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Chapitre 1

La grande rue de Beaumont était pleine de poussière, de soleil et de silence.
Personne sur le seuil des maisons de pierre grise, uniformément construites sur le même modèle, suivant une ligne tirée au cordeau. Au-dessus du rez-de-chaussée s’élevait un premier étage aux fenêtres garnies de petits carreaux verdâtres, doublés pour l’œil du curieux de rideaux de mousseline blanche à fleurs, plus impénétrables que les triples voiles d’Isis.

Madame Lagarde tricotait paisiblement un bas qui n’en finissait plus, tant la jambe en était longue ; dérogeant aux usages des gens comme il faut du pays, elle avait gardé à sa maison l’ancienne porte coupée en deux dans le sens de la hauteur, dont la partie inférieure, fermée au loquet, protégeait la salle contre les invasions probables des chiens, des poules, des oies, voire même des agneaux égarés. La partie supérieure, formant volet, restait ouverte et suppléait d’une manière très efficace au jour insuffisant que donnait l’unique fenêtre de la grande pièce du rez-de-chaussée.

— Voici la poste qui arrive, dit à demi-voix madame Lagarde au moment où la petite diligence jaune, traînée par un seul cheval qui emportait parfois jusqu’à huit personnes, malgré sa maigreur apocalyptique, passa devant sa fenêtre avec un bruit de ferraille distinct, mais modeste, comme il convient à un équipage qui fait le service public, payé par le gouvernement. La vieille dame retomba dans son silence ordinaire, coupé seulement par le cliquetis régulier des aiguilles dans le bas de laine ; les facteurs, un à un, entrèrent dans le bureau de poste, d’où ils ressortirent bientôt, le lourd sac plein de journaux et de lettres pendu en bandoulière, le gros bâton d’épine à la main.

— Mélanie, cria madame Lagarde, va donc voir à la poste s’il n’y a pas de lettres pour moi.

— Eh ! mon Dieu, pourquoi voulez-vous qu’il y ait des lettres pour vous ? fit Mélanie en apparaissant sur le seuil de la cuisine qui donnait du côté opposé sur un petit jardin plein de lavande et de romarin. Vous avez eu une lettre de votre fils, il y a quinze jours, et vous savez bien que personne d’autre ne vous écrit. Et puis, ce n’est pas votre jour de journal.

— Va à la poste tout de même, insista madame Lagarde, en faisant un accent circonflexe avec ses sourcils blancs ; s’il n’y a rien, cela te promènera.

Mélanie traversa la rue et disparut dans la porte du bureau de poste. L’instant d’après elle reparut une lettre à la main. Sa surprise était si grande qu’elle revint en courant et présenta à sa maîtresse par la fenêtre ouverte la large enveloppe cachetée de cire rouge.

Madame Lagarde ne parut pas moins étonnée que sa servante ; c’était un petit caprice despotique de femme désœuvrée qui l’avait portée à envoyer à la poste.

Ainsi que Mélanie l’avait dit, hormis les communications mensuelles de son fils, elle ne recevait pas une lettre en deux ans.

— Qui est-ce qui peut bien vous écrire, madame ? demanda Mélanie en se plantant devant sa maîtresse.

— Je ne sais pas, fit madame Lagarde en assujettissant ses lunettes et en décachetant l’enveloppe avec une sorte de respect.

Elle ouvrit la feuille de papier et la parcourut des yeux, puis son visage changea d’expression, et elle pâlit par degrés, comme si la vie se retirait d’elle.

— Qu’avez-vous, ma bonne dame ? s’écria Mélanie tout effrayée.

Avec cette confiance naturelle des serviteurs pour qui leurs maîtres n’ont pas de secret, elle étendait la main vers la lettre. Madame Lagarde retint le papier dans sa main.

— Attends, dit-elle ; je n’ai pas bien compris.

Elle ôta ses lunettes et les essuya avec soin, puis relut le papier depuis la première ligne jusqu’à la dernière avec un soin extrême. Lorsqu’elle eut terminé, elle regarda gravement Mélanie, et lui dit :

— Il est arrivé un grand malheur.

