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Chapitre 46

Angèle était assise devant la maison dans un petit jardin de Chaville.
Le jardin était tout petit, cependant rien n’y manquait, ni la pelouse entourée de corbeilles de géraniums, ni le petit taillis de lilas et de boules-de-neige, ni les allées serpentantes semées de gravier jaune. La maison aussi était complète ; seulement le tout eût tenu dans un appartement de grandeur moyenne. C’était la villégiature à l’usage de Tom-Pouce.

Une chose consolait de tout : entre les deux collines de Meudon et de Ville d’Avray, on voyait par une échancrure Paris dans le lointain gris embrumé, délicieusement fondu dans une sorte de poussière que doraient les rayons du soleil près de se coucher.

À ce tableau merveilleux, le cadre des bois verdoyants et du ciel bleu, à peine semé de nuages dorés aussi… Il y avait là de quoi satisfaire les âmes gourmandes de lumière et d’espace.

Angèle regardait cela et ne le voyait pas.

Son sacrifice était consommé. Elle avait voulu fuir Prosper, le fuir pour jamais ; elle avait réussi. Il était loin d’elle à présent. Il avait souffert, sans doute…

À cette pensée, le cœur de la jeune fille se serrait douloureusement. C’est si cruel de faire souffrir ceux qu’on aime ! Mais on n’obtient rien sans souffrance. Depuis les fruits de la terre jusqu’aux plus hautes récompenses du génie, tout ce que l’homme obtient, il l’obtient au prix de son travail et le plus souvent de sa douleur.

Angèle voulait que Marianne fût heureuse, que Prosper accomplît son devoir jusqu’au bout… Après quelques jours, quelques mois peut-être de trouble et de regrets, ces deux êtres faits pour vivre heureux ensemble s’uniraient dans la paix de leurs âmes, et continueraient ensemble le chemin de la vie…

Elle-même ? – Qu’importait Angèle à elle-même ? À dix-sept ans, on se grise d’idéal et de sacrifice, et tout paraît facile.

Cependant quelques larmes venaient de tomber sur les mains d’Angèle, tristement ouvertes sur ses genoux.

— Angèle ? dit Marie à demi-voix, en s’approchant d’elle.

La jeune fille se retourna vivement.

— Tu t’ennuies ?

— Non, maman, je vous assure.

— Tu es triste alors ?

— Non, maman.

Cette fois Angèle n’ajouta pas : Je vous assure.

Marie regarda sa fille d’un air de doute.

— J’ai fait ce que tu as voulu, dit-elle en s’asseyant sur une chaise en face d’elle ; j’ai loué cette petite maison pour un mois, nous nous y sommes installées, nous ne voyons plus personne ; ton mariage est rompu… Et tu es triste tout le temps… cela me fait de la peine, Angèle. Que pourrais-je faire encore pour t’être agréable ?

Il y avait dans la voix de Marie quelque chose de résigné et de triste, qui semblait bien étrange dans sa bouche. Évidemment, la nature supérieure d’Angèle avait pris sur celle de sa mère un ascendant inattendu.

— Rien, maman, répondit la jeune fille en souriant. Vous faites tout ce que vous pouvez pour me faire plaisir, et je vous en remercie de tout mon cœur. Je suis un peu triste, mais cela passera.

Marie fit un grand effort sur elle-même, et tout à coup :

— Veux-tu retourner à Beaumont ? dit-elle.

Angèle la regarda stupéfaite.

— Vous vous ennuieriez trop, maman, dit-elle.

— Je n’irai pas… Veux-tu retourner seule près de tes amis, comme auparavant ?

La jeune fille se leva et vint jeter ses bras autour du cou de sa mère.

— Oh ! maman ! dit-elle tout émue, vous avez eu l’idée de faire cela ? Comme je vous remercie !

Pour la première fois, la mère et la fille échangèrent une étreinte vraiment tendre et sincère.

— Alors, tu le veux, dis ? fit Marie en passant la main sur ses yeux humides.

