CHAPITRE XXXI
DIFFÉRENTES MANIÈRES D'EMPLOYER SA FORTUNE.
Nous avons pris la voiture de Fontainebleau. Pendant la route, je parle peu... j'éprouve une espèce de honte en songeant qu'il n'a fallu que huit jours à Manette pour changer toutes mes résolutions; mais dois-je lui en vouloir de cela? Oh! non! non! je ne lui en veux pas, et lorsque nos yeux se rencontrent, ce qui maintenant arrive beaucoup plus souvent qu'autrefois, je sens que je n'ai nulle envie de la quitter pour retourner dans ma solitude.
Nous sommes à Paris; il est bien juste que je ramène Manette chez son père. En nous apercevant, le bon Bernard fait une exclamation de plaisir. Je tombe dans ses bras.
--Le voilà! mon père, dit Manette, le voilà!... Ne vous avais-je pas dit que je le ramènerais?
--C'est ma foi vrai!... ce cher André! ah çà! mon garçon, tu ne nous feras plus de pareilles escapades, j'espère?
--Non, père Bernard, oh! je vous le promets.
--A la bonne heure! car, vois-tu, ça nous rend tous comme des imbéciles!
--Désormais vous me verrez tous les jours; je passerai près de vous tous les moments où je ne travaillerai point; car je veux travailler, je veux acquérir du talent.
--Tu feras bien, mon ami; tu as de la fortune, c'est fort bien; mais on ne sait pas ce qui peut arriver, il faut se ménager des ressources en cas de revers.
--Et Pierre, mon frère... il me tarde de l'embrasser.
--Morgué! ce garçon-là se donne bien du mal pour te retrouver, car il n'est jamais chez lui; impossible de le rencontrer.
--Et il n'est pas venu vous voir?
--Non, pas depuis bien longtemps.
Quelque chose me dit que ce n'est pas à me chercher que Pierre passe son temps. Je reste chez mes bons amis jusqu'à la fin du jour; je ne me suis jamais si bien trouvé chez eux. J'ai de la peine à quitter Manette, et en nous disant adieu le soir nos yeux se promettent de se revoir le lendemain.
Je retourne chez moi; je n'ai plus nulle envie de passer devant l'hôtel; je me promets au contraire d'éviter avec soin la rue où il est situé, comme je me suis promis de ne plus parler des personnes qui l'habitaient.
Il est dix heures du soir quand je frappe à mon ancienne demeure. La portière paraît saisie en me voyant: car Rossignol, avec ses poses et quelques cadeaux (qui lui coûtaient peu, les objets venant de chez moi), avait eu le talent de se rendre madame Roch favorable, et celle-ci pense sans doute que mon arrivée va changer les choses.
--Mon frère est-il chez nous? dis-je à la portière.
--Non, monsieur... il est sorti pour vous chercher, avec son ami intime.
--Son ami intime?... Ah! mon frère a un ami intime?
--Oui, monsieur, un bel homme, très-aimable et très-gai... il loge même chez vous, il habite votre chambre...
--Ah! diable!... il faudra cependant que cet ami intime, qui est si bel homme, ait la complaisance d'aller coucher ailleurs...
--Monsieur, ceci sont vos affaires, je n'ai point de conseils à vous donner.
--Sans doute... et à quelle heure rentrent ordinairement ces messieurs?...
--Mais, monsieur, ils n'ont point d'heure fisque, c'est tantôt ceci, tantôt cela... Quelquefois même ils ne reviennent que le lendemain.
--Ah! ah! il me paraît que mon frère emploie aussi la nuit à me chercher, et il faudra que je couche dans la rue, si cela lui arrive aujourd'hui.
--Oh! vous pouvez rentrer chez vous, monsieur, il y a du monde: le jockey de ces messieurs y est.
--Comment, mon frère a pris un jockey?
--Oui, monsieur, un petit bonhomme assez tapageant; je me suis plaint quelquefois du bruit qu'il fait dans la journée, et ces messieurs m'ont promis de le séquestrer davantage.
--Oh! je vous promets aussi que tout cela ne durera pas.
Je prends de la lumière et je monte l'escalier, curieux de connaître cet intime ami avec lequel Pierre a partagé son logement. Le souvenir de Rossignol se présente un moment à mon esprit: mais je ne puis croire que mon frère l'ait fréquenté de nouveau après ce que je lui en ai dit.
Arrivé devant ma porte, je m'aperçois qu'elle est ouverte. La portière avait raison de me dire que je pouvais entrer facilement; il me paraît que mon logement est devenu un lieu public.