— Pas à votre fils, toujours, dit Mélanie d’un air furibond, comme si elle voulait se quereller avec la destinée.

— Si, Mélanie, à mon fils, et le malheur doit être grand en vérité, puisqu’il n’ose pas me l’apprendre lui-même.

— Qui est-ce qui vous écrit alors ? fit Mélanie avec humeur.

— Le notaire, répondit madame Lagarde. Il m’annonce que mon fils, ayant fait de mauvaises affaires, s’expatrie pour un certain temps…

— Eh bien ! et sa femme, qu’en fait-il, grommela Mélanie, et sa fille ?

— Le notaire n’en dit rien, répondit la vieille femme ; je pense bien que Georges m’écrira demain ; il n’a pas osé me porter le premier coup, mais je suppose qu’il ne va pas me laisser dans l’incertitude.

Madame Lagarde ôta ses lunettes, inutiles pour tricoter, les remit dans leur étui et reprit son bas de laine ; Mélanie se tint debout devant elle, et elles restèrent toutes deux silencieuses.

— Madame, fit la servante au bout d’un moment, qu’est-ce que c’est que des mauvaises affaires ?

— C’est bien des choses, ma pauvre fille, répondit la vieille dame avec un soupir. Va dans le jardin cueillir une laitue pour notre souper.

Mélanie obéit et referma derrière elle la porte de la salle. Madame Lagarde laissa tomber son tricot sur ses genoux, et deux larmes roulèrent lentement sur ses joues fraîches comme des pommes d’hiver bien conservées. Mélanie rentra dans la cuisine où on l’entendait aller et venir, mais madame Lagarde ne sortit pas de sa méditation.

Tout à coup, dans l’air paisible se fit entendre un roulement lointain. Les chiens assis au soleil dans la rue déserte levèrent le nez d’un air inquisiteur ; une calèche antique, traînée par deux chevaux poussifs, tourna le coin de la route, non sans accrocher un peu une borne placée là par la prudence de la commune. Cet édifice branlant s’arrêta devant le bureau de poste, où le cocher entra pour demander un renseignement. Il en ressortît aussitôt, et à l’inexprimable surprise de madame Lagarde, il prit ses chevaux par la bride, leur fit traverser la rue et s’arrêta devant la porte de la vieille dame.

Une femme coiffée de travers d’un chapeau fané à plumes ébouriffées et d’un manteau prétentieux descendit péniblement de dessous la capote du véhicule.

— C’est ici madame Lagarde ? demanda-t-elle en fourrant sa tête dans la salle par la partie supérieure de la porte.

— Oui, madame, répondit en se levant la vieille femme stupéfaite.

— Attendez ! fit l’étrangère en retournant à la calèche. Elle revint aussitôt, rapportant dans ses bras une petite fille de trois ans environ, belle comme le jour, et endormie de ce doux sommeil de l’enfance que rien ne trouble.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria Mélanie qui apparut le visage bouleversé.

— Cela, dit la femme, c’est la petite de M. Georges Lagarde. Nous en avons assez de la garder pour rien : mon mari me conseillait de la remettre à l’assistance publique, mais je me suis dit : Ma foi, tant pis, risquons le paquet. Je m’en vais la porter à sa grand-mère ; elle payera peut-être bien le voyage. La voilà.

En parlant ainsi, elle déposa la petite endormie dans les bras de Mélanie qui se trouvait plus près d’elle. La vieille servante avait eu envie de reculer ; elle accepta néanmoins le fardeau et regarda sa maîtresse avec une question dans les yeux.

— C’est donc Angèle ? dit madame Lagarde tout bas en regardant la petite fille, avec un mélange de curiosité, de tendresse et presque de crainte.

— Qu’est-ce que nous allons en faire ? grommela Mélanie en cherchant des yeux un endroit où elle pût déposer l’enfant sans la réveiller.

La grand-mère, qui contemplait Angèle depuis un instant, enleva adroitement l’enfant des bras de la servante et s’assit avec elle dans le grand fauteuil, sa place ordinaire.

— Nous l’aimerons, dit-elle pendant que son vieux visage s’éclairait d’une douce lueur.

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