CHAPITRE XXVI
DIVERSES MANIÈRES D'AIMER.
A son réveil, Pierre se rappelle qu'il ne m'a pas vu rentrer la veille; il se hâte de s'habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne point m'y trouver, son inquiétude augmente lorsqu'il s'aperçoit que je ne me suis point couché. Pendant notre voyage en Savoie, j'avais renvoyé notre domestique, qui nous était inutile; depuis notre retour, je n'en avais pas encore pris d'autre. La portière de la maison était chargée de notre ménage. Pierre descend lui demander si je suis rentré dans la nuit; sachant que je suis reparti presque aussitôt, mon frère court chez Bernard, espérant m'y trouver.
Les premiers mots de Pierre ont bientôt appris le sujet de ses alarmes; Bernard et sa fille partagent son inquiétude.
--André a passé la soirée ici hier, dit Bernard; il ne nous a quittés que vers dix heures... il paraissait calme... et n'était pas plus triste qu'à l'ordinaire.
--Où diable est-il passé? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il est ressorti presque aussitôt.
--Attendez, attendez, leur dit Manette en se préparant à sortir, je me doute bien, moi, où il est allé... restez... Je vais savoir s'il s'est passé quelque événement nouveau... ah! il faut que ce soit pour André... sans cela je ne pourrais me résoudre à entrer dans cette maison.
Manette ôte son tablier, elle met à la hâte un petit bonnet, et, le coeur gros, l'esprit inquiet, redoutant déjà quelque malheur, elle vole jusqu'à l'hôtel de M. le comte. Arrivée devant la grande porte, qui est encore fermée, parce qu'il n'est que sept heures du matin, Manette ne sait comment se présenter; que va-t-elle demander?... que dira-t-elle?... n'importe, son inquiétude triomphe de sa timidité, elle soulève le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochère.
Manette attend, écoute. Rien; on n'ouvre pas, et elle n'entend aucun bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du courage et qu'elle se dit:--Mon André ne vaut-il pas tous ces grands seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que m'importent la colère et les sottises de quelques valets, si je puis avoir des nouvelles de mon ami?
Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant autour d'elle des regards timides et se disant tout bas:--Il a pourtant demeuré huit ans dans cette maison!
--Qui est là?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons passé la nuit presque entière? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien! répondez donc, que demandez-vous?
La voix partait de la loge du concierge. Manette s'avance assez embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé; mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n'aime pas Lucile. Pourquoi? elle ne se l'explique pas bien à elle-même, mais toutes les femmes comprendront ce qui se passe dans son coeur.
--Monsieur, dit-elle enfin en s'approchant du carreau contre lequel la figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c'est que je voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?
--André! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ça.
--Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?
--Ah!... celui qu'on appelait le Savoyard?...
--Oui, monsieur, celui-là.
--Eh! morbleu! il y a plus d'un an qu'il ne demeure plus ici! que le diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.
Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l'y remet de nouveau, et regarde la jeune fille. Manette n'a pas vingt ans, elle est bien faite, fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu'elle essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante. Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son envie de dormir, et il lui dit d'un ton plus doux:
--Eh bien! qu'est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c'est votre André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d'un tel trésor!...
--Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela... je cherche André, parce qu'il a disparu, et je voulais savoir s'il était venu hier dans cette maison.
--Comment voulez-vous que je m'en souvienne? il est venu tant de monde hier! mais il n'est pas présumable que M. André fût de la noce.
--De la noce! et quelle noce, monsieur?...
--Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son cousin, le marquis de Thérigny.
--Mademoiselle Adolphine est mariée?
--Oui, d'hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...
--Oh! mon Dieu! elle est mariée... et s'il a appris cela...
--Allons, ça vous fait pleurer à présent? que diable avez-vous donc?...
--Ah! monsieur, je tremble qu'André...
--Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle à présent qu'hier, entre dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fête on célébrait à l'hôtel.
--Ah! monsieur... c'était lui!...
--Oui... oui, en effet, je crois l'avoir reconnu.
--Et qu'est-il devenu, monsieur?
--Ma foi! je n'en sais rien... La cour était remplie d'équipages; il s'est éloigné, je ne l'ai plus revu.
--Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu'aura-t-il fait? où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...
--Eh bien! mam'zelle!... mam'zelle!... prenez donc garde!... vous perdez votre mouchoir.
Manette n'écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son père et de Pierre, et leur fait part de ce qu'elle sait. Bernard ne comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m'aurait désespéré, mais alors Manette lui apprend que j'adorais en secret la fille de ma bienfaitrice, et que c'était là la cause de ma continuelle mélancolie.--Oui, dit Pierre, c'est vrai, mon frère était amoureux; il me l'a avoué une fois, ce diable d'amour le tourmentait toujours en voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...