J'entre... à chaque pas ma surprise augmente: quel désordre! des chambres qui ont l'air de n'avoir pas été balayées depuis six mois; des meubles qui ne sont plus en place... dans la salle à manger, je vois sur un guéridon les débris du déjeuner; il me paraît qu'on tient table ouverte. Plus loin, des fauteuils couverts de taches... Dans le salon, la glace est brisée... et plus de pendule sur la cheminée... Ah! Pierre!... Pierre!... que signifie tout cela?...
J'entre dans sa chambre... le lit n'est point fait: on ne sait où marcher, pour ne point mettre le pied sur quelque chose; je passe dans la mienne, c'est encore pis: j'ouvre ma commode... les tiroirs sont vides, les armoires aussi; plus de tableaux sur les murs. Je crois que si j'avais tardé encore quelque temps, j'aurais trouvé mon appartement entièrement démeublé.
Mais où donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne l'entends. Enfin, après avoir visité partout, j'entre dans la cuisine, et j'aperçois, sous la pierre qui servait à laver, un petit garçon couché et endormi auprès de sept ou huit pots de confitures qui sont tous entamés. C'est là, sans doute, le jockey dont on m'a parlé. Je le reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le dormir: celui-là est le moins coupable; mon frère et son ami ne se sont pas contentés de confitures.
Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je n'ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mère m'a recommandé de veiller sur mon frère; au lieu de cela je l'ai laissé maître de ma fortune; s'il s'est mal conduit, n'en suis-je pas la cause?
Ma montre marque deux heures, et mon frère ne rentre pas. Où est-il?... que ne puis-je le deviner!... j'irais l'arracher aux misérables qui le perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et s'attachent à lui donner toutes les habitudes du vice.
Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans doute.... oui, j'entends monter l'escalier... l'un chante, l'autre se plaint..... et dans le chanteur j'ai déjà reconnu Rossignol; je dois m'attendre à tout.
Je me tiens à l'écart pour les examiner un instant à mon aise. J'ai laissé la porte ouverte pour qu'ils ne réveillent point leur jockey. Ils entrent... grand Dieu! dans quel état!... Tous deux sont gris, mais ce n'est rien encore: mon frère a un oeil presque sorti de la tête; Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs habits sont déchirés, et ils n'ont plus ni cravate ni col.
Pierre, qui est le plus gris, peut à peine se soutenir; il va se jeter sur le premier fauteuil, en portant une main à son oeil; Rossignol se tient encore un peu et chantonne en jurant après son jockey.
--Où est-il donc, ce petit drôle de... polisson... qui laisse les portes ouvertes pour qu'on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sûr qu'il mange encore nos confitures..... holà!.... Frontin!... Lafleur!... Lolive!... je veux qu'on bassine mon lit!... ou je mets le feu à la maison!...
En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute sa force sur la table du déjeuner. Je n'y puis plus tenir, et je me montre brusquement à ces messieurs.
--Un homme!... s'écrie Rossignol, qui ne me reconnaît pas, un homme chez nous... la nuit!... Ah çà! est-ce que madame Roch s'est laissé graisser la patte?... L'ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons connaissance...
--Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son oeil et faisant tous ses efforts pour ouvrir l'autre.
--Qui je suis? malheureux!... si la débauche ne t'avait pas abruti, me ferais-tu cette question?
Pierre a reconnu ma voix... il se lève... me regarde... puis retombe sur le fauteuil en prononçant:--Mon frère!... et il baisse sa tête sur sa poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant à Rossignol, en voulant se reculer précipitamment, avec son balai à la main, il s'est jeté dans la table et tombe avec elle en s'écriant:
--Son frère!... bah!... ça n'est pas possible!... il a promis qu'il ne reviendrait pas.
--Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser de chez lui.
--Comment!... qu'est-ce que c'est?... est-ce qu'on se fâche pour des plaisanteries?... parce que j'apprends à Pierre à descendre gaîment le fleuve de la vie...
--Sortez d'ici, misérable, qui avez rendu mon frère presque aussi vil que vous!... sortez, ou je ne serai plus maître de ma colère!...
--Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s'il a l'oeil poché, c'est qu'il a voulu valser avec la particulière dû caporal; je me charge de les raccommoder demain matin.
Je n'écoute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en appliquant une dizaine de coups sur les épaules, je le pousse hors de chez moi. Le beau modèle descend les escaliers, cogne à la loge de la portière, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la complaisance de madame Roch ne va pas jusque-là. Elle tire le cordon à Rossignol, qui sort enfin en lui criant:
--Adieu, ma petite mère, je n'ai pas le temps défaire Achille ce soir... ça sera pour une autre fois.
