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CHAPITRE XVI

MON COEUR COMMENCE A PARLER.

Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement heureux: j'enverrai en Savoie une somme égale à celle que j'ai donnée à Rossignol, et je ferai un cadeau à ma soeur. Mais, cette fois, je veux consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi cette emplette.

La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui témoigne, m'achète une jolie petite montre d'or: et cela coûte bien moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel plaisir cela va faire à Manette! Lucile m'examine avec attention toutes les fois que je parle de ma soeur...--Vous l'aimez bien, me dit-elle, cette petite Manette?...--Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si j'étais son frère.--Quel âge a-t-elle?--Le même âge que moi, bientôt treize ans.--Est-elle jolie?...--Tout le monde le trouve, mademoiselle!--Et vous, André, le trouvez-vous aussi?--Je la sais bonne, douce, aimante! je n'ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie... mais on ne peut pas être laide quand on a si bon coeur.--Ah! vous croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir. Pourquoi ne vient-elle jamais à l'hôtel?--Ah! mademoiselle, elle n'oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que j'aille chez eux.--Et que fait-elle, votre Manette...--Elle coud... elle s'occupe de son ménage... Oh! elle s'entend déjà très bien à conduire une maison...--Vraiment?... Oh! je vois que c'est un petit prodige...

Mademoiselle Lucile dit cela d'un ton singulier: on croirait qu'elle est fâchée des éloges que je fais de ma soeur; si elle la connaissait, je suis bien sûr qu'elle l'aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma soeur a depuis quelque temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n'est plus aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me tutoyer et de m'appeler monsieur André. Quand je lui fais la guerre sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde tendrement, et me répond qu'elle n'en sait pas elle-même la cause; mais elle me jure qu'elle m'aime toujours autant, et je suis bien sûr qu'elle dit la vérité.

Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache la montre à son cou en disant:

--Elle ne me quittera jamais!

Puis elle soupire en ajoutant:

--Moi je n'ai rien à t'offrir.

--Bonne soeur, n'ai-je pas ton amitié? cela vaut mieux que tous les bijoux.

Le père Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j'ai fait à sa fille; mais bientôt il prend un air sévère:

--Et ta mère! me dit-il, André, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela que te ruiner pour Manette?--Oh! je ne me ruine pas! tenez, voilà qui est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me laisse pas le temps de former un souhait.--A la bonne heure, mon garçon; mais je ne veut plus à l'avenir que tu fasses des dépenses folles pour Manette... Ce n'est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de dame... Je n'entendrais pas cela.

Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma montre; ce n'est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur d'eau. Ce brave homme pousse la délicatesse à un point extrême, et cependant il ne fréquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens d'affaires... Il serait même déplacé dans un salon.

Mais, après avoir causé du plaisir à Manette; il faut que je lui apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai trice va partir pour sa campagne, où elle n'a pas été l'année dernière, et je sais qu'elle doit m'emmener.

--Ah! mon Dieu! s'écrie Manette; et combien serez-vous de jours absents?

--Je n'en sais rien!...

--Je n'ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de Paris.

--Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps sans le voir... Il s'y habituera, puis il ne viendra plus que rarement. Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes dames!... J'aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et vous voir comme autrefois.--Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il s'ennuierait avec nous, qui ne savons rien.--Oh! ne croyez pas cela, père Bernard!...--Eh! morgué! je ne t'en voudrais pas pour ça, mon garçon... C'est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n'est pas pour vivre en commissionnaire.--Et si j'apprenais à être savante, moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu'il faut que vous sachiez, vous.

En arrivant à l'hôtel, j'apprends de Lucile que c'est dans huit jours que nous partons pour la terre de madame.

--Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M. Champagne qui m'étourdisse de ses compliments!... Nous n'emmènerons que Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous ferai voir tous les environs.

Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m'en ferais aussi une fête si je n'éprouvais du regret de m'éloigner de mes bons amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son oeil avec colère, et murmure, assez haut pour que je l'entende:

--Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu'on a estropié César! et il faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!

Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais, je m'éloigne en soupirant:

--Quoi! Cet homme-là est le mari de l'aimable Caroline, le père d'Adolphine!

