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CHAPITRE XXVII

PIERRE ET ROSSIGNOL.

--C'est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en bâillant dans le bel appartement qu'il occupait alors seul, et où il s'ennuyait beaucoup, je suis maintenant le maître dans ce beau logement... Je ne manque de rien... j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut... et je bâille pendant les trois quarts de la journée... Quand je faisais des commissions, je ne m'ennuyais jamais; il est vrai que je n'en avais pas le temps. Je chantais depuis le matin jusqu'au soir, et lorsqu'on rentrant j'avais gagné quarante sous, j'étais plus content qu'avec ces pièces d'or que j'ai dans la poche. C'est bien singulier!... Tout mon désir alors était de parvenir à avoir une pièce jaune comme celles-ci; apparemment que je ne savais pas m'en servir. Je croyais qu'une fois riche on s'amusait toujours, et je ne m'amuse pas du tout; il est vrai que je sais à peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir à épeler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me regardent pas. Je ne comprends rien à la musique; je ne sais pas, comme André, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m'endors, quoique ce soit superbe... Il n'y a qu'à table où je m'amuse assez... Mais on ne peut pas être à table depuis le matin jusqu'au soir; je voudrais cependant bien apprendre à m'amuser.

Un matin que Pierre faisait ces réflexions, on sonne à la porte de manière à casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se disant:--C'est sonner en maître!... Si cela pouvait être André!

Il ouvre; mais, au lieu de son frère, il voit son ancienne pratique, qui, suivant son habitude, a le chapeau posé sur l'oreille; mais ce n'est plus un vieux feutre troué et déformé; depuis le dîner où Pierre a perdu son chapeau neuf, son intime ami en a probablement trouvé un qu'il a pris pour le sien, quoiqu'il n'y eût aucune ressemblance. Malheureusement n'ayant pu se tromper pour d'autres parties de ses vêtements, M. Rossignol, car c'est en effet lui-même qui a pris avec Pierre le nom de Loiseau, a encore l'habit crasseux et le pantalon collant qu'il portait le jour où il se présenta chez M. de Francornard; mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunté un vieux carrick à un cocher de ses amis, et, quoiqu'on soit au mois de juin, il s'enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus imposant, il a laissé pousser ses moustaches, qu'il mouille à chaque minute en passant auparavant ses doigts sur ses lèvres.

Rossignol ignorait que Pierre fût mon frère, il ne l'avait appris que le jour du dîner. Tout en buvant, Pierre avait conté ses aventures. Mon nom, celui de M. Dermilly, avaient bientôt mis Rossignol au fait; se doutant qu'il serait fort mal reçu, il n'avait point osé se présenter chez Pierre, garçon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais un jour, en rôdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et que son frère André est parti sans que l'on sache de quel côté il a porté ses pas.

Aussitôt Rossignol va s'élancer dans la porte cochère et grimper chez Pierre, mais il jette un coup d'oeil sur son costume: son habit n'a plus que deux boutons, son pantalon est fendu au genou et déchiré au mollet. Pierre peut avoir des domestiques, et sa toilette ne les préviendra pas en sa faveur. Mais Rossignol n'est jamais embarrassé: il court à une place de fiacres, reconnaît un cocher avec lequel il s'est battu trois fois, et raccommodé quatre, il lui frappe sur l'épaule en s'écriant:

--François, prête-moi ton carrick pour deux heures...

--Mon carrick!... es-tu fou?...

--J'en ai un besoin urgent. Deux heures seulement et je te le rapporte...

--Est-ce que je peux, je n'ai qu'un petit gilet dessous...

--N'est-ce pas suffisant par la chaleur qu'il fait?...

--Je ne peux pas conduire le monde les bras nus...

--Au contraire, tu auras l'air de Phaéton... et tu couperas mieux les ruisseaux...

--Laisse-moi tranquille.

--D'ailleurs, tu es en queue, tu ne chargeras pas de deux heures; avant ce temps je t'aurai rapporté ton meuble... François, tu ne voudrais pas désespérer un ami qui t'a souvent payé bouteille; il y va de ma fortune... de la tienne peut-être, car une fois en argent, je ne prends pas d'autre voiture que ton sapin, et je te paye trois francs la course...

--Bah! tu veux rire...

--Non, foi de premier torse!... Tiens voilà quinze sous, va m'attendre à la Carpe travailleuse, et fait ouvrir des huîtres...