--Ah! mon père!... qu'est-il devenu? s'écrie Manette, pauvre André, tu es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon sein... O ciel!... si dans son désespoir...--Rassure-toi, Manette, André aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d'une telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n'apprenons pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l'affliger.
La journée s'écoule sans qu'ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé le papier par lequel je l'autorise à disposer de tout ce que je possède, et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre en dit autant, mais le moment d'après il pleure, et a lui-même besoin de consolation.
Le lendemain se passe de même. Bernard court d'un côté, Manette et Pierre d'un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir rien appris.--Cependant, dit Pierre, il est à c't'heure trop grand pour se perdre... Ce n'est pas comme quand nous arrivions à Paris; André avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous y penserons le moins.
Bernard en dit autant, quoiqu'il ne l'espère pas; mais, témoin du chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps s'écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.
Lucile, qui n'avait pas voulu m'apprendre le mariage de sa jeune maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude, vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours s'informer si l'on ne m'a point vu passer.
--Qu'est-il donc arrivé? s'écrie Lucile en entrant dans l'appartement; quel désordre!... comme tout est sens dessus dessous!--Ah! ma foi! dit Pierre, depuis que mon frère est disparu, est-ce que l'on sait ce qu'on fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...--Votre frère a disparu!... André!... et depuis quand?--Depuis le jour que sa belle s'est mariée à un autre... quand j' dis sa belle, je n'en sais rien, je ne l'ai jamais vue...--Comment, il a appris le mariage de mademoiselle!... et moi qui espérais encore le lui cacher... Ah! quelle tête que cet André!...--Ah! dame! c'est que quand il aime, il aime terriblement!...--Oh! je le sais bien!... Pauvre garçon!... s'il savait toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue à se résigner... mais une jeune fille bien élevée n'ose point dire: Je ne veux pas... Et puis son père, son cousin qui l'obsédaient... sa mère qui paraissait désirer ce mariage, espérant qu'il la guérirait d'un amour sans espoir... la pauvre petite s'est laissé conduire à l'autel!... et cet André qui disparaît!... le fou!... est-ce que c'est comme cela qu'il faut faire!... Ah! on voit bien qu'il n'est pas de Paris, ce garçon-là!... Enfin, où est-il allé?--Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant de chagrin?--Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, André reviendra, il prendra son parti, on finit toujours par là... Ah! je lui avais cependant donné de bien bonnes leçons!... Mais depuis quelque temps il ne m'écoutait plus... Il me négligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre; on ne fait plus de rosette maintenant, c'est mauvais genre... attendez que je vous attache cela...--Oh! m'am'zelle, ça n'est pas la peine...--Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un peu de tournure... d'aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on les rentre en dessous... cela vous donne déjà une toute autre figure...--Je ne me souviendrai jamais de la façon dont vous vous y prenez, mam'zelle.--Je viendrai quelquefois vous donner des leçons... afin de savoir des nouvelles d'André... car je l'aime de tout mon coeur, ce pauvre André... quoiqu'il m'ait fait aussi du chagrin plus d'une fois... mais je lui ai pardonné... il était si jeune... et j'ai le coeur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut vous distraire, la tristesse n'est bonne à rien... Tenez-vous un peu plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre, je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d'André.
Lucile est partie, et Pierre se dit:--Je crois que cette dame a raison, quand je pleurerais, ça ne ferait pas revenir André plus vite. Nous nous sommes retrouvés, après nous être perdus tout petits, nous nous retrouverons bien mieux, aujourd'hui que nous sommes grands. Mon frère m'a laissé à la tête de sa maison, de sa fortune, tâchons de bien conduire ça... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c'est avec celui-là qu'on s'amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer deux minutes par jour!
Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa peine, ne fait que l'augmenter. Elle supplie son père de lui permettre de partir pour chercher son frère.--Et où iras-tu? lui dit le porteur d'eau, tu ne saurais de quel côté porter tes pas... est-ce qu'une jeune fille peut courir seule après un jeune homme?... encore si tu savais où il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas les convenances, je ne sais qu'une chose, c'est que tu es honnête et André aussi... avec ça on peut se moquer des mauvaises langues...--D'ailleurs, mon père, vous savez bien qu'André n'a jamais eu d'amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu'à son Adolphine... et elle en a épousé un autre... étant chérie d'André... Ah! mon père, elle ne l'aimait pas, cette femme-là!...--Ma fille, cette demoiselle était une comtesse... elle a obéi à ses parents, nous ne devons pas la blâmer de ça. André ne pouvait jamais être son mari.--Pourquoi cela, mon père?--Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu comprends...--Non, mon père, je ne comprends pas. Mais laissez-moi chercher André, et le ramener près de nous...--Quand nous saurons de quel côté il est, à la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses nouvelles.
Manette n'insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir elle se dit:--Encore une journée de passée sans le voir... sans savoir où il est... l'ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et nuit pensent à nous?... Ah! son Adolphine ne l'aimait pas comme moi.