La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma soeur.

--Combien je vais m'ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures je songerai à toi.

Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois absents! Je l'embrasse tendrement; j'ai tant de plaisir à la presser dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que j'ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma soeur, je ne me sens ni troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup sûr, j'aime mieux ma soeur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!... oh! pour celle-là, je l'aime encore différemment, quelquefois même je crois que je ne l'aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès d'elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n'y a qu'auprès de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu'autrefois.

Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable! je suis assis en face d'Adolphine; il me semble cependant que j'aimerais mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés; je n'ose les lever sur l'aimable enfant qui est devant moi; je n'ose point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma main à la portière de crainte d'effleurer la sienne; et, ce qui redouble mon embarras, c'est qu'il me semble que tout le monde devine ce qui se passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.

--Tu ne dis rien, André, me dit l'aimable Caroline; est-ce que tu n'es pas content de venir avec nous?

--Oh! pardonnez-moi, madame...

--Je te trouve l'air tout chagrin.

--J'en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa petite Manette!... Il soupire après elle!...

Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame sourit en me disant:

--Tu n'en auras que plus de plaisir à la revoir.

Sans doute, j'aurai beaucoup de plaisir à revoir ma soeur; mais madame et Lucile sont dans l'erreur, ce n'est point son souvenir qui m'empêche de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.

La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement s'annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour les malheureux est toujours la même. Et son passage de l'enfance à l'adolescence ne s'annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention de montrer ses jeunes talents.

Je vois tout cela en la regardant du coin de l'oeil, lorsque je pense qu'on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d'Adolphine, je baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens de la douceur et de l'amitié.

La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous roulons jusqu'à six heures du soir; alors la voiture entre dans une superbe maison qui s'avance sur le bord de la route. Nous entrons dans une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt arrivent le jardinier et sa femme.

--C'est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir briller dans leurs yeux.

En un moment, le bruit de l'arrivée de madame la comtesse se répand dans les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l'intérieur de la maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait éprouver son arrivée; partout où elle a passé on la chérit, car partout elle marque sa présence par des bienfaits.

Quelle touchante réception lui font les habitants de l'endroit! Ce n'est point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans tirent des pétards par ordre de l'intendant en poussant quelques cris d'allégresse que démentent leurs visages; ce n'est point une suzeraine qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la harangue d'usage; c'est une femme bienfaisante qui n'emploie sa fortune qu'à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause son retour est franche, naturelle; c'est une mère qui revient au milieu de ses enfants.

La joie des paysans est d'autant plus vive que, l'année précédente, madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n'a pu se rendre à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l'entourent; elle les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:

--Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m'aiment; et je n'ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.

--Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?

--Ah! c'est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de fusil; on lui fait des compliments; c'est Champagne qui ordonne tout cela d'avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n'ont pas l'air content de son arrivée.

Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis mon aimable conductrice.

Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s'étendent au loin derrière la maison.

Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces charmants bosquets, ces allées touffues, ces massifs artistement taillés. Rien ne manque dans ce séjour délicieux, où l'on trouve une pièce d'eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois épais, des gazons fleuris, de jolis pavillons; quel plaisir d'habiter ces lieux! Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:

--Je vous avais prévenu que c'était charmant... Oh! je voudrais que nous restassions ici bien longtemps!... Mais, à propos, où vous logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.

Nous retournons à la maison; Lucile entre partout en disant:

--Ici, c'est l'appartement de madame... puis, celui de mademoiselle: celui de M. le comte est à l'autre extrémité de la maison...

--Et celui-ci?

--C'est celui qu'occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie à madame. Le mien est de ce côté. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux pièces fort gentilles; vous logerez là, André; ça fait que si vous n'êtes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir tranquille. Cela vous convient-il, André? voulez-vous qu'ici je sois encore votre surveillante, comme à Paris?

--Oui, mademoiselle, vous êtes si bonne pour moi!...

--Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais aussi vous êtes bien gentil, André, bien sage, bien obéissant.

Elle s'approche et me donne un petit coup sur la joue. J'ai cru qu'elle allait m'embrasser, mais elle n'en fait rien: c'est dommage!

Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle mes heures d'étude, ainsi qu'à sa fille; le reste du temps nous sommes libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me sens moins gêné, moins embarrassé près d'Adolphine; excepté les heures consacrées à l'étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d'eau. Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour madame, et, dès qu'Adolphine m'aperçoit, elle me fait signe de l'accompagner.

--Tu n'es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère; mais l'aimable enfant lui répond en l'embrassant:

--Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu'André ne s'ennuie pas avec moi.

Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus tendre s'établit entre nous deux, où la présence de personnages ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de quitter Adolphine. Chère Manette! je t'aime toujours autant; et cependant je n'aspire point après le moment de notre retour à Paris.

Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu'ils se sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et, chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n'est point venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine arrivée; mais la goutte l'a retenu à Paris, et nous en avons été quittes pour la peur.

Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à regret ces lieux charmants, où j'ai passé de si doux instants.

--Nous reviendrons l'année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que j'aurai à revoir Manette pour chasser l'ennui que me cause mon retour à Paris.

En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C'est Manette qui m'ouvre la porte. Elle est grandie, elle n'a plus l'air d'un enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant, elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:

--C'est vous, monsieur André!...

--Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère, ton plus tendre ami?...

Je cours dans ses bras, je l'embrasse, je la presse contre mon coeur... ses larmes se font un passage.

--Tu m'aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c'était pour toujours! j'ai bien pleuré depuis ce temps... et toi, tu t'es bien amusé... n'est-ce pas?

Je n'ose pas lui avouer que c'est la vérité.

--Mais pourquoi as-tu pleuré? lui dis-je, tu savais bien que ce n'était pas ma faute, que j'étais avec madame la comtesse et sa file.

--Ah! pourquoi?... te voilà comme mon père!... parce que je m'ennuyais apparemment... Mais l'année prochaine, si vous partez encore... ce qui arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...

--Comment, est-ce que tu n'en avais pas à l'hôtel, où le concierge m'avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...

--Oh!... j'en aurai autrement...

Elle ne veut pas m'en dire davantage.

Le père Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.

--La campagne te fait du bien, mon garçon, me dit-il.

--C'est ça! s'écrie Manette, dites-lui cela, pour qu'il y passe toute l'année!...

Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n'a plus qu'un désir, c'est de me revoir, de m'embrasser encore. Je partage ce désir, et j'espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice. Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager de ma longue absence.

J'avais bien deviné en pensant qu'à Paris je ne serais plus si heureux; ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de chambre. Et d'ailleurs, quelle différence d'être ensemble dans les bois ou dans un salon! l'aspect de la nature, la liberté des champs donnent plus d'essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les jardins, combien de fois ne l'ai-je-point tenue dans mes bras! Ici, j'ose à peine lui prendre la main. Dès que d'ennuyeuses visites arrivent, il faut que je m'éloigne... Je crains de rencontrer M. de Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l'étude; je ne sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m'instruire: il me semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis qu'un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l'oublier? non, je veux m'en souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents, n'est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des esclaves à ses pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses vices?

Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle, plus gauche, plus embarrassé. Je viens d'avoir quatorze ans, elle en aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc suis-je moins gai qu'autrefois? Est-ce qu'en devenant un homme on n'est plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en moi? je suis peut-être malade! Mais je n'ose confier à personne ce que j'éprouve... Il me semble qu'on se moquerait de moi.

Enfin, on retourne à la campagne, j'ai fait mes adieux à Manette.

--Tu recevras de mes nouvelles, m'a-t-elle dit.

--Par qui?

Elle ne s'explique pas davantage.

Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je sais le plaisir qui m'attend au bout du voyage. Je suis encore en face de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c'est pis que jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu'on me parle, je rougis, je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s'en douterait pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que l'on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n'y a qu'auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde; Manette est de mon âge: c'est probablement l'effet de nos quatorze ans.

Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l'on goûte en ces lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes bons amis de Paris.

Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement. Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d'un arbre, sur un tertre de gazon d'où l'on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma bienfaitrice redouble mon application à l'étude; et puis, on est si bien assis près d'Adolphine!... Pendant qu'elle crayonne, je puis la regarder tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se peignent déjà les premières émotions de l'adolescence. Quand elle s'aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:

--André, vous ne travaillez pas! Vous n'aurez pas fini aussitôt que moi.

Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le comparer au sien, et corriger ce qu'elle croit dans son ouvrage moins bien que dans le mien. Alors je n'ai garde de me déranger: je feins de ne point m'apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie tête auprès de la mienne!

Avec Lucile, j'éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à l'attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près d'elle moins timide qu'avec Adolphine, mais le sentiment qui m'anime est moins doux, moins tendre que celui que m'inspire l'aimable enfant; je ne pense à Lucile que quand je la vois, et l'image d'Adolphine ne sort jamais de ma pensée.

La jolie femme de chambre ne m'embrasse plus comme le jour où elle a renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins familière avec moi; cependant, puisqu'elle a vingt ans, elle ne doit pas éprouver la maladie que l'on ressent à quatorze. Quand nous jouons ensemble, quand je me jette près d'elle sur le gazon, Lucile me repousse doucement en me disant d'une voix émue:

--André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous ne pouvons plus faire les mêmes folies...

--Pourquoi cela, mademoiselle?

--Parce que... Qu'il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus tard, monsieur.

Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi; dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le village, elle me propose de l'accompagner.

Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté quand j'entends dire: Il a l'air d'un homme. Il me semble qu'on doit se sentir bien heureux d'être un homme!... Dirai-je toujours cela?

Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s'appuie sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force à nous rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et cela fait battre mon coeur plus vivement; quand nous nous asseyons et que sa main reste dans la mienne, j'éprouve la plus grande envie de la presser, mais je ne l'ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.

Il y a près d'un mois que nous sommes à la campagne, lorsque madame, qui vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m'en présente une à mon adresse.

--Une lettre pour moi!... Qui donc peut m'écrire?...

--C'est peut-être votre mère, me dit ma bienfaitrice.

--Oh! non, madame, elle ne sait pas écrire... ni Bernard non plus...

--Apparemment que c'est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui est dans l'appartement et paraît fort curieuse de savoir d'où me vient cette lettre.

Madame me permet de lire... Les caractères sont assez mal tracés, cependant on peut les déchiffrer. Que vois-je? c'est de Manette!... c'est ma soeur qui a appris à écrire afin de pouvoir correspondre avec moi.

J'ai poussé un cri de surprise, de joie, en disant à madame:

--C'est Manette!... c'est ma soeur qui m'écrit... Et je ne remarque point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:

--Je m'en doutais bien, moi!

Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma soeur, car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le permet, et je lis le billet suivant:

«Mon cher André, j'ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L'été me semble bien long depuis qu'il faut le passer sans te voir: quand donc cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois? Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d'avoir étudié en secret quand je lui lirai ta lettre.»

L'aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et vous seriez un ingrat si vous ne l'aimiez pas aussi.

--Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si Manette ne partageait pas mon bonheur.

--Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en tortillant avec colère une collerette qu'elle tient dans ses mains.

--Il faudra répondre à votre soeur, André; dites-lui que vous ne serez pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...

--Ce n'est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres: c'est la théière qui m'a échappé... Je voulais ôter la poussière... J'avais laissé tomber mon dé.

Lucile ne sait plus ce qu'elle dit; et moi, je cours dans ma chambre répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes nouvelles. Madame veut bien se charger d'envoyer la lettre; en la lui portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l'arrêtant.

--Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l'aimer toujours?...

--Je n'ai pas besoin de le lui jurer... Ma soeur sait très bien que je ne changerai pas.

--Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d'un porteur d'eau... C'est superbe!...

--Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?

--Vous... c'est différent!... avec l'éducation que vous recevez ici, vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l'esprit, des talents!... cela va loin.

--Ah! mademoiselle Lucile, ce n'est pas bien de mépriser Manette... Je ne vous aurais pas crue capable de cela.

--Je ne la méprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...

--Eh! que vous a-t-elle donc fait?