Je suis revenu près de mon frère; il est toujours assis dans le fauteuil, la tête baissée sur là poitrine, il n'ose pas bouger... Le malheureux me fait pitié, son oeil noir et enflammé doit le faire souffrir; tâchons de le soulager, nous le gronderons après.
Je cherche de l'eau fraîche; tous les verres sentent la liqueur. Je cours à la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir à trouver une serviette pour bassiner son oeil... mon mouchoir servira. Je m'approche de Pierre, je lui prends la tête et je lave sa blessure... il se laisse faire, mais il pleure... il se jette à mes genoux...
--Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit jamais se mettre aux genoux d'un autre!... encore moins à ceux de son frère!
--Ah!... André!... je suis si fâché...
--Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin, et, quoique vous me paraissiez maintenant habitué à faire de la nuit le jour, il me semble qu'il est temps de se reposer. Allez vous coucher, Pierre, et tâchez de dormir, vous on avez besoin.
Il m'obéit et se rend dans sa chambre: quant à moi, qui ne me soucie point de me coucher dans le lit qu'a occupé M. Rossignol, je me jette dans un fauteuil et j'y dors paisiblement; car ma conscience ne me reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait naître Adolphine.
Le lendemain, mon premier soin est de congédier le jockey et de faire venir une femme intelligente qui remet un peu d'ordre dans mon appartement. J'ai ouvert mon secrétaire, il est vide; et il renfermait deux mille francs quand je suis parti! L'argenterie a aussi disparu, ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son réveil, savoir toute la vérité. Je me rends chez mon notaire; j'ai eu l'imprudence de laisser à Pierre une autorisation pour disposer de ce qui m'appartenait... Sachons l'usage qu'il en a fait.
--Votre frère a touché quatorze mille francs depuis votre départ, me dit le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l'argent, accompagné d'un grand drôle que j'avais envie de chasser à coups de bâton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il me montrait le papier que vous lui aviez laissé pour qu'il pût disposer de votre bien; lorsque je lui disais qu'il touchait à son fonds et diminuait son revenu, son compagnon s'écriait: Vendez, vendez, monsieur le notaire, mais donnez-nous de l'argent; nous faisons des opérations superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.
Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dépensé seize mille francs, sans compter l'argenterie, les pendules, les tableaux, etc.; encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m'a laissé était dissipé dans les orgies, et passait entre les mains d'escrocs ou de femmes perdues.
Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint, autrefois si frais, si vermeil, est pâle et flétri; sa démarche ressemble à celle des bons sujets qu'il fréquentait. Son oeil n'est point guéri, et tout annonce au contraire qu'il conservera les marques de la blessure qu'il a reçue.
Il n'ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une glace qui a échappé au passage de Rossignol.
--Pierre! regardez-vous... voyez combien vous êtes changé!... Votre conduite, depuis mon absence, non-seulement détruisait ma fortune, mais ruinait votre santé. Six mois se sont à peine écoulés, et il semble que vous ayez vécu deux ans de plus. Vous avez dépensé seize mille francs, et comment?... Vous n'osez pas le dire!... jadis, avec le quart de cette somme, vous auriez vu le moyen de vous établir. Les pendules ont disparu...
--Rossignol disait qu'elles étaient de mauvais goût, et qu'il en apporterait de plus belles.
--L'argenterie était aussi de mauvais goût, à ce qu'il paraît?
--Il prétend l'avoir prêtée à une dame qui a passé avec en Amérique.
--Mon linge, mes vêtements?...
--Il disait que ce n'était pas fait à la mode.
--Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...
--Il m'a dit que son portrait étant dans chacun de ces tableaux, il avait le droit d'en disposer, et qu'il allait les envoyer dans sa famille.
--Et vous avez pu vivre avec un tel misérable!... il vous avait déjà volé, je vous avais averti; et c'est avec cet homme que vous passez tout votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le maître d'y commander... Vous prenez ses goûts, ses habitudes, ses vices; au lieu de fréquenter les amis véritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possède toute votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journées en couchant dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc là ce que vous deviez faire à Paris, et le résultat des leçons de notre père?
Mon frère ne me répond pas; il paraît atterré. Sentirait-il du moins ses torts?... mais il s'éloigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant les mauvaises habitudes qu'il a contractées?... Dois-je le renvoyer en Savoie? mais s'il y portait le goût de la débauche, de l'oisiveté; si les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa conduite y fût blâmable, que me dirait ma mère?...
--Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin d'une forte leçon, et qu'il faut se hâter de le faire changer d'existence, si je ne veux pas qu'il se perde tout à fait.
