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CHAPITRE XVII

LA FUSÉE ET SES SUITES.

Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête. Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon, qu'accompagnait un tambourin, avait entamé l'air: Que de grâce! que de majesté! et, n'en sachant pas la fin, l'avait terminé par: Il pleut, bergère. Mais les pon, pon! du tambourin qui battait toujours une mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio, n'avaient point permis de remarquer le changement d'air, et les paysans, électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le choeur des Tartares de Lodoisha, seul morceau que Champagne leur eût appris, et qu'ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l'on fêtait M. le comte.

M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le tout afin de s'entretenir dans les heureuses dispositions qui l'avaient fait partir au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n'était point gris, parce qu'un homme de qualité ne se grise jamais. Son oeil brillait encore plus qu'à l'ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui alors portait les siens d'un autre côté, sans avoir l'air de remarquer l'air conquérant de son mari.

Cependant le dessert se prolongeait, et madame commençait à s'impatienter des mots à double sens que monsieur lui adressait, lorsque les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncèrent l'entrée des villageois. Un paysan maladroit a tiré dans les carreaux d'une fenêtre de la salle à manger: les vitres se brisent; Adolphine, effrayée, va se réfugier dans le sein de sa mère; César aboie, et M. le comte est enchanté.

--C'est bien... c'est très-bien! dit-il, à la bonne heure... on s'aperçoit que je suis arrivé... c'est très-joli ce qu'ils jouent là... Mais que chantent ces paysans, Champagne?

--C'est le choeur qu'ils vous chantent toujours, monsieur le comte.

--Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?

--A la première fête qu'ils vous offriront, monsieur le comte, je leur ferai chanter de l'italien.

--Bah!... tu crois qu'ils y parviendront?

--Oh! très-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c'est le violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec leurs pieds et leurs mains.

--Tu as raison: de cette manière l'accent ne les gênera pas du tout. Allons, madame, il faut nous rendre au désir de ces paysans... il faut par notre présence achever de les rendre heureux.

Madame accepte la main de monsieur et donne l'autre à sa fille; ils descendent dans la cour, où la présence de la belle Caroline cause en effet le plus vif plaisir. Les paysans s'empressent de lui offrir des bouquets qu'elle reçoit de la manière la plus gracieuse, trouvant toujours le moyen de dire à chacun quelque chose d'agréable.

Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant une petite tape à celles qui lui semblent gentilles; pinçant d'un air de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:

--Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines figures?... Ah! passe pour celle-ci... c'est un peu moins laid... Eh! eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n'est-ce pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le sang n'est pas beau dans ce pays-ci.

Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune; la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des danseuses. On s'élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les paysans dansent de si bon coeur! M. le comte a d'abord envie d'ouvrir le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu'il serait imprudent à lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.

Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque instant à sa mère:

--Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s'amuser avec tout le monde?

Madame m'aperçoit me tenant à l'écart et n'osant approcher d'elle. Elle me fait signe d'avancer; elle me présente Adolphine en me disant:

--André, fais donc danser ma fille, elle t'attend pour cela.

En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui m'est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la main de l'aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient d'accepter l'invitation d'un jeune paysan, elle se place en face de nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de l'une et sentant les doigts de l'autre serrer doucement les miens, jamais je n'ai été si heureux!... Jamais l'heure ne s'écoula plus vite et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l'entends murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit à mon oreille, et bientôt le violon reçoit l'ordre de ne plus jouer.

Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime de n'être qu'un Savoyard!... Je quitte tristement la main d'Adolphine, je me retire dans le fond d'un bosquet... Je sens des larmes mouiller mes yeux... C'est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point humilié de ma naissance, mais mon coeur est blessé de l'injustice des hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.

Cependant la fête n'est point terminée: M. Champagne, qui a fait emplette de soleils et de fusées, qu'il est allé placer au bout d'un carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui adressant le discours suivant:

--L'histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu'ils donnaient des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l'habitude de rompre la première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou leur fusil, d'atteindre les premiers au but, qu'on avait soin de ne point placer trop loin; c'étaient encore eux qui embrassaient les premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur, ils étaient les premiers pour tout!...

Ici Champagne s'arrête pour reprendre haleine et chercher la fin de son discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas où il en veut venir, lui demande s'il a par hasard fait préparer un tournoi dans sa cour et ordonné une joute sur la pièce d'eau.

--Pas tout à fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j'ai disposé un joli bouquet d'artifice au bout du grand carré de verdure, et je viens proposer à monsieur le comte de mettre le feu à la première fusée... C'est pourquoi j'ai l'honneur de lui présenter cette mèche.

M. le comte paraît enchanté de cette surprise; il prend la mèche, qu'il porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand carré de verdure.

Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mèche, a fait sans doute des réflexions, appelle Champagne et lui dit à l'oreille:

--La mèche me paraît bien courte...

--Monseigneur, elle a quatre pieds de long.

--Ce n'est pas assez; va chercher un manche à balai, le plus long que tu trouveras, et on l'attachera au bout de ce bâton.

--Mais, monseigneur...

--Point de mais! faites ce que j'ordonne.

M. Champagne s'éloigne avec la mèche, et les villageois suivent toujours M. le comte, qui marche fièrement à leur tête, et à défaut de la mèche tient en l'air sa canne qu'il agite avec beaucoup de grâce.

On est arrivé sur le carré de verdure, et Champagne revient et présente à son maître un bâton avec lequel, d'un rez-de-chaussée, on mettrait le feu à un troisième étage. M. le comte paraît plus satisfait, et il s'avance vers l'artifice. Mais, en voyant la grosseur des fusées et des soleils, il fait encore la grimace et paraît indécis.

--Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?

--Non, monseigneur, la première fusée donnera seulement le signal, ensuite vous vous éloignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je disposerai beaucoup plus loin.

--Ah! à la bonne heure! Donne-moi la plus petite fusée à tirer... Le premier coup pourrait effrayer ces paysans...

--Voilà celle où vous devez mettre le feu...

--Fort bien... Ah çà, es-tu sûr qu'elle ne partira pas?

--Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j'espère.

--Je veux dire qu'il ne faut pas qu'elle parte de mon côté... Je n'ai pas envie de perdre ici mon autre oeil.

--Soyez tranquille, monsieur le comte, je réponds de tout.

On attend avec impatience que M. le comte se décide, les villageois sont rassemblés sur le carré de verdure; madame la comtesse est entre sa fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne veux plus m'approcher d'Adolphine tant que M. le comte sera là.

Enfin le héros de la fête, témoin de l'impatience du public, allonge le bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d'admiration des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche loin de lui et s'essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n'a point fait attention qu'il la jetait sur les autres pièces d'artifice: au bout d'un instant, un grand bruit annonce l'explosion du bouquet, que Champagne, fort peu expert en artifice, n'avait pas eu la précaution d'éloigner de manière qu'il ne pût atteindre personne. Les soleils, les pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.

Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs fichus, à leurs tabliers; on n'entend de tous côtés que ces mots: Je brûle! je brûle... éteignez-moi.

Les débris d'un soleil sont tombés sur la tête d'Adolphine: le feu prend aux cheveux de l'aimable enfant et se communique rapidement à sa robe; madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n'ont rien s'examinent de la tête aux pieds. Seul, je m'empresse d'accourir près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j'étouffe avec mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s'appuyant sur ses beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.

Elle est sauvée, et sa jolie figure n'a point été atteinte. Madame me donne les plus doux noms, m'appelle son sauveur, celui de sa fille... elle ne trouve pas d'expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et qu'ai-je donc fait d'extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de donner ma vie pour sauver celle d'Adolphine. Elle n'a pas eu le temps de connaître son danger, elle rit déjà en m'appelant son cher André. Ah! ce mot-là me paye bien des légères souffrances que j'endure!

--Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez, voyez madame...

--Ce n'est rien, cela ne me fait pas mal.

Madame veut me faire rentrer pour qu'on mette quelque chose sur mes brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l'attention générale: M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme un fou dans le jardin, en criant qu'il brûle et en portant ses mains à sa culotte. L'artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M. le comte, qui attribuait à ses voisins l'odeur de roussi qui le suivait partout, avait été beaucoup plus longtemps qu'un autre à s'apercevoir de son accident.

Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d'étouffer le feu, M. de Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions, et criant comme un possédé:

--A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je rôtis...

L'air et le mouvement qu'il se donne augmentent les progrès du feu que l'on ne peut encore apercevoir, parce qu'il est caché par les basques de l'habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle. Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l'applique dessus; mais cela n'éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte, qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu'il va perdre ce qu'il a de plus précieux.

Dans un péril si imminent, il faut employer les grands moyens: Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son maître dans ses bras et, courant avec lui vers la pièce d'eau, le jette dans le milieu du bassin.

M. le comte disparaît un moment; mais bientôt il remonte sur l'eau et fait la planche, criant comme s'il brûlait encore, car il craint l'eau presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu'il aperçoit à quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il crie:

--Êtes-vous entièrement éteint?

--Eh! oui, coquin... Repêche-moi bien vite, ou je me noie...

Champagne, avec sa perche, attrape son maître par la ceinture et le ramène doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu à l'eau et les souffrances que M. le comte paraît éprouver ne lui permettent point de se soutenir: on l'emporte dans son appartement, et, au lieu de songer à avoir un héritier, il passe la nuit à se faire appliquer des cataplasmes.

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