‹ André le SavoyardChapitre 32 sur 34 · CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXII

APPRÊTS DE NOCE.--DERNIER TOUR DE ROSSIGNOL.

Je suis établi dans mon petit logement; il me semble que j'y suis mieux que dans le bel appartement que j'habitais; car je pense que ma bienfaitrice est désormais à l'abri de la misère, et l'idée que j'ai contribué à son bien-être me fait trouver du charme dans les privations que je me suis imposées.

Je travaille avec ardeur aux deux tableaux que j'ai entrepris; avec le prix que j'espère en avoir, j'épouserai Manette, je lui achèterai tout ce qui peut lui être nécessaire; ce ne sont point des diamants, des cachemires, des dentelles, que je lui donnerai; mais Manette ne désire rien de tout cela; elle n'en a pas besoin pour être jolie, elle me plairait moins si elle en portait.

Lucile est revenue me voir: elle a pleuré en entrant dans mon nouveau logement, puis elle m'a sauté en cou et m'a embrassé en me donnant des éloges qui me semblent bien exagérés; car il ne m'a fallu aucun effort pour agir comme je l'ai fait. Madame la comtesse, en trouvant la somme que contenait le portefeuille, a adressé mille questions à Lucile; mais celle-ci, ainsi que nous en étions convenus, s'est bornée à dire qu'un inconnu le lui avait remis et était reparti aussitôt. Ces dames ne doutent point que ce ne soit le marquis qui leur a envoyé cette somme. Tant mieux! avec cette idée, Adolphine doit moins en vouloir à son mari, et il est si cruel de ne pouvoir estimer celui dont on porte le nom! Cependant Lucile prétend qu'elle est toujours aussi triste. Mais elles ne manquent de rien et n'ont plus besoin de songer à travailler pour vivre. J'ai fait jurer de nouveau à Lucile qu'elle ne trahirait jamais mon secret; elle en a fait le serment tout en murmurant de ce que l'on attribuait au marquis ce que j'avais fait.

Pierre est aussi fort content que je ne sois plus riche. Il dit qu'il en travaille avec plus d'ardeur et qu'il veut gagner pour me rendre ce qu'il a dépensé pendant mon absence. Pauvre Pierre! il est cent fois plus heureux depuis qu'il a repris ses crochets! Il a conservé sur l'oeil gauche la marque du coup qu'il a reçu dans une orgie, et lorsqu'on lui propose d'aller au cabaret, Pierre porte la main à son oeil et répond qu'il n'aime plus le vin.

Je passe toutes mes soirées près de Manette; nous faisons nos projets pour l'avenir. Chaque jour je découvre dans l'âme de cette aimable fille de nouvelles vertus, de précieuses qualités, point d'ambition, point de coquetterie; vivre et mourir près de moi, voilà son unique désir. Mais Bernard devient vieux, il ne peut plus travailler; nous l'emmènerons avec nous en Savoie; et là, près de ma mère, dans la jolie maison dont je lui ai fait présent, nous coulerons des jours bien doux. L'espoir du bonheur est déjà le bonheur même; cependant chaque soir Manette me demande si mes tableaux seront bientôt finis.

Au bout de six semaines j'ai enfin terminé mon ouvrage; mais il faut trouver un acquéreur: lorsque j'avais un beau logement, lorsque je semblais tenir maison, j'étais entouré de gens qui m'accablaient de compliments, me demandaient comme une faveur de leur faire un tableau. Aujourd'hui tous ces gens-là m'ont fui... j'ai fait la sottise de dire que je ne suis plus riche, que j'ai besoin du produit de mon travail pour vivre, et personne ne se présente, ne s'offre pour m'être utile; j'aurais dû leur laisser croire que j'étais riche encore, que je ne travaillais que pour mon amusement, et déjà mes tableaux seraient vendus!... mais c'est toujours à ses dépens que l'on apprend à connaître le monde.

Malgré moi mon front se rembrunit, et Manette s'en aperçoit.--Mon ami, me dit-elle, pourquoi te chagriner? et qu'avons-nous besoin d'argent? nous devons aller vivre près de ta mère; eh bien! là, nous travaillerons, nous labourerons notre champ, mais nous serons heureux parce que nous n'avons point d'ambition.