--Des huîtres avec quinze sous!...

--Je te réponds de tout... quatre douzaines... Allons, François, tu es attendri... lâche une manche...

--Mais ma voiture...

--Vois donc le temps qu'il fait, imbécile... Pas de fêtes, jour ouvrable... Tu feras chou-blanc jusqu'à ce soir...

--Mais...

--Prends du petit vin blanc... tu sais... et deux sous de géromé... Allons, lâche l'autre manche.

--Ah ça! tu me promets d'être revenu avant deux heures?

--Je te le jure par Hercule et Antinoüs!

--Je ne connais pas ces gens-là. Mais si tu me manques, songe que je ne rirai pas.

--Sois donc en repos... Va boire en m'attendant, et n'épargne pas le vin.

En disant ces mots, Rossignol endosse le carrick et se sauve avec en fredonnant:

/p Ah! je le tiens, ah! je le tiens... p/

Pierre regarde quelques minutes Rossignol sans le reconnaître, parce que ses moustaches sont retroussées de manière à se perdre dans ses oreilles. Mais déjà Rossignol a sauté au cou de Pierre, qu'il serre dans ses bras comme un ours qu'il voudrait étouffer.

--Aïe... lâche-moi donc! s'écrie Pierre, qui à ces manières aimables a reconnu son ami.

--Non, laisse-moi t'embrasser encore... Ce cher Pierre, je suis si content de le revoir!...

--Comment, c'est toi... Loiseau... Quand je dis Loiseau, mon frère prétend que tu t'appelles Rossignol...

--Il a raison...

--Pourquoi donc te fais-tu appeler Loiseau?

--Mon ami, est-ce qu'un rossignol n'est pas un oiseau?

--Si fait.

--Eh bien! tu vois alors que c'était la même chose, et que je n'avais pas changé de nom.

--Au fait, c'est vrai... Je n'avais pas réfléchi à cela.

--Au reste, qu'importe le nom! Rossignol ou Loiseau, je ne suis pas moins ton sincère, ton meilleur ami... ainsi que celui de ton frère... quoique j'aie eu jadis quelques torts envers lui... Mais c'étaient des étourderies de jeunesse:

/p S'il est un temps pour la folie, Il en est un pour la raison... p/

--Je viens lui demander son amitié, dont je me sens digne, et me jeter dans ses bras... Où est-il, ce cher André... présente-moi à lui... je veux absolument le voir, ainsi que M. Dermilly, mon ancien maître de dessin, homme qui m'a toujours honoré de son estime et de ses conseils. Il me tarde de l'embrasser, ce digne homme, que je révère comme mon père... Mon ami, conduis-moi vers lui, tu vas voir comme il me recevra...

--Ah! bien!... si c'est pour M. Dermilly et mon frère que tu es venu ici, tu as tout à fait perdu ton temps!...

--Comment... que veux-tu dire?... parle... explique-toi...

--M. Dermilly est mort... il y a déjà longtemps...

--Il est mort... mon maître!... mon père... mon ami! ah! quel coup!... attends que je m'asseye...

--Est-ce que tu te trouves mal?...

--Je crois que oui... fais-moi prendre quelque chose...

--Veux-tu un verre d'eau?...

--J'aimerais mieux de l'eau-de-vie, si tu en as.

--Je crois bien... et de la bonne. Oh! M. Dermilly était monté en liqueurs, nous en avons de quinze sortes au moins, dans une grande armoire... Et la cave... ah! il y a du vin fameux!

--Quel homme respectable c'était...

--Tiens, goûte-moi ça...

--C'est du chenu... Comment, il est mort!... comment, la mort a osé frapper un talent du premier ordre!... Ah! quels progrès j'aurais faits sous lui... si j'avais été moins volatil... Il me regardait comme son fils.

--Ce n'est pourtant pas comme cela qu'il parlait de toi...

--Je te dis que j'ai eu des torts... je les avoue, c'est fini... qu'est-ce que tu veux de plus... encore un coup!...

--Te sens-tu mieux?

--Oui, ça commence à revenir. Mais André, où est-il? Appelle-le donc, que je lui saute au cou...

--Hélas! j'aurais beau l'appeler...

--Ah! mon Dieu, tu me fais frémir... serait-il mort aussi?... encore un petit verre... Tiens, donne-moi la bouteille, je me verserai moi-même, j'aime mieux ça. Eh bien! mon pauvre Pierre, ton frère?...