Je suis depuis longtemps plongé dans mes réflexions, lorsque j'entends quelqu'un s'avancer... c'est mon frère qui revient sans doute... je lève les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire, il a ses crochets sur le dos...
--André! me dit-il, je n'ai fait que des sottises depuis que je suis devenu un beau monsieur; si je continuais à être riche et à ne point travailler, je pourrais devenir tout à fait mauvais sujet... je retourne à mon premier métier; tant que j'ai été commissionnaire, je me suis bien conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n'auras plus à rougir de ton frère.
Pauvre Pierre!... je n'y tiens plus, je me jette dans ses bras, je l'embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prêt à lui dire de rester avec moi... mais non! je sens que mon frère a besoin de retremper son âme avec ces hommes laborieux et intègres qui gagnent leur vie à force de travail et de fatigue. Après avoir passé six mois dans la société de Rossignol, cela lui fera du bien d'être quelque temps commissionnaire.
--Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton coeur est toujours aussi bon, et que ta tête seule était coupable. Reprends tes crochets, j'y consens; répare ta conduite passée, et qu'en te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te présenter à notre mère.
Pierre m'embrasse de nouveau, puis s'en va, ses crochets sur le dos, en fredonnant cet air qu'il chantait le jour où je l'ai rencontré dans une allée en face de l'hôtel.
J'ai rempli les devoirs de la nature, courons près de Manette oublier les tourments que Pierre m'a causés.
Elle m'attendait avec impatience, avec inquiétude même, car je suis à Paris, et elle craint sans doute que je n'y retrouve mes souvenirs, que je cède au désir de revoir les lieux que j'ai habités si longtemps, et peut-être que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais je le lis dans ses yeux, où j'aime tant maintenant à reposer les miens. Chère Manette! non, tu n'as plus rien à craindre; je ne songe maintenant qu'à faire ton bonheur, qu'à récompenser cet amour pur, désintéressé, dont tu m'as donné tant de preuves, et que je n'ai apprécié que si tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un seul regard la rassure et lui rend la tranquillité.
Je raconte à mes amis tout ce que Pierre à fait en mon absence. Ils n'en reviennent pas... ils croyaient mon frère aussi simple dans ses goûts que dans son langage. La fin de mon récit les console.
--Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets; qu'il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que ça ne vaut pas mieux que d'être fainéant, vaurien et fripon?
--Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en Savoie?
--Dans quelque temps, j'espère, il y retournera avec moi! dis-je en regardant Manette, qui se trouble et rougit.
--Avec toi! André! tu veux donc y retourner encore?...
--Oui, et pour ne plus m'en éloigner.
Manette soupire; je n'en dis pas davantage, mais j'ai mon projet. Je veux acquérir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je veux aussi que Pierre soit entièrement corrigé des défauts qu'il a contractés, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j'emmènerai une compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grâce à la fortune que je possède encore, je pourrai acheter dans mon pays une jolie propriété, y réunit tout ce qui embellit la solitude, m'y livrer à mon goût pour les arts, et y jouir de l'amour de Manette; car on, pense bien que c'est elle qui doit être la compagne que je veux emmener.
Je ne lui ai pas encore parlé, de tout cela; je ne lui ai point dit un mot d'amour; jamais non plus elle ne m'a avoué ce qui se passe dans son coeur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduité, mais je ne suis pas un jour sans voir Manette; c'est près d'elle que je vais passer tous les moments que je ne donne pas à l'étude.
Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entières auprès d'elle. Pendant qu'elle travaille, j'admire ses traits, ses grâces, l'expression aimable de sa physionomie; je m'étonne de ne point avoir admiré tout cela plus tôt; mais alors un autre amour remplissait mon coeur... celui-là m'a rendu longtemps malheureux! il était réservé à Manette de me faire connaître les douceurs de ce sentiment.
Plus le temps s'écoule, plus Manette paraît heureuse; ses inquiétudes se calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il ne m'échappe un mot sur les habitants de l'hôtel, jamais je ne passe devant cette maison, et, à Paris, on peut vivre et mourir sans rencontrer ceux qu'on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses crochets, le goût du travail et sa gaieté d'autrefois. Je suis content de mes progrès, et je vois arriver le moment où je pourrai réaliser mes projets.
Il y a dix mois que je suis revenu à Paris avec Manette, et que mon coeur s'est ouvert à un nouveau sentiment; ce temps a passé bien vite; encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre inattendue vient déranger tous mes plans.
En me rendant un jour chez Bernard, je passe près d'une femme qui m'arrête en poussant un cri de joie. C'est Lucile... sa vue me fait mal; car elle me rappelle en une minute huit années de mon existence, que je veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.