— Je vous remercie de toute mon âme, maman, dit Angèle, – mais je ne veux pas retourner à Beaumont.

Marie resta interdite.

— Comment ? Tu n’avais pas d’autre rêve ?

— Pas maintenant, du moins, maman. Plus tard… quand Marianne sera mariée…

— Mariée ? Mais alors tu seras toute seule ! s’écria Marie, qui n’avait jamais eu la pensée que Prosper eût pu rechercher la fille du père Benoît.

Angèle secoua la tête.

— Plus tard, maman, – pas maintenant.

— Je n’y comprends rien ! murmura Marie, en regardant sa fille d’un air perplexe.

— Madame, fit la petite bonne qui se présenta sur le perron en miniature, voilà du monde qui vous demande.

— J’y vais, répondit madame Lagarde en se dirigeant vers la maison.

Angèle resta seule dans sa solitude. Le soleil baissait rapidement, on dînait dans les maisons voisines, et les jardins autour d’elle étaient très silencieux.

Elle tourna sa chaise de façon à voir devant elle le plus d’espace possible, et reprit sa rêverie, un instant détournée.

C’est ainsi que jadis, dans l’échancrure des collines, elle voyait la mer, un petit triangle bleu… Le triangle gris qu’elle voyait maintenant, c’était Paris… Paris où elle avait tant souffert, où d’enfant heureuse, volontaire, entêtée, elle était devenue une jeune fille soumise et patiente… Que Beaumont était loin ! Non certes, elle ne voulait pas y retourner. Si douce que fût la tentation de revoir ses amis, sa demeure, son cher pays, elle attendrait que Prosper fût rentré dans le devoir, que leurs cœurs à tous se fussent calmés dans la douce habitude de la vie de famille ; alors elle retournerait là-bas… Ô la chère petite maison, le jardin plein d’abeilles…

Mais la douce voix de Marianne si ferme et si franche ne retentirait plus à ses oreilles, dans le calme du jardin, les soirs d’été ; Marianne serait ailleurs, près de son mari. Ô mère Marianne, c’est toi qui as donné à ta petite fille la force de faire son devoir, quoi qu’il en coûte… Angèle ne sait pas quand il lui sera donné d’entendre ta voix chérie, de revoir ton doux visage, – mais, quelque part que tu sois à cette heure, petite mère Marianne, reçois la bénédiction de ton Angèle, sur toi et celui que tu aimes.

Est-ce le souvenir qui fait vibrer la voix de Marianne aux oreilles de sa petite chérie ? On dirait qu’elle a parlé quelque part… l’air apporte un écho de sa voix…

Presque effrayée de se voir ainsi hallucinée, Angèle veut se lever, mais un pas rapide et ferme fait crier le gravier, et Marianne est là, les bras ouverts. Avant qu’elle ait eu le temps de regarder, la petite chérie se sent pressée sur ce sein maternel, et soudain il lui semble qu’elle n’a jamais quitté Beaumont, qu’elle n’a jamais souffert, que tout est un rêve, que les abeilles sont là, derrière elle…

Marianne l’assied sur sa chaise, car Angèle est si faible qu’elle ne peut se tenir debout. Elles se regardent les yeux débordants de larmes, – et Angèle comprend qu’elle n’a pas rêvé.

— Je suis venue, fait Marianne de sa chère voix si douce et si ferme, pour te dire que tu as un devoir à remplir…

— Je sais, répond Angèle… Ô Marianne, j’ai fait mon possible ! J’ai refusé Prosper, ne crois pas que j’aie oublié ce que je te dois.

Marianne approche sa chaise et prend la tête d’Angèle sur son épaule, comme autrefois quand elle était toute petite ; seulement, alors, elle tenait l’enfant sur ses genoux.

— Je sais ce que tu as fait, mon Angèle ; je sais que jamais fille n’a donné à sa mère plus de joie et d’orgueil que tu ne m’en donnes aujourd’hui ; mais, ma petite chérie, ce n’est pas là qu’est ton devoir. Ton devoir, c’est d’épouser Prosper.