Aimable fille!... oui, je sens combien je serai heureux avec toi! mais l'épouser sans être certain que mon talent assurera son existence, sans pouvoir lui offrir ces présents si doux à recevoir, quand c'est l'objet qu'on aime qui nous les donne! Ah! cela me fait une peine!... et cependant tarder encore à épouser Manette, c'est bien cruel aussi! Chaque jour le père Bernard me dit:

--A quand la noce, mes enfants?...

--Mais c'est quand monsieur voudra, répond Manette en me lançant un regard qui va jusqu'à mon coeur; et moi, je suis obligé de balbutier: Bientôt... je l'espère... dès que j'aurai terminé quelques affaires.

--Tâche donc de les terminer bien vite, reprend le père Bernard; je deviens vieux, mes enfants, et je voudrais pourtant encore danser à la noce de ma fille.

Je viens de rentrer chez moi, j'ai fait encore d'inutiles démarches pour trouver à vendre mes tableaux; je ne suis pas connu, on ne vient même pas les voir; il semble, à entendre tous ces gens-là; que les grands maîtres, les hommes de génie n'ont jamais commencé!

On ouvre doucement ma porte: c'est Pierre qui entre chez moi. Il s'avance... il paraît embarrassé pour me parler.

--Que me veux-tu? lui dis-je en le voyant rester muet devant moi.

--Mon frère... je viens savoir si tu as vendu tes tableaux?

--Hélas! non...

--Et tu ne te maries pas... parce que tu n'as pas d'argent!...

--Je sais bien que ce ne serait pas un obstacle pour épouser Manette; mais j'aurais voulu... j'aurais désiré... Enfin il n'y faut plus penser. Rassure-toi, Pierre, cela ne m'empêchera pas d'épouser celle que j'aime.

--Mon frère... si tu voulais me permettre...

--Quoi donc?...

--C'est que je n'ose pas... te dire...

--Quoi! Pierre, tu es embarrassé avec moi?

--Écoute: j'ai fait bien des sottises!... et si tu avais maintenant tout l'argent que j'ai dissipé avec ce mauvais sujet de Rossignol... Ah! tu en aurais plus qu'il ne t'en faut pour t'établir au pays.

--Pierre, ne revenons plus sur ce qui est passé; tu es redevenu sage, si tu penses encore à tes folies, que ce soit seulement pour avoir en horreur les êtres méprisables que tu fréquentais alors.

--Oh sois tranquille, va! Rossignol a voulu me reparler une seule fois... Mais j'ai pris mon bâton, et la conversation a fini tout de suite. Enfin, André, depuis que je travaille de nouveau... J'ai mis de côté... afin de tâcher de te rendre ce que je t'ai dépensé...

--Que dis-tu, Pierre, et ma fortune, n'était-elle pas à toi? ne t'avais-je pas laissé le maître d'en disposer?

--Passe pour l'argent,... mais les meubles..., les pendules... jusqu'à tes habits qui avaient disparu... Mon frère, depuis ce temps je n'ai pas encore pu amasser beaucoup; mais tiens, voilà ce que j'ai mis de coté... il y a quatre-vingts francs dans ce petit sac... Ils sont à toi, André, et je serais bien heureux si cela pouvait t'aider à épouser Manette.

En disant ces mots, mon frère a tiré un sac de sa poche, il me le présente d'une main, tremblante. Pauvre Pierre! je le serre dans mes bras, mais je n'ai pas pris son sac, et tout en m'embrassant il me crie:--Prends donc, André, cet argent t'appartient; si tu me refuses, je croirai que tu es encore fâché contre moi.

Je fais tout ce que je peux pour qu'il reprenne ses épargnes, mais Pierre n'entend pas raison; il faudra que je cède; lorsqu'on ouvre ma porte, et un monsieur d'un âge mûr et d'un extérieur simple, mais aisé, paraît devant nous.

A ses premiers mots, je devine le sujet qui l'amène, et mon coeur palpite de plaisir et d'espoir. Il a entendu dire que j'avais deux tableaux de genre à vendre; il désire les voir. Je le fais passer dans mon atelier et je lui montre mon ouvrage.

L'inconnu considère longtemps mes tableaux; à quelques mots qui lui échappent, je vois qu'il est connaisseur en peinture. Je tremble... il me fait remarquer quelques défauts, quelques fautes de composition; je sens qu'il à raison, et mes ouvrages me semblent maintenant détestables!...

Quelle est ma surprise lorsque ce monsieur termine en me disant:

--J'achète vos tableaux, je vous donne douze cents francs des deux. Cela vous convient-il?