--C'est vous, monsieur André? que je suis contente de vous rencontrer! il y a si longtemps que je ne vous ai vu... Vous êtes engraissé, je crois... et moi, comment me trouvez-vous?
--Toujours la même...
--Oh! vous dites cela par galanterie; je suis un peu maigrie...--Mais que voulez-vous! les peines des autres me touchent, moi; je suis si sensible, et cela influe sur ma santé...
--Adieu, Lucile, je suis bien aise de vous avoir vue; mais je ne puis m'arrêter davantage.
--Un moment donc!... quand on a été si longtemps sans se voir!... j'ai mille choses à vous dire...
--Oh! je ne dois pas les entendre... Il est des personnes que je veux oublier... présentez mes respects à madame la comtesse, c'est tout ce que je désire...
--Mon Dieu! est-ce qu'il faut se quitter comme cela?... Je pense bien que maintenant vous êtes guéri de votre amour!... et je n'ai pas envie de vous en parler!... C'était une passion d'enfance... tout le monde en a eu comme cela; mais ça se passe en grandissant. Moi, à douze ans, je me rappelle que j'étais très-amoureuse de mon cousin, que j'appelais mon petit mari... Je croyais alors que ça durerait toujours... Ah! ce pauvre garçon, je le trouve affreux à présent.
--Mais, Lucile, on m'attend...
--Eh bien! monsieur André, vous ne pouvez pas me sacrifier un quart d'heure?... à une ancienne amie... qui vous aime toujours autant?... C'est un si grand hasard de vous rencontrer à présent que je demeure à une lieue de vous!
--Comment? ne seriez-vous plus chez madame la comtesse?
--Si fait.
--Est-ce qu'elle n'habite plus son hôtel?
--Son hôtel... vous ne savez donc pas qu'elle n'en a plus?
--Elle n'en à plus!... que dites-vous, Lucile? quoi! madame la comtesse...
--Comment! vous ignorez ce qui s'est passé!...
--Je ne sais rien, vous dis-je, parlez, Lucile! instruisez-moi...
--Oh! vraiment, il est arrivé tant d'événements depuis que je ne vous ai vu... Cette pauvre Adolphine... et sa mère, ma maîtresse!... voilà ce que c'est, aussi, les parents ne se rappellent pas qu'ils ont été jeunes; ils marient leurs enfants contre leur gré, et puis ça va comme ça peut...
--De grâce! Lucile...
--Écoutez: d'abord on a marié mademoiselle à son cousin... vous savez cela; elle a pleuré, cette pauvre petite, beaucoup pleuré, en secret, car elle craignait de faire du chagrin à sa mère... Mais elle vous aimait, je l'ai bien vu, moi; et elle n'osait, pas le dire; une demoiselle bien élevée veut toujours cacher cela; d'ailleurs, madame lui avait répété si souvent que jamais vous ne pourriez être son époux!... Mon Dieu! on aurait bien mieux fait cependant!... Vous l'auriez rendue heureuse, vous!...
--Lucile, ce n'est pas cela que je vous demande...
--Eh bien! vous saurez que huit jours après le mariage de sa fille, M. le comte est mort d'une indigestion de homards; jusque-là il n'y avait pas encore grand mal; cependant s'il fût mort plus tôt, peut-être le mariage n'aurait-il pas eu lieu, car c'est lui qui l'a voulu... Pendant quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprès de sa femme; mais à peine deux mois s'étaient écoulés que déjà il avait changé de manières: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il abandonna entièrement sa jeune épouse; mais celle-ci ne se plaignait point et passait tout son temps près de sa mère. Madame la comtesse voulut faire quelques représentations à son neveu... Oh! dès lors ce fut bien pis; il répondit qu'il était le maître et qu'il le ferait voir!... Hélas! il ne l'a que trop fait voir. Jugez, mon cher André, du désespoir de ma bonne maîtresse en apprenant que l'époux de sa fille jouait et se livrait à mille désordres. M. Thérigny avait eu l'art de cacher l'état de ses affaires à son oncle; ce qui ne lui avait pas été difficile, car M. de Francornard ne s'entendait qu'à ordonner un dîner. Bref, on a appris qu'en se mariant il était déjà criblé de dettes, et que ses créanciers n'avaient attendu en silence que dans l'espoir que son mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais, avec un tel fou la fortune d'un nabab n'aurait pas suffi! Malheureusement ma maîtresse et sa fille n'entendent rien aux affaires d'intérêt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les créanciers sont venus saisir l'hôtel et tout ce tout qui était dedans. Ces dames n'ont eu que le temps de s'éloigner avec ce qu'elles avaient de plus précieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je n'ai point consenti à l'abandonner... quoique M. Champagne me fit encore des propositions... Mais fi! je n'ai pas voulu l'écouter; c'est un voleur, et je gage qu'il s'est entendu avec les créanciers. Enfin, nous avons été prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous y attendons qu'il plaise à M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie de l'hôtel, de vouloir bien donner de ses nouvelles à sa femme.