--Oh! rien... mais je vous défends de m'en parler encore... Vous n'avez que votre Manette en tête, et cela m'ennuie...

Lucile me quitte fâchée. Ils croient que je ne songe qu'à Manette! Ah! je le voudrais bien! car le sentiment que j'éprouve pour ma soeur ne m'ôte point ma gaieté, et ne me fait jamais soupirer. Je l'aime tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c'est ainsi que j'aime mes frères, c'est ainsi que je chéris celle à qui je dois le jour.

La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile et moi, lorsqu'un matin nous entendons un grand bruit dans la première cour. Une voiture arrive au grand galop... c'est M. le comte, accompagné de Champagne, d'un cuisinier et de deux laquais.

--Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le comte?

--Je m'en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d'avoir un héritier cette année; c'est pour cela qu'il est venu en poste!... Mais voilà au moins la douzième fois qu'il accourt pour le même motif, et s'en retourne comme il est venu.

Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre; Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois n'accourent point lui présenter des bouquets.

--Ils n'étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en souriant la jeune femme de chambre.

--C'est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent toujours m'attendre!... Est-ce que le propriétaire d'immenses domaines doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m'entourer en criant: Vive M. le comte!...

--Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n'y auraient pas manqué...

--Ce sont de ces choses qu'on ne doit jamais oublier, mademoiselle... Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette terre; elle ne sait point se faire respecter...

--Elle se fait aimer, monsieur le comte.

--Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous, César! J'entends que l'on me fête, moi, et je veux qu'on me fasse ce soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?

--Oui, monsieur le comte.

--Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me haranguer... qu'ils montrent leur joie, enfin...

--Ils la montreront, monsieur le comte; j'en fais mon affaire. Vous serez content.

--A la bonne heure. Beaucoup de gaieté surtout!... Et tu leur feras payer les violons, entends-tu?

--Cela va sans dire, monseigneur.

M. de Francornard va se reposer dans son appartement, après avoir ordonné à Lucile de l'annoncer à Madame.

--Qui donc vous amène si brusquement? demande Lucile à Champagne.

--Je crois que c'est notre souper d'hier au soir...

--Votre souper?

--Sans doute. M. le comte a traité trois de ses amis... des gaillards qui boivent sec!... On a fait grande chère; le repas a duré depuis neuf heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Le cuisinier avait promis un plat nouveau; il paraît qu'il a été du goût de ces messieurs, car ils étaient tous en gaieté; M. le comte a voulu tenir tête à ses convives; j'avais beau dire: Songez à votre goutte, à l'ordonnance, au régime prescrit par le médecin; il n'en a pas tenu compte, et en sortant de table il a juré qu'il aurait un héritier: voilà pourquoi nous sommes partis ce matin au grand galop.

Champagne va dans le village annoncer à tous les habitants l'arrivée de M. le comte, qui veut absolument être fêté.

Les villageois songent que M. de Francornard est l'époux de leur bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux habits, et font des bouquets.

Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l'on bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de faire beaucoup de bruit.

Pour satisfaire l'orgueil des gens il ne faut souvent que les étourdir. Si l'amour-propre, la vanité permettaient à ceux que l'on encense de chercher à démêler la vérité dans les sentiments qu'on leur témoigne, dans les compliments qu'on leur adresse; s'ils pouvaient approfondir les divers intérêts qui font agir cette foule qui semble les déifier, ils attacheraient bien peu de prix à ses hommages.

M. l'intendant, qui a l'habitude de préparer les réceptions de son maître, a toujours soin d'emporter de Paris quelques paquets de pétards, qu'il distribue aux paysans. Il n'y a point manqué à ce voyage; et afin que M. le comte, qui ne trouve jamais que l'on fait assez de bruit, soit plus satisfait cette fois, Champagne a acheté des soleils et des fusées qui doivent compléter la fête.

Tout est en l'air dans la maison; le cuisinier que monsieur mène à sa suite met tout sens dessus dessous pour offrir à son maître une seconde représentation du plat qui a eu tant de succès la veille au souper, et qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit nécessairement faire réussir ses projets.

Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu'un moment dans sa chambre et voulait aller faire la cour à sa femme, s'est endormi profondément et ne se réveille qu'à l'instant du dîner.