Il sort de sa poche la somme qu'il m'a offerte. Il la pose sur une table; je suis tellement ému, que je ne puis m'exprimer... J'ai possédé une jolie fortune, mais dans ce moment douze cents francs me semblent le Pactole; car cet argent est le fruit de mon travail: l'or que l'on a eu de la peine à gagner est bien plus doux à recevoir que celui que l'aveugle déesse jette au-devant de nous.

--Voici mon adresse, vous m'enverrez ces tableaux.

En disant ces mots, l'étranger me remet une carte et s'éloigne... Je veux le reconduire, il s'y oppose. Je jette les yeux sur l'adresse qu'il m'a laissée, et je lis un nom que j'ai entendu prononcer plusieurs fois comme celui d'un protecteur des arts, d'un amateur aussi riche qu'éclairé. Cet homme-là est millionnaire, et il est venu chez moi seul, sans suite... et il m'a donné quelques avis avec cette politesse qui adoucit les critiques les plus sévères; il est doux de voir que la fortune est quelquefois si bien placée.

Je prends Pierre par tes deux mains; nous dansons autour de la table sur laquelle sont mes douze cents francs.

--Maintenant j'espère que tu remporteras ton petit sac, dis-je à mon frère.

--Non pas! il est à toi.

--Pierre, je veux que tu gardes cet argent.

--Et que veux-tu que j'en fasse! notre mère est heureuse maintenant et n'a plus besoin de rien... sans cela je le lui enverrais.

--Garde-le, je te le demanderai, si j'en ai jamais besoin.

--A la bonne heure.

--Crois-tu d'ailleurs que je veuille te laisser commissionnaire? Je vais épouser Manette, puis nous retournerons en Savoie. La maison de ma mère est assez grande pour nous loger tous. Certain maintenant que mon talent peut me procurer une existence honnête, je n'ai plus de voeux à former. Chère Manette!... courons lui apprendre cette nouvelle... Pierre, tu vas porter les tableaux chez ce monsieur...

--Tout de suite.

--Puis tu reviendras me trouver chez Bernard.

Je couvre les tableaux, je les remets à Pierre, et je cours chez Manette avec mon trésor dans ma poche.

Manette lit dans mes yeux ce que je vais lui annoncer; je mets les douze cents francs sur ses genoux en lui disant d'un air fier:

--C'est le produit de mon travail, c'est le fruit de mon talent. Ah! Manette! que je dois de reconnaissance à ceux qui m'ont donné de l'éducation: c'est la fortune la plus sûre. Je puis t'épouser maintenant; je pourrai nourrir ma famille... Je sais bien que la maison de notre mère eût toujours été la nôtre, mais aurais-je été heureux si je n'avais été bon à rien?... et quand on a pris les manières du grand monde, on est bien gauche pour labourer la terre. Aujourd'hui, certain d'utiliser mon talent en peinture, je cultiverai cet art avec une nouvelle ardeur, et je trouverai près de toi la récompense de mes travaux.

Manette partage mon ivresse; le père Bernard arrive: je cours dans ses bras:

--Je vais être votre fils, lui dis-je, je l'étais depuis longtemps par mon coeur... mais enfin... bientôt...

--Oui, mon père, oui, c'est décidé maintenant... André a vendu ses tableaux.

Le bon Auvergnat nous regarde. Nous ne lui donnons pas le temps de répondre: nous faisons déjà nos plans, nos projets. Je brûle de réparer le temps perdu; je voudrais épouser Manette demain, ce soir même. Mais il y a des formalités à remplir; heureusement que j'ai eu soin depuis longtemps de me faire envoyer de mon pays les papiers qui me sont indispensables. Dès demain je ferai les démarches nécessaires pour hâter l'instant de mon bonheur.

Manette ne peut plus parler; elle court à chaque instant se jeter dans les bras de son père; il semble qu'on devienne plus timide au moment d'être plus heureux; mais si ses baisers sont pour un autre, ses regards sont pour moi, et je comprends tout ce qu'ils me disent. Pierre vient partager notre bonheur. Il est entendu que le surlendemain de notre mariage nous partirons pour la Savoie; de cette manière nous n'avons pas besoin de monter notre ménage ici; Manette viendra passer les deux premiers jours de notre hymen dans mon petit logement. Il sera assez grand pour de nouveaux époux; le bonheur ne demande pas beaucoup de place.

