentil! Avec trente-six francs on a bien des choses!
--Mais je n'ai besoin de rien, mademoiselle.
--Alors on met de côté, on amasse, et il vient un temps où l'on est bien aise de trouver cela: c'est ce que je fais, moi. Je pourrais m'acheter mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que madame, mais j'ai plus de hanches. Voilà une robe qu'elle n'a portée que trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n'ai pas voulu dire le contraire; mais n'est-il pas vrai, André, qu'elle est fort jolie, cette robe-là, et qu'elle me va très-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui m'attend!... et voilà qu'il est six heures!... Adieu, petit André; si j'ai le temps, je reviendrai causer avec vous.
Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J'ai fini de dîner; le bruit des carrosses m'attire à la fenêtre: je vois entrer de belles voitures dans la cour de l'hôtel; des messieurs en descendent, mais ils sont presque tous en noir, et je ne vois rien d'amusant sur leurs figures. Il se fait beaucoup de mouvement dans l'hôtel; on allume des lampions qu'on place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient. Après avoir regardé quelques instants ce tableau, je quitte ma fenêtre, et, comme j'ai contracté chez Bernard l'habitude de me coucher de bonne heure, je me mets au lit au moment où les habitants de l'hôtel commencent à dîner.