Madame est dans le salon avec sa fille au moment où son époux, averti par son fidèle Champagne, apprend que le dîner est servi. Monsieur se hâte de descendre près de madame, à laquelle il offre galamment la main pour la conduire à la salle à manger.

A table, M. le comte examine sa fille, à laquelle depuis longtemps il n'a point fait attention.

Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle commence à me ressembler... Quel âge a-t-elle, madame?

--Elle entre dans sa douzième année, monsieur.

--Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous marierons cela à quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon genre... Mais auparavant il faut songer à lui donner un petit frère.

--Monsieur, je vous en prie, dit la mère d'Adolphine en se penchant vers l'oreille de son époux, songez que ma fille n'est plus un enfant... Faites-moi grâce de vos plaisanteries.

--Madame, je ne plaisante pas, je parle très-sérieusement. Au reste, vous avez raison: Non est in locus; dînons d'abord; puis, après la fête que j'ai ordonné aux villageois de m'offrir, j'espère que vous m'entendrez beaucoup mieux.

A la campagne, je dîne ordinairement avec madame, mais sachant l'arrivée de M. le comte, je n'ai garde de me présenter à sa table. L'aimable Adolphine s'aperçoit de mon absence; elle dit à sa mère:

--Pourquoi André ne vient-il pas?

--Qu'est-ce que c'est que cela... André! dit M. le comte, n'est-ce pas le petit Savoyard?...

--Oui, monsieur, c'est le fils de l'homme auquel je dois l'existence de ma fille, et qui a sauvé la vôtre; vous semblez toujours l'oublier, monsieur.

--Eh! mon Dieu, madame! c'est une chose qui n'est arrivée qu'une fois, voulez-vous que j'y pense sans cesse? Il me semble que le petit drôle est assez heureux d'être nourri et logé dans mon hôtel... César, attrape ça, mon garçon... Ce pauvre César, comme il saute mal depuis que ce coquin l'a estropié!... Est-ce que ce Savoyard dîne avec vous?

--A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis à ma table? je vous ai déjà dit qu'il n'était pas auprès de moi comme domestique; et si je lui ai fait donner de l'éducation, je ne pouvais mieux placer mes bienfaits: André par ses manières et son langage semble maintenant né dans les meilleures classes de la société.

--C'est toujours un Savoyard, madame, et je trouve très-ridicule que vous le fassiez dîner à votre table, parce qu'enfin l'étiquette, le décorum... A bas, César, à bas!... vous mettez vos pattes dans mon assiette!

Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté ordinaire.

Pendant qu'on est à table, je quitte ma chambre, où je me tenais renfermé depuis l'arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m'y promener quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à quatorze ans et demi je connais déjà le charme d'une douce rêverie: l'image d'Adolphine me fait tendrement soupirer... C'est le premier amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous charmaient; c'est en aimant que l'on cesse d'être enfant, que l'on commence à se bercer d'espérances; quand l'âge vient et que l'amour nous quitte, on change l'espérance en souvenirs.

J'ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à Paris. Tout à coup une voix qui m'est bien connue fait entendre ces mots:

--Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!

C'est Lucile que je viens d'entendre; la voix part d'un bosquet dont je suis séparé par un buisson de lilas. Je m'avance; j'éprouve le désir de savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J'écarte doucement le feuillage, et j'aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près de Lucile, qui s'occupe a festonner, et s'arrête de temps à autre pour repousser M. l'intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.

Je ne sais pourquoi je n'aime point ce Champagne; à Paris il est sans cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le joli coeur, se croit adorable, s'écoute parler et se regarde avec complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela m'inquiète, et je ne résiste pas au désir d'écouter ce qu'il lui dit.

--Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d'honneur! c'est comme je vous le dis!...

--Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n'a pas besoin de vous?

--Non, non!... il est à table, et vous savez qu'il aime à y rester longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...

--Je croyais que vous aviez ordonné une fête?

--Oui, sans doute, mais elle se commencera qu'a l'issue du dîner... Quand je suis longtemps sans vous voir je n'en sens que mieux combien je vous aime, délicieuse camériste!...