Le lendemain, de grand matin, je suis en course pour hâter mon mariage, mais mon impatience ne peut triompher des formalités d'usage... Il faut attendre dix jours avant de devenir l'époux de Manette. Ces dix jours-là me sembleront plus longs que les dix mois qui les ont précédés; plus on approche du but, plus on a le désir de l'atteindre. Mais j'ai des emplettes à faire, et cela m'occupera. Je veux offrir une corbeille à Manette; elle sera bien modeste!... Je ne puis dépenser que cinq cents francs environ; je garde le reste pour les frais de la noce et du voyage. Une fois près de ma mère, je reprends mes pinceaux; ils nous seront toujours suffisants, parce que nous ne vivons pas à Paris, et que nous ne sommes pas possédés de la manie de briller.

Avec cinq cents francs aujourd'hui, on n'a que la corbeille ou le sultan qui contient les présents de noce. Mais je ne veux point singer les grands; je n'ai d'ailleurs ni diamants, ni cachemires, ni parures de prix à offrir: un châle en bourre de soie, un autre plus simple, une robe de soie, quelques autres de fantaisie, un voile, des boucles d'oreilles et quelques bagues, voilà à peu près en quoi consistent les présents que je vais offrir à Manette; mais jamais le sultan le plus magnifique ne causa un plaisir plus vif que ma modeste corbeille.

Manette déploie les présents, elle les contemple, elle les fait admirer à son père; il faut que le bon Auvergnat vienne s'extasier devant chaque objet; à chaque chose nouvelle, on me regarde, on me serre les mains, et cela veut dire: ce ne sont pas les présents qui me causent tant de joie, c'est la main qui me les donne.

Parmi les bagues, il en est une fort simple dans laquelle le mot fidélité est tracé avec mes cheveux. Cette bague cause à Manette la plus douce ivresse. Elle ne voit plus que cela dans ma corbeille; les châles, les robes, les étoffes, ne peuvent soutenir de comparaison avec cette bague chérie. Ah! Manette m'aime bien!

Nous sommes enfin à la veille du jour qui doit nous unir. La toilette de Manette est prête; l'aimable fille sera charmante; elle parera ses atours autant qu'elle en sera parée. Bernard s'est fait faire un habit neuf; Pierre, sans reprendre tout à fait le costume élégant qu'il portait chez moi, mettra de côté la veste de commissionnaire. Étourdi que je suis! Bernard a quelques connaissances, Manette quelques jeunes amies et je n'ai pas encore pensé à commander le repas de noce. Je cours faire mes invitations; nous ne serons qu'une vingtaine, mais il vaut mieux être peu et se connaître tous.

Manette aime la danse; quelle jeune fille ne l'aime point! Eh bien! nous danserons, nous aurons un seul violon, mais le plaisir vaut bien un orchestre. Manette m'a dit plusieurs fois:--Mon ami, ne fais point de dépenses inutiles... point de noce... Nous n'avons point besoin de tout cela pour être heureux.

Oui, je sais que nous pourrions rester entre nous; mais je sais aussi que Manette sera bien contente que l'on soit témoin de son bonheur, et que le bon Bernard sera enchanté de danser à la noce de sa fille.

D'ailleurs les bonnes gens disent: On ne se marie pas tous les jours. Moi, je suis de l'avis des bonnes gens: fêtons les époques heureuses de notre vie, elles ne sont jamais en trop grande quantité.

Mes courses sont terminées; il est sept heures du soir. Il ne me reste plus qu'à choisir le traiteur chez lequel nous rendrons. Je ne veux ni une guinguette, ni un salon doré; mais à Paris il y a des restaurants pour toutes les bourses et toutes les classes. Pierre arrive dans son beau costume me demander s'il est mis avec goût.--Viens avec moi, lui dis-je; allons chez un traiteur retenir un salon et commander le repas.

--Il y aura donc une noce!... mon frère?

--Quelques amis de Manette, de son père... Nous danserons un peu. Mais n'en dis rien ce soir, Pierre.

--Non!... sois tranquille... Une noce! ah! quel plaisir!

Pierre danse déjà, je suis obligé de le retenir; je me rappelle qu'autrefois, en revenant avec M. Dermilly de nous promener dans la campagne, nous allions dîner près du pont d'Austerlitz, chez un traiteur de modeste apparence, où nous étions fort bien. C'est un quartier un peu désert, mais les badauds ne s'amasseront point à la porte pour voir entrer la mariée, et cela me convient. Je me rends avec Pierre chez ce traiteur.