Angèle tressaille, s’arrache à l’étreinte de son amie et la regarde avec des yeux éperdus.

— Oui, épouser Prosper. Il n’est pas fait pour moi, ce garçon jeune et brillant ; moi, je suis une paysanne ; toi, tu es une demoiselle, et puis il t’aime !

— Mais toi, tu l’aimes ? dit faiblement Angèle.

— Non ! C’est-à-dire que je ne l’aime plus comme on doit aimer son mari, et, à vrai dire, je crois que je l’ai toujours aimé plutôt comme mon enfant que comme autre chose… Te souviens-tu qu’il me le reprochait autrefois ? C’est toi qui l’aimes, Angèle… et il t’aime comme il ne m’a jamais aimée… jamais…

La jeune fille devient toute rouge et cache son visage dans ses mains. Marianne les écarte pour les prendre dans les siennes.

— Prosper est là ; – vas-tu le refuser cette fois, si c’est moi qui te le donne ?

Il est là, en effet, derrière le massif minuscule, et s’approche en entendant son nom.

— Je te le donne, entends-tu, ma fille Angèle ? et je suis heureuse, plus heureuse que je n’avais jamais pensé l’être…

Entre eux, Marianne est vraiment heureuse. Elle tient une de leurs mains dans chacune des siennes, et ils restent devant elle les yeux baissés, n’osant se regarder…

Elle joint lentement les deux mains qu’elle tenait, et s’écarte…

Les fiancés restent seuls sous le ciel qui s’assombrit, car le soleil est couché, et la première étoile brille dans l’azur au-dessus de leurs têtes.

— Voyons, Cervin, dit Marie Lagarde dans la salle à manger, dites-moi comment vous avez déniché notre demeure.

— C’est bien simple, répondit paisiblement le brave garçon ; quand vous allez à la campagne, si vous ne voulez pas qu’on vous découvre, n’emmenez pas une bonne qui a des amoureux à Paris !

Il n’y avait rien à répondre.

— Mais alors, s’écria madame Lagarde consternée, les autres vont aussi nous découvrir, madame Sainte-Juste…

— N’en doutez pas une minute ! Mais il y a un moyen très simple de vous en débarrasser. Donnez-leur de l’argent. Ou plutôt, chargez-moi de cette commission, Prosper m’a donné carte blanche pour conclure tels arrangements que vous m’indiqueriez. Quant à vous-même, il vous abandonne les revenus de la dot d’Angèle…

Marie passa ses deux mains sur son visage ému.

— Je n’ai pas mérité cela, dit-elle après un silence, –mais je crois que je puis affirmer à mon futur gendre qu’il n’aura pas à se plaindre de moi.

C’est une heureuse demeure que la grande maison qu’habite Prosper avec sa jeune femme, ses deux enfants, et Cervin, qui réalise enfin son désir d’être propriétaire à la campagne. Il est en effet propriétaire d’une petite maison, au bout d’un jardin, – un jardin qu’il cultive lui-même, ne vous déplaise. Il faut dire cependant que sans l’intervention du jardinier, les récoltes seraient fort aventurées ; – mais, tel quel, le jardin produit des fruits que les enfants d’Angèle mangent avant qu’ils soient mûrs, et des fleurs qu’Angèle porte journellement à son corsage.

Marianne et son père passent deux fois par an trois mois avec leurs amis, et l’honnête fille regarde l’avenir sans crainte, car elle sait que lorsque Benoît aura été rejoindre ses parents dans le cimetière, sa place définitive sera tout près de ceux dont elle a fait le bonheur.

Marie Lagarde a tenu la promesse qu’elle avait faite à Cervin, et les petits-enfants adorent leur grand-mère. On dirait que, n’ayant presque pas été mère, elle se hâte maintenant de réparer le temps perdu.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.