--Ah! ne me dites donc pas de ces mots-là!... Rien ne me semble ridicule comme un valet qui veut faire le bel esprit.

--Auprès de vous, friponne, je ne voudrais faire que l'amour... et si vous vouliez m'écouter...

--Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.

--Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?

--Au contraire, je m'y plais beaucoup.

--Point de société... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous faire toute la journée?

--Ah! elle passe bien vite...

--Est-ce que ce tendre coeur serait occupé en secret?

--Vous êtes bien curieux, monsieur Champagne...

--Que je serais heureux s'il battait pour moi!... Il faut absolument que vous répondiez à mon amour.

--Je n'en vois pas la nécessité.

--Allons, pas tant de sévérité, petite méchante.

--Votre maître vous attend, j'en suis sûre.

--Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrassée.

--J'espère bien que si.

--Il me faut un baiser, et je l'aurai.

--Finissez, cela me déplaît.

M. Champagne n'écoute point Lucile, et, malgré sa défense, va la prendre dans ses bras, lorsque, écartant vivement le feuillage qui me sépare d'eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l'intendant, je le repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprévue, il fait malgré lui quelques pas en arrière, et va rouler sur le gazon.

Lucile rit aux éclats; je reste devant elle, encore rouge de colère, et M. Champagne se relève d'assez mauvaise humeur.

--Je voudrais bien savoir, monsieur André, me dit-il, de quel droit vous venez vous jeter ainsi sur moi?

--Vous vouliez l'embrasser malgré elle, j'ai dû la défendre.

--La défendre!... ce beau champion! D'ailleurs, que je l'embrasse ou non, cela ne vous regarde pas.

--Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne m'empresserais-je point d'accourir?

--Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent fort bien se défendre toutes seules... Elles n'ont besoin du secours de personne dans de telles circonstances. Vous êtes un enfant! tâchez de retenir cela.

--André a fort bien fait d'agir ainsi, et je l'en remercie; il ne suivra point vos avis, monsieur Champagne: son coeur le guidera mieux que vos sots discours.

L'intendant pâlit de colère; puis, me jetant un regard ironique:

--Je vois, dit-il, que l'on a du penchant pour le petit Savoyard... il est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.

En disant ces mots, M. Champagne tâche de rire avec malice, et s'éloigne en chantant pour cacher sa colère.

Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troublé, et elle-même paraît aussi fort agitée. Nous gardons longtemps le silence. Lucile le rompt enfin:

--André, me dit-elle, vous étiez donc auprès de ce bosquet?

--Oui, mademoiselle...

--Est-ce que les propos de Champagne vous déplaisaient?...

--Oh! beaucoup...

--Vraiment, André?

Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon épaule, et ses regards ont une expression charmante.

--Est-ce que vous seriez fâché que j'aimasse Champagne?

--Il me semble que oui, mademoiselle...

--Et pourquoi cela?

--Je ne sais... mais je voudrais que vous n'aimassiez personne...

--Voyez-vous, ce petit égoïste!

Le ton dont elle me dit cela n'annonce pas qu'elle soit bien fâchée; jamais le son de sa voix n'a été si doux; jamais Lucile ne m'a paru si jolie...

--André, je n'aime pas Champagne... vous avez très-bien fait de venir le repousser... vous avez été mon défenseur... je vous dois une récompense...

--Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.

--Rien? Et si je vous offrais de m'embrasser, vous me refuseriez donc?...

Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...

--Non, mademoiselle.

--Mais peut-être une telle récompense ne vous plaît-elle pas beaucoup?

--Oh! si, mademoiselle...

--Eh bien! voyons donc, André...

Je reste les yeux baissés devant elle, je n'ose bouger, et Lucile reprend en riant:

--Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.

En effet, je sens ses lèvres s'appuyer sur ma joue brûlante. Un sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers, sans écouter sa voix qui me répète:

--André! c'est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc quel démon que cet enfant-là!

Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se sauve en me disant:

--Venez donc, André: c'est sans doute la fête qui commence.

Je la suis à regret: ah! que m'importe la fête?... tous les plaisirs qu'ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j'éprouvais auprès de Lucile.

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