Nous arrivons: une demande comme la mienne est toujours bien accueillie; je choisis le salon que je veux; j'ai la certitude qu'aucune figure étrangère ne s'y montrera. L'hôte est raisonnable dans ses prix. Tout est bientôt convenu entre nous. Nous allons partir; en nous reconduisant, l'hôte nous prie d'entrer dans son jardin pour en admirer les agréments.

En passant devant la fenêtre d'un pavillon, nous entendons un grand bruit; on se dispute, et une voix bien connue de Pierre et de moi fait entendre ces mots:--Vous ne pouvez pas m'empêcher de me promener dans votre jardin, ma petite mère, le grand air me rendra mes couleurs!...

/p Sur la verdure Héloïse a fait mon bonheur. p/

--Il n'est pas question de chanter, monsieur, dit la femme de notre hôte, il faut payer et vous en aller.

--Soyez donc conséquente, belle Niobé, vous voulez que je m'en aille, et vous ne voulez pas que je sorte... il y a confusion dans votre raisonnement.

--C'est Rossignol, me dit tout bas Pierre.

--Oui, sans doute c'est lui, je l'ai reconnu. D'où provient donc cette querelle? dis-je au traiteur.

--Ah! monsieur!... c'est le diable qui a envoyé ici un mauvais sujet dont nous ne pouvons plus nous débarrasser... il y a huit jours qu'il est chez nous. Il s'est présenté un soir d'un air mielleux en demandant à souper. On l'a servi; comme il avait prolongé son souper fort tard, il nous a demandé ensuite à coucher dans la chambre où on l'avait servi, disant qu'il avait donné rendez-vous chez nous à son homme d'affaires, et qu'il désirait l'y attendre.

Quoique ce ne soit pas notre usage, nous avons consenti à le loger. Le lendemain, il s'est fait servir splendidement, et il est encore resté; enfin, il y a huit jours que cela dure... il prétend qu'il attend son homme d'affaires pour me payer. Mais je n'ai pas envie de l'héberger ainsi toute l'année. Il a eu le front de me proposer de poser, et de me donner sa statue en payement... que ferai-je de l'image d'un drôle comme cela!... Il faut qu'il paye et qu'il parte. Je ne veux pas qu'il soit encore ici demain pour votre noce!... Il a eu l'impudence de vouloir lier connaissance avec toutes les personnes qui viennent chez moi, et il étourdit tout le monde de ses refrains qui n'en finissent pas. Mais j'ai envoyé chercher M. le commissaire, et, en attendant, j'ai recommandé à ma femme de veiller sur ce fripon que j'ai surpris hier montant sur un pan de mur, pour faire Adonis, à ce qu'il disait. Ah! drôle! je te ferai faire Adonis en prison!... C'est qu'il m'aurait mangé tous les jours un poulet, si je l'avais laissé faire.

--Allons-nous-en, mon frère, me dit tout bas Pierre, qui ne se soucie point d'être vu par son ancien ami. Je vais céder au désir de mon frère; nous allons partir... mais il n'est plus temps: un homme se jette de la fenêtre d'un entresol dans le jardin, et se relève en faisant l'Amour. Il se trouve positivement devant nous, et pousse un cri de surprise en nous apercevant.

--O divinité des artistes! voilà de tes bienfaits! dit Rossignol en s'avançant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voilà Castor et Pollux... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans l'embarras.

Pierre est rouge de colère; je ne reviens pas de l'impudence de ce drôle, et l'hôte nous regarde avec étonnement en balbutiant:--Comment, messieurs, vous êtes amis de ce mauvais sujet?

--Mauvais sujet!... s'écrie Rossignol; qui t'a permis de m'appeler ainsi, méchant rôtisseur de chats!

Ces mots rendent le traiteur furieux.

--Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chènevis. Allons! mon petit Pierre, quelques écus pour ton ancien compagnon de plaisir.

Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a l'audace de vouloir me serrer la main.

--Si vous n'aviez fait que m'escroquer mon argent, lui dis-je, je pourrais encore l'oublier; mais vous avez cherché à rendre mon frère aussi méprisable, aussi vil que vous, et vous osez nous nommer vos amis! ce mot, dans votre bouche, est le dernier des outrages. Estimez-vous heureux si je ne me joins pas à monsieur pour vous faire punir.