--Il a disparu... il est parti, il y a six semaines déjà, et nous ne savons pas ce qu'il est devenu... il n'a donné aucune nouvelle...

--Ah! mon Dieu... ce cher André... moi, qui venais lui demander à dîner, sans façon; c'est égal, je dînerai avec toi. Mais quel vertigo lui a donc passé par la tête?...

--Oh! ce n'est pas un vertige, c'est une passion... un amour concentré; mais je ne peux pas t'en dire plus, parce que c'était un mystère.

--Oh! c'est juste, je ne te demande rien; d'ailleurs tu me conteras tout en dînant.

--Ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est qu'il m'a laissé, par un papier, maître de disposer de tout ce qui lui appartenait, et mam'zelle Manette dit que ça prouve qu'il ne veut plus revenir.

--Mademoiselle Manette raisonne comme un procureur. Et il n'y a point de doute que tout ce qui était à ton frère est à toi.

--Eh bien! mon ami, croirais-tu que maintenant que je suis riche, je m'ennuie comme une bête?

--Cela ne m'étonne pas du tout.

--D'abord le chagrin, l'inquiétude que me donne André...

--Oh! c'est juste... et puis l'ennui de vivre seul, de n'avoir personne auprès de toi avec qui tu puisses rire, causer, épancher ton âme... Pierre, tu sais si je suis ton ami!... Je veux remplacer André, je veux être un frère pour toi... et dès ce moment je m'établis ici, et je ne te quitte plus...

--Bah!... ce cher Loiseau... Ah! c'est-à-dire Rossignol...

--Je t'ai déjà dit de m'appeler comme tu voudrais.

--Je pensais à toi souvent, et je me disais, si j'étais avec lui, je suis sûr que je ne m'ennuierais pas!...

--Nous ennuyer!... Oh! je te réponds que nous n'en aurons pas le temps... Nous rirons, nous boirons, nous chanterons depuis le matin jusqu'au soir:

/p Chante; chante, troubadour, chante!... p/

Je t'apprendrai à te servir de ta fortune.--Ma foi! je veux--bien... quoique ça, quand je pense à ce pauvre André...--Oh! nous y penserons toujours! le plaisir n'exclut point la sensibilité: nous le pleurerons tous les matins avant de nous lever; mais après cela, en avant les divertissements! Mais tu me fais l'effet d'être logé comme le Grand Turc... des canapés et des bergères partout!... Oh! tu ne vois rien encore... Viens, je vais te montrer tout mon appartement.

Rossignol suit Pierre, qui se sent déjà plus gai depuis qu'il a revu celui qu'il croit son sincère ami. Le jeune Savoyard est encore neuf en tout: il prend les hommes pour ce qu'ils se donnent, les choses pour ce qu'elles paraissent. D'après cela, il croit à tout ce que dit Rossignol, et se persuade que, s'il a eu quelques torts, la manière franche dont il vient de se présenter lui aurait fait trouver grâce devant son frère et M. Dermilly.

Le beau modèle pousse des cris d'admiration en entrant dans chaque pièce, qu'en effet il ne connaissait pas, n'ayant jamais vu que l'atelier et la cuisine. Il s'arrête devant plusieurs tableaux en s'écriant:

--Vois-tu ce Romain-là? c'est moi... et ce beau Grec? c'est encore moi.

--Mais ça ne te ressemble pas du tout.

--Je ne te dis pas que c'est ma figure, mais c'est mon corps, et je me flatte qu'il est frappant.

--De ce côté, c'est la cuisine.

--Oh! pour la cuisine, je la connais, je passais toujours par là quand je venais travailler avec ce bon et respectable Dermilly. A propos, et la vieille Thérèse?

--Qu'est-ce que c'est que Thérèse?

--La cuisinière du patron.

--Ah! j'ai entendu dire qu'elle était morte.

--Elle a bien fait, elle ne savait pas confectionner un bouillon.

--Depuis qu'André est parti, je n'ai point de domestique... d'abord il me semble que je n'oserais pas prier quelqu'un de me servir.