Je resté quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice réduite à vivre obscurément... à se priver peut-être de mille douceurs qui deviennent des nécessités pour les gens élevés dans l'opulence!... Et sa fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m'habituer à l'appeler madame, malheureuse, abandonnée par son mari et forcée de cacher ses larmes à sa mère!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels événements?
Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s'éloigner. Je l'arrête à mon tour.
--Lucile! je désire vous revoir, lui dis-je.
--Je ne quitte guère ces dames; cependant pour vous, monsieur André, il n'y a rien que je ne fasse...
--Oh! ce n'est pas de moi qu'il s'agit!... Je veux... je ne sais encore... mais il est impossible qu'elles restent ainsi...
--Mon Dieu! comme vous paraissez agité!... Vous êtes si bon, André! les nouvelles que je vous ai apprises vous ont affligé... J'aurais dû vous les taire peut-être; mais je ne sais rien cacher, moi!
--Ah! je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer... que n'ai-je su plus tôt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que je vous parle...
--Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je suis sûre qu'elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.
--Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi après-demain... Entendez-vous, après-demain; surtout n'y manquez pas!...
--Oh! soyez tranquille, est-ce que j'ai jamais manqué un rendez-vous!...
--Adieu, Lucile!... et surtout ne parlez pas de moi, ne dites pas que vous m'avez rencontré.
--C'est entendu, adieu!
Lucile s'est éloignée. Je ne suis pas encore revenu de ce qu'elle m'a appris. Déjà mon plan est arrêté; mais Manette m'attend... Lui dirai-je ce que je vais faire? Oui, Manette m'approuvera, j'en suis sûr, et je ne dois rien lui cacher.
Manette est seule; dès qu'elle m'aperçoit, mon agitation, mon trouble la frappent; elle court à moi:
--André, que t'est-il arrivé?
--Rien... à moi...
--Comment?... André, tu me caches quelque chose, tu as fait quelque rencontre...
--Oui, j'ai rencontré Lucile.
--Et c'est cela qui vous a ému à ce point!... Elle vous aura parlé de quelqu'un... que vous aimez encore.
--Manette, écoute-moi: Lucile m'a appris que ma bienfaitrice et sa fille ont perdu toute leur fortune par suite de l'inconduite du marquis; qu'elles habitent un petit logement au quatrième, après avoir habité un hôtel; qu'elles n'ont plus pour ressources que leurs bijoux... leurs parures...
--O mon Dieu!...
--Manette, tout ce que j'ai, je le tiens de M. Dermilly; il fut aussi mon bienfaiteur: mais il était l'ami le plus sincère de madame la comtesse! S'il vivait, ne penses-tu pas qu'il donnerait tout pour rendre quelque aisance à sa chère Caroline?...
--Oh! oui, sans doute.
--Eh bien! ce qu'il ferait, je dois le faire; je ne conserverai point de fortune lorsque ma bienfaitrice n'en a plus; j'ai reçu des talents, de l'éducation, je puis travailler; mais elle, elle ne le peut pas elle ne le doit pas tant que j'existerai. Si j'ai quelque regret de cesser d'être riche, c'est parce que je ne pourrai plus offrir que ma main à celle que je voulais emmener en Savoie... Manette!... voudras-tu m'épouser... lorsque je n'aurai plus rien?...
--Que dit-il?... ô mon Dieu!... c'est donc moi... André! est-il vrai que tu veux m'épouser?... Ah! répète-le-moi encore!... Je suis si heureuse!... André! tu m'aimes donc?...
--Si je t'aime! Manette! ne le sais-tu pas?...
--Oui... sans doute... comme une soeur... mais c'est autrement que l'on doit aimer sa femme...
--Rassure-toi, c'est de l'amour... oui, l'amour le plus tendre que je ressens pour toi; désormais je ne veux plus vivre sans Manette...
--Méchant!... et tu ne le disais pas! Est-ce que tu n'avais pas aussi lu dans mon coeur?... Ah! jamais il n'a battu que pour toi.
Je prends Manette dans mes bras, je la presse tendrement contre mon coeur: ses larmes coulent, mais celles-là sont de joie, de bonheur, et je ne cherche point à les retenir.