--C'est ça!... de la morale aux amis quand ils sont dans le malheur: eh bien! mes petits ramoneurs, on se passera de vous, et on n'avalera pas de suie pour ça.

Comme Rossignol achevait ces paroles, l'hôtesse, qui était allée chercher la garde au moment où il s'était précipité de l'entresol, paraît à l'entrée du jardin, suivie d'un caporal et de quatre fusiliers, tandis que par une autre porte le commissaire arrive, conduit par un garçon traiteur. A la vue des soldats, Rossignol fronce le sourcil, et je l'entends murmurer:

--Non, sacrebleu! le premier torse antique n'ira pas moisir dans une prison.

--Voilà le coupable, dit l'hôtesse au commissaire en désignant Rossignol, qui s'avance vers l'homme de justice en s'arrêtant à chaque pas pour lui faire un salut jusqu'à terre, en sorte que le commissaire ne peut jamais parvenir à voir sa figure.

--Pas tant de politesses, monsieur, et répondez, dit l'homme de paix tandis que Rossignol fourre ses doigts dans une vieille tabatière que le caporal vient d'entr'ouvrir. Vous ne voulez pas sortir d'ici, monsieur?

--C'est faux, monsieur le commissaire! je ne demande, au contraire, qu'à m'en aller.

--Mais vous ne voulez pas payer, monsieur?

--Je n'ai pas dit un mot de cela, monsieur le commissaire; et, bien loin de là, mon intention a toujours été de donner un joli pourboire au garçon.

--Alors, monsieur, payez donc votre compte, et que cela finisse.

--Ah! un moment, monsieur le commissaire, je ne dis pas que je peux payer à présent. J'attends mon homme d'affaires; il n'arrive pas, est-ce ma faute? En attendant, je suis modèle; si par hasard madame votre épouse était enceinte, monsieur le commissaire, et qu'elle voulût considérer un bel homme, je suis à votre service.

--Caporal, emmenez ce drôle; on l'enverra ce soir à la préfecture! dit le commissaire en s'éloignant de Rossignol, qui chante entre ses dents:

/p Va-t'en voir s'ils viennent, Jean... p/

Le caporal s'avance avec ses hommes; Rossignol, va lui-même au-devant d'eux en disant:

--Je me rends à discrétion, mes anciens, bien persuadé que mon innocence sera reconnue comme celle de la chaste Suzanne; je ne demande pas mieux que de vous suivre.

Les soldats ne serrent pas de trop près un homme qui paraît fort disposé à les suivre. Rossignol passe au milieu d'eux. Sorti du jardin, il s'arrête, fouille dans ses poches, et s'écrie:

--J'ai oublié mon mouchoir... Je ne veux pas leur en faire cadeau.

--Je vais vous l'avoir, dit le caporal en faisant signe à ses soldats de s'arrêter et retournant sur ses pas.

Par un mouvement naturel, les soldats se sont retournés vers la maison du traiteur; c'est ce que Rossignol attendait. Aussitôt il prend sa course et gagne le pont d'Austerlitz. L'invalide lui demande un sou; il lui répond par un coup de poing qui le renverse et continue de se sauver. Cependant les soldats se sont retournés, le caporal est revenu, on court après Rossignol en criant:--Arrête!

Celui-ci approche de l'autre bout du pont et compte franchir la barrière; mais déjà les cris de l'invalide et du caporal ont été entendus: la barrière est gardée; la foule est amassée; et il n'y a pas moyen de sauter par-dessus tout ce monde-là. Rossignol revient sur ses pas... Il est cerné de chaque côté; déjà le caporal et l'invalide s'approchent d'un air triomphant en s'écriant.

--Nous le tenons!

--Prenez garde de le perdre! leur répond Rossignol, et, au moment où le caporal va l'atteindre, il monte sur le parapet et se précipite dans la rivière en chantant:

/p Moi, je pense comme Grégoire, J'aime mieux boire. p/

Les soldats sont restés stupéfaits. La foule se porte sur les deux rives; on cherche les bateaux; mais là rivière est très-forte, et le courant entraîne le beau modèle jusqu'aux filets de Saint-Cloud.

Ce spectacle a vivement frappé Pierre; je me hâte de l'emmener en lui disant:

--Voilà, mon ami, quelle est souvent la fin de ces hommes qui n'ont ni honneur, ni moeurs, ni probité.

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