--Écoute, Pierre, les valets sont presque tous des canailles qui nous volent. Il vaut mieux se servir soi-même. Oh! je te donnerai des leçons d'économie, moi; d'abord pour dîner on va chez le traiteur, c'est plus gai. Jamais de cuisine chez soi, fi donc! ça sent mauvais. Si l'on veut y dîner, on fait venir du premier cabaret, et c'est plus sain. Pour les chambres, les lits, on a un petit décrotteur qui vient vous secouer ça tous les jours, en faisant vos bottes, et en un tour de main tout est fini; au lieu qu'une femme de ménage passe sa matinée à faire un lit; et d'ailleurs ça se mêle de tout, ça regarde tout, ça dit tout ce qu'on fait; nous n'en aurons point... seconde économie.

--Ce diable de Rossignol, comme il est devenu économe!

--Oh! tu en verras bien d'autres. Ah! voilà sans doute la chambre à coucher de ton frère?

--Hélas! oui... elle est inutile maintenant.

--Je m'en empare afin de l'utiliser, et je t'en payerai le loyer en temps et lieu: troisième économie.

--Mais, dis donc, si tu vas toujours comme cela, au lieu de m'apprendre à dépenser mon argent, tu vas encore m'enrichir.

--Oh! que ça ne t'inquiète pas!... quant à l'argent, ça sera mon affaire... Tu conviendras qu'un logement comme celui-ci pour toi seul, cela n'avait pas le sens commun.

--Je n'y restais que parce que j'attendais toujours mon frère.

--Nous l'attendrons ensemble, ce sera plus gai. Mais tu m'as parlé d'une certaine armoire garnie de liqueurs, si nous allions lui dire deux mots?

Pierre s'empresse de conduire son ami dans la pièce où sont les liqueurs. Il dresse une table sur laquelle il met les débris d'un pâté, restant de son déjeuner.

--Est-ce que tu n'as que cela? dit Rossignol.

--N'est-ce pas assez?

--Eh! non, nigaud; quand, on reçoit un ancien ami, on lui donne autre chose à manger qu'un restant de pâté.

--Mais comment avoir autre chose? il n'y a que ça ici.

--Ah! que tu es encore innocent... et les traiteurs! est-ce qu'ils sont établis pour les mouches à miel? Allons, vite, appelle ton portier, qu'il coure chez le premier gargotier; qu'il fasse apporter des côtelettes, des andouilles, des petits pieds... une bonne omelette, et pendant ce temps nous faisons une descente à la cave, avec laquelle je ne serais pas fâché de faire connaissance.

La vivacité de Rossignol, la facilité avec laquelle il fait tous ses arrangements font sortir Pierre de son indolence habituelle. Déjà l'intime ami est sur le carré, d'où il crie à tue-tête:

--Holà, portier! ici, mon petit! quittez un peu votre pie et montez subito.

--Ce n'est pas un portier, c'est une portière, dit Pierre à son ami, et dame! elle se donne des airs de propriétaire.

--Parce que tu es un novice et que tu ne sais pas, en temps et lieu, lui boucher l'oeil avec une pièce de vingt sous... Il faut savoir être généreux dans l'occasion, ça fait que tout le monde s'empresse de vous servir, et qu'on peut se passer de valets: quatrième économie.

La portière monte; c'est une petite femme de cinquante ans, à l'air grognon et maussade, qui parle avec prétention et s'est fait un, dictionnaire particulier. Depuis quelque temps elle voit Pierre d'un assez mauvais oeil, parce qu'elle ne fait plus son ménage.

--Que me voulez-vous? dit-elle d'un ton aigre, et pourquoi crier de manière à provoquer toute la maison?

--Madame Roch, dit Pierre, je vous demande excuse, mais c'est que... j'aurais voulu...

--Chut! dit Rossignol en passant devant Pierre et en se couvrant de son carrick comme s'il jouait Catilina, tu ne sais pas colorier tes pensées; laisse-moi parler pour toi... Ma petite madame Roch, nous désirerions, mon ami et moi, un déjeuner soigné. Nous voulons fêter ce jour qui nous rassemble; d'anciens amis qui ne retrouvent ne sont pas fâchés, en dégustant un vieux bourgogne, de savourer la côtelette. Chargez-vous de commander tout cela dans un bon style...

--Monsieur, je ne suis point la servante des locataires... d'ailleurs je ne fais plus le ménage chez M. Pierre...

--C'est qu'il craignait le tête-à-tête avec vous, madame Roch... quand on est encore aussi fraîche...

--Monsieur, je vous prie de...

--Aussi bien conservée...

--Oui, monsieur, je me flatte de l'être, conservée.

--Nous servirions de modèle pour une Médée ou une Agrippine.

--Monsieur, je ne sais ce que...

--Quel âge avons-nous, madame Roch?