--Et ma bienfaitrice? dis-je à Manette au bout d'un moment.
--O mon ami! il faut lui donner tout ce que tu possèdes... Vends bien vite, vends tout!... Il me semble qu'en cessant d'être riche, tu te rapproches de moi. Tu n'as pas besoin de fortune, tu as des talents, nous travaillerons... Nous serons si heureux!... Mais madame la comtesse, si tu la laissais dans la gêne, ce serait de l'ingratitude, de l'égoïsme; ah! mon ami, il faut bien vite te défaire de tes richesses; tu vois qu'elles ne donnent pas toujours le bonheur: elles ont manqué faire un mauvais sujet de ton frère, elles auraient pu aussi t'éloigner de moi... que je serai contente quand tu ne les auras plus!
J'embrasse encore Manette; je vais la quitter, lorsque son père revient: Manette court à lui, elle pleure et rit en même temps. Le bon porteur d'eau ne sait ce que tout cela signifie.
--Mon père! il m'aime, il m'épouse, il me l'a dit... il n'en aime plus d'autre... je serai sa femme... Vous le voulez bien, n'est-ce pas? ah! dites donc que vous le voulez bien...
A ce discours de sa fille, Bernard répond:
--Comment?... que diable as-tu à sauter ainsi?... Qui est-ce qui t'épouse comme ça tout de suite?...
--Mais c'est André! mon père... est-ce que j'en aurais épousé un autre?
--Oui, père Bernard, dis-je à mon tour, c'est moi qui vous demande la main de Manette, qui vous promets de l'aimer toute ma vie; mais je dois aussi vous dire que je ne suis plus riche, et que je ne possède plus la fortune que m'avait laissée M. Dermilly.
Je conte au bon Auvergnat tout ce que j'ai appris, les malheurs arrivés à ma bienfaitrice, et mes intentions à son égard. Quand j'ai achevé mon récit, Bernard, pour toute réponse, met la main de sa fille dans la mienne, et me serre dans ses bras. Brave homme!... Combien de pères en sachant que je ne possédais plus rien, m'auraient signifié de ne plus songer à leur fille!
Je vais courir chez mon notaire. Manette m'arrête sur l'escalier... Elle tremble, elle est embarrassée.
--Qu'as-tu donc? lui dis-je.
--Tu vas chez ton notaire...
--Sans doute.
--Puis... quand il t'aura donné ce que tu désires, tu iras... chez madame la comtesse?...
--Non, c'est à Lucile que je remettrai tout en lui défendant bien de faire connaître de qui elle tient cet argent. De moi, madame la comtesse ne voudrait rien recevoir, cela blesserait sa fierté... Elle croirait peut-être devoir me refuser; mais elle ne se doutera pas que c'est d'André que lui vient ce secours!...
--Oh! tu as raison, André; c'est bien mieux comme cela! ainsi tu n'iras pas chez elle, n'est-ce pas?
--Non, Manette, je n'irai pas.
Manette recouvre sa tranquillité. Aimable fille! je lis dans ton coeur: tu crains que la vue d'Adolphine ne me ramène à mes premiers sentiments; ne crains rien, Manette! quand l'amour est guéri par un autre amour, il ne renaît plus.
Je cours chez mon notaire, je lui apprends en deux mots que je veux réaliser tout ce que je possède et qu'il m'en faut la valeur dans vingt-quatre heures, dussé-je perdre dans mes marchés! Obliger proprement, c'est obliger deux fois. Mon notaire me regarde avec surprise; il pense sans doute que je vais encore plus vite que Pierre; il veut m'adresser quelques observations, je ne les écoute point. Ce ne sont pas des avis que je demande, c'est de l'argent.
Enfin j'ai promesse pour le lendemain. Le temps s'écoulera lentement d'ici là! mais j'oubliais que, n'étant plus riche, je ne dois plus garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pièce pour coucher; une autre plus grande qui me servira d'atelier, c'est tout ce qu'il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d'avoir terminé les tableaux que j'ai commencés; et c'est avec le prix que j'en retirerai que je veux épouser Manette, lui acheter un trousseau et retourner dans mon pays; Cette pensée me donnera plus d'ardeur à l'ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!
J'ai trouvé le logement qu'il me faut: c'est près de chez Bernard, cela m'arrange parfaitement. Je retourne chez moi, je fais venir un tapissier, je vends tout ce qui ne m'est plus nécessaire dans mon nouveau domicile; puis je vais donner congé chez madame Roch et lui payer le terme qui sera vacant.