--Quarante-quatre ans, monsieur.

--D'honneur! c'est tout au plus si vous en paraissez douze. Allons, Pierre, de l'argent, madame Roch se charge de tout.

--Mais, monsieur...

--Et l'on ne compte jamais, avec une portière aussi intéressante:

/p Quand on sait aimer et plaire... p/

Lâche les espèces.

Pierre fouille dans son gousset et met une pièce de cent sous dans la main que Rossignol lui tend par derrière le dos.--Va toujours, lui dit Rossignol. Pierre en met une seconde.

--Va encore, dit à demi-voix le beau modèle, et Pierre en met une troisième en se disant:

--Quinze francs pour un déjeuner!... ça ne peut pas être là une cinquième économie.

Rossignol met deux pièces de cinq francs dans la main de madame Roch, glisse la troisième sous son carrick, et puis dit à l'oreille de la portière:

--Arrangez cela pour le mieux, et gardez la monnaie pour vous.

En même temps il lui pince le genou, fait semblant de vouloir l'embrasser, et la pousse vers l'escalier. Madame Roch, tout étourdie de ces manières, mais très sensible à l'argent, arrange son fichu que Rossignol vient de chiffonner, et descend commander le déjeuner.

--Tu le vois, dit Rossignol, on m'obéit... Ah! mon ami, avec de l'argent on fait courir des tortues!...

--C'est vrai, mais quinze francs pour un déjeuner!...

--Comment, tu habites un appartement superbe, et tu regardes à de pareilles misères!... Écoute, Pierre, veux-tu t'amuser, ou ne le veux-tu pas?

--Oh! certainement, je le veux.

--En ce cas, laisse-toi donc gouverner. D'ailleurs, ne t'ai-je pas déjà appris cinq ou six économies?... Je ne veux pas non plus faire de toi un avare.

--Allons, je te laisse agir... car j'avoue que je ne m'y entends pas comme toi.

--Sois tranquille; que ton frère soit seulement six mois absent, et à son retour il trouvera du changement. Maintenant, allons à la cave.

Ils descendent à la cave, qui contient environ trois cents bouteilles de vin ordinaire et plusieurs douzaines de bouteilles de vin fin. Rossignol est en extase, il déjeunerait volontiers à la cave; mais, comme ce n'est pas l'usage, il se contente de prendre quatre bouteilles de différents vins, et charge Pierre d'autant de bouteilles d'ordinaire. Ces messieurs remontent avec cela; Rossignol en fredonnant dans l'escalier:

/p Ah! qu' t'auras de plaisir, Marie, Ah! qu' t'auras d'plaisir! p/

Les bouteilles sont placées près du couvert. Madame Roch revient avec du dessert et suivie d'un garçon traiteur chargé de trois plats. Rossignol fait dresser tout cela sur la table, et, tout en faisant disposer le déjeuner, va de temps à autre presser la taille de la portière. Enfin, tout est prêt; madame Roch fait une profonde révérence en disant que, si l'on a besoin d'elle, on peut l'interpeller. Rossignol la reconduit en folâtrant avec tout ce qui se trouve sous sa main; Pierre se met à table, et son ami revient en sautant se placer en face de lui.

--Mets-toi donc à ton aise, dit Pierre à son convive. Pourquoi gardes-tu ce grand carrick?... Tu dois étouffer là-dedans.

--Ah! mon ami, je vas te dire, c'est que j'ai un gros rhume de cerveau, et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m'est bien cher... il me vient d'un oncle qui était presque toujours sur mer.

--Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doublé en cuir.

--Justement, mon ami, c'est ce qu'il faut pour un marin quand il est de quart sur le bâtiment, avec ça il ne craint pas l'humidité et le serein.

--Ah! tu avais un oncle marin?

--Et fameux marin, je m'en flatte!... Il a découvert trois nouveaux mondes, et il allait en découvrir encore une demi-douzaine au moins, quand il a été avalé par un requin!...

--Ah! mon Dieu!... mangé par un requin!...

--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Buvons...

--Le pauvre homme!...

--Ah! ce sont de ces événements auxquels les marins sont habitués, ça ne les affecte pas tant que nous autres.

--Mais comment ce carrick t'est-il revenu?

--Ah! je vais te dire. Quelque temps après on a pris le requin, et comme on l'a ouvert pour l'empailler et l'envoyer au Cabinet d'histoire naturelle, on a trouvé dedans ce carrick intact, avec une lettre à mon adresse dans une de ses poches. Il paraît que les requins ne digèrent pas le cuir; quant à mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que deux doigts et une oreille que j'ai fait encadrer.

--Je ne veux jamais aller sur mer, j'aurais trop peur de ces événements-là.

--Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil celui-ci... Ah! le papa Dermilly était gourmet... tous les artistes le sont.

--C'est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme celui que j'ai perdu le jour où j'ai dîné avec toi... On dirait aussi que c'est la même boucle.

--Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?

--Dis donc, nous étions un peu gris ce jour-là?

--Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu'on casse quelques assiettes et qu'on donne quelques coups de poing, tu te figures qu'on est gris! nous étions gais, aimables, voilà tout.

--Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change toute la figure... Est-ce que tu as été militaire depuis que je ne t'ai vu?

--Oui, mon garçon, j'ai servi... j'ai même servi dans deux endroits.

--Dans les hussards?

--Non... j'étais dans les volontaires, j'avais un uniforme de fantaisie... il ne me resté plus que le pantalon.

--Est-ce que tu t'es battu?

--Je crois bien... Depuis que tu m'as vu; je me suis battu très-fréquemment: On me laissait pour mort sur la place...

--Est-ce qu'on ne t'a pas avancé?

--Si!... oh! pardieu! on m'a avancé très-souvent: On a même fini par me pousser tellement, que j'étais toujours à une lieue des autres. Mais tout cela ne m'a pas séduit; les arts me réclamaient...

/p On en revient toujours A ses premiers amours. p/

Et je me félicite d'avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami si fidèle... Buvons.

Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu'il n'en a fait un pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n'a plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s'échauffer, sa langue s'embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu'il a l'habitude de boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le traiteur avait apporté.

Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie, Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le carrick avant deux heures: Mais l'exactitude n'est point la vertu du beau modèle; qui ne s'occupe qu'à faire sauter les bouchons, et commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager l'ivresse de son hôte.

Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait en s'écriant:

--Au diable la robe de chambre! je n'en ai plus besoin... n'est-ce pas? Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j'étouffais avec ce vieux couvre-pied.--Comment, c'est le carrick de ton oncle... Le requin... que tu jettes comme ça par terre?--Laisse donc, mon oncle! est-ce que j'ai des oncles, moi? buvons.--C'est toi qui me l'as dit tout à l'heure.--Ah! c'est juste, je n'y pensais plus. C'est égal, Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d'Amphitryon nous allons mener... tu n'es déjà plus le même, tu as tout une autre figure que ce matin; tu t'amuses, n'est-ce pas?--je suis si gai que je ne sais plus où j'en suis.--Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons tous les jours depuis le matin jusqu'au soir. C'est fini, je m'attache à toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné, j'ai de l'esprit, je t'en donne, et je t'apprends à descendre gaîment le fleuve de ta vie!

--Est-ce que c'est là ton habit d'uniforme? dit Pierre qui commence à balbutier.

--Non, c'est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c'est un sanglier qui me les à mangés au moment où j'allais le tuer. Goûtons la liqueur: voyons, ceci; du rhum... c'est roide, il faut garder ça pour le coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela... avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la Providence de m'avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.

--Oh! si, j'allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons amis... d'André.

--Bernard, Manette, je crois que tu m'en as déjà parlé... n'est-ce pas un porteur d'eau?

--Justement.

--Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t'a placé, tu fréquentes des porteurs d'eau! Ah! mon homme, ça n'est pas bien; il faut savoir garder son rang... En avant l'anisette!

--Mais, moi, est-ce que je n'étais pas commissionnaire?

--Bon! tu l'étais, mais tu ne l'es plus, vois-tu, c'est fini... c'est comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se rappelle plus qu'il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis point de ne plus parler au porteur d'eau, tu iras même le voir, par-ci par-là, quand nous n'aurons rien à faire, mais je n'entends pas que tu en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de mauvaises manières, tandis que je veux t'en donner de soignées!... Du cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?

--Il me semble que c'est toujours le même goût.

--Bah! tu ne t'y connais pas; Pierre, je me charge de te former une société choisie: je t'amènerai des lurons dans mon genre, tous bons enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je me fournirai le reste. Buvons et chantons le choeur de Robin des bois, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce n'est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu'à demain.

A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n'être plus en état de rien voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s'endort sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une bouteille d'huile de rose.

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