--Mais, monsieur, cela ne se fait point ainsi, me dit la portière, on donne congé trois mois d'avance; mais l'on peut demeurer jusqu'au quinze à midi.
--Je le sais, madame Roch; mais moi je veux déménager après-demain, je vous paye le terme vacant, vous n'avez rien à dire.
--C'est incohérent, monsieur, mais vous auriez pu trouver à louer pour le demi-terme.
Je laisse bavarder la portière, et vais faire les préparatifs de mon déménagement. Ces soins me font passer le temps, car je suis trop agité pour pouvoir travailler.
Enfin le lendemain arrive; il n'est pas encore l'heure d'aller chez le notaire; et avec ces gens de loi il ne faut pas se présenter une heure d'avance. Allons chez Manette: là on ne trouvera pas que j'arrive trop tôt.
Je lui conte ce que j'ai fait depuis la veille. Elle est enchantée d'apprendre que je vais venir demeurer auprès d'elle. Chère Manette! la certitude du bonheur l'embellit encore. Depuis hier il semble qu'elle jouisse d'une nouvelle existence; dans ses yeux, dans sa voix, dans ses moindres actions, respire l'amour qu'elle semble fière maintenant de laisser paraître.
L'heure d'aller chez le notaire est arrivée. J'y cours; il me fait signer mille papiers: je signe tout ce qu'il veut, quoiqu'il m'engage encore à réfléchir. Enfin il me remet un portefeuille renfermant quatre-vingt-quinze mille francs; c'est tout ce qui me revient d'une fortune que Pierre avait menée si grand train. Je prends le portefeuille avec ivresse, et comme si je venais de faire un marché d'or. Le notaire me prend pour un fou ou un libertin mais que m'importe ce qu'il pense de moi? ma conscience ne me fait point de reproches; et voilà le principal.
Je retourne chez moi attendre Lucile; celle-là sera exacte, j'en suis certain. En effet, un quart d'heure avant l'instant convenu, j'entends frapper à ma porte et bientôt Lucile est près de moi.
--Qu'y a-t-il de nouveau chez madame la comtesse? lui dis-je.
--Rien, on ne reçoit toujours aucune nouvelle du marquis. Ma jeune maîtresse, qui craint que sa mère ne manque de quelque chose, m'a priée hier, en secret, de lui chercher de l'ouvrage; madame m'a fait la même prière en cachette de sa fille... Ah! monsieur André! si vous saviez quelle peine cela m'a fait!
--Rassurez-vous, Lucile, de longtemps j'espère, elles n'auront besoin de recourir à de tels expédients. Tenez, prenez ce portefeuille... mais, avant tout, jurez-moi de faire exactement ce que je vous dirai.
Oh! je, vous le jure; vous savez bien que j'ai toujours fait tout ce que vous avez voulu.
--Vous remettrez ce portefeuille à madame la comtesse, vous lui direz qu'il a été apporté chez elle par un homme qui est reparti sur-le-champ et sans se faire connaître.
--Bon! bon! j'entends... et puis ensuite?...
--C'est tout, Lucile.
--Et je ne parlerai pas de vous?
--Oh! non, gardez-vous-en bien; c'est là surtout ce que je vous recommande.
--Bon, André! je vous deviné... ce portefeuille contient de l'argent, beaucoup d'argent peut-être; car vous êtes capable de vous priver de tout pour aider ma maîtresse.
--Non, Lucile, non, j'ai encore plus de fortune qu'il ne m'en faut... et d'ailleurs tout ce que j'ai n'appartient-il pas à m'a bienfaitrice?
--Et vouloir qu'elle ignore...
Lucile, si vous trahissez mon secret je ne vous reparlerai de ma vie.
--Eh bien! monsieur, on le gardera, soyez tranquille. Oh! je ne veux pas me fâcher avec vous... Ce cher André!..... ah! s'il avait épousé mademoiselle!..... comme elle serait heureuse!... elle ne pleurerait pas en cachette... ses yeux sont rouges le matin, que cela fait peine... Elle dit à sa mère que c'est qu'elle a la vue faible, mais je sais bien qu'en penser...
--Lucile... tâchez qu'elle soit heureuse... et donnez-moi quelquefois des nouvelles de madame la comtesse; tenez, voici ma nouvelle adresse. Adieu, Lucile! allez vite porter cela à ces dames.
--Ah! monsieur, il faut que je vous embrasse auparavant. Lucile m'embrasse et s'éloigne avec le portefeuille. Je me sens plus heureux, plus content que je ne l'ai jamais été: bien différent de beaucoup de gens; ce que je perds en richesse, je le gagne en gaieté.