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Chapitre 45

Angèle, au contraire, s’éveilla plus tard que de coutume. Elle se hâta de faire sa toilette avec la vague impression qu’elle avait manqué à son devoir. Elle éprouvait en même temps une sorte d’impatience nerveuse qui la faisait frissonner par moments. Prosper viendrait ce jour-là. Pourvu qu’elle ne fût pas obligée de le voir !

Au moment où elle piquait la dernière épingle dans les tresses de ses cheveux d’or, la sonnette retentit, et elle se sentit assurée que c’était lui.

L’oreille tendue, elle écouta…

Dans le salon, un bruit de chaises, puis la voix de sa mère, plus grave que de coutume.

Une voix dont le timbre allait jusqu’au fond de son âme répondit quelques paroles.

— C’est lui ! se dit Angèle, qui sentit son âme et sa volonté lui échapper. C’est lui. Que vais-je faire, si l’on m’appelle ?…

La porte s’ouvrit doucement.

— Angèle, fit madame Lagarde, viens un peu.

Elle obéit mécaniquement, comme si elle n’eût plus été qu’un automate, et entra dans le salon sans lever les yeux.

— Angèle ! dit Prosper…

Il lui tendait la main, les bras peut-être… Elle resta immobile, contraignant ses yeux à rester baissés, ses mains à demeurer à son côté, souffrant indiciblement, et sentant pourtant avec une joie secrète qu’elle était maîtresse d’elle-même, et que, puisqu’elle n’était pas tombée dans ses bras au premier moment, c’est qu’elle était plus forte qu’elle ne l’aurait cru.

— Angèle, reprit Prosper, votre mère vous a dit que je suis venu vous demander d’être ma femme ?

— Oui, répondit-elle, sans le regarder.

— Eh bien ! chère Angèle, vous acceptez ?

Elle lutta un instant avec elle-même, puis se contraignit à parler.

— Et Marianne ? dit-elle d’une voix si changée qu’elle était méconnaissable.

— Marianne vous aime, Marianne est heureuse, son vœu le plus cher est de nous voir mariés.

— Pauvre Marianne ! firent les lèvres d’Angèle, mais elle ne proféra aucun son.

— Je l’ai vue, continua Prosper, elle m’a assuré que son plus grand désir était de vous voir ma femme.

— Oui ! fit Angèle en inclinant la tête, elle est assez bonne et assez généreuse pour aller jusque-là !…

— Eh bien, chère Angèle ?…

Elle secoua négativement la tête.

— Comment, s’écria Prosper, vous refusez ?

— Je refuse, fit la jeune fille.

— Angèle, pense à ce que tu fais ! dit Marie. Tu n’as pas réfléchi.

— J’ai réfléchi, maman. Je ne puis pas épouser Prosper.

— Mais pourquoi ? s’écria le jeune homme confondu. Vous n’avez donc pour moi ni estime ni amitié ?

— J’ai de l’une et de l’autre beaucoup plus que vous ne le croyez, répondit la jeune fille en levant les yeux pour la première fois sur son ami. Mais je ne puis pas vous épouser.

— C’est-à-dire que vous ne voulez pas ?

— Je ne veux pas.

Elle baissa la tête, car les yeux de Prosper lui étaient tout son courage.

Le jeune homme, interdit, fit quelques pas dans le salon, puis s’arrêtant devant elle :

— Angèle, dit-il, vous aviez beaucoup d’affection pour moi, est-ce vrai ?

— C’est vrai ! dit-elle, la tête toujours inclinée.

— Vous savez que vous me rendrez très malheureux si vous refusez de m’épouser ?

— On se console… dit lentement la jeune fille en pressant d’un mouvement imperceptible ses mains l’une contre l’autre dans son angoisse.

— Je ne me consolerai pas, reprit Prosper. Vous désolez mon existence.

Elle leva les yeux pour lui dire :

— Et celle qui pleure là-bas, celle qui s’est résignée peut-être par excès d’amour pour vous, la comptez-vous pour rien ?

Mais ses yeux seuls parlèrent. Absorbé dans sa pensée, il n’en comprit pas le reproche muet.

— Angèle, reprit-il, ceci est incompréhensible. Se peut-il que votre cœur soit changé à ce point ?

Elle resta immobile.

— Je vous croyais fidèle et sincère, Angèle, continua Prosper, affolé par la douleur.

Elle baissa la tête un peu plus pour cacher les larmes qui venaient d’emplir ses yeux bleus.

— Serait-il possible que vous m’eussiez oublié au point d’en préférer un autre ? reprit le jeune homme presque en colère.

— Non ! fit Angèle, mais je ne dois pas vous épouser, je ne vous épouserai pas.

Il allait répondre et protester…

— Ayez pitié de moi, continua-t-elle, voyez ce que je souffre moi-même, et épargnez-moi des chagrins inutiles. Retournez à Beaumont, Prosper, oubliez-moi et soyez heureux. On m’a dit que vous êtes riche… – Tant mieux ! vous n’aurez pas à lutter avec les petits ennuis de la vie. Vous direz à Marianne que je l’aime de tout mon cœur, – de tout mon cœur, vous entendez ? et que je mérite la grande amitié qu’elle m’a toujours montrée.

— Angèle ! s’écria Prosper en essayant de la retenir.

Elle se déroba par un mouvement gracieux et rentra dans sa chambre.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda le jeune homme à Marie Lagarde, quand il se vit seul avec elle.

— Je ne comprends pas, fit lentement celle-ci.

— Usez de votre influence, reprit le jeune homme, usez même de votre autorité, madame ; il est impossible qu’elle s’entête dans un refus qui ferait son malheur et le mien.

— J’essayerai, fit Marie ; c’est un étrange caractère de jeune fille… J’essayerai, je vous le promets.

Prosper se retira, la mort dans l’âme. L’accueil que Marie lui avait fait la veille avait encouragé en lui toutes les espérances. Il tombait de son ciel en se voyant refusé par Angèle, au moment où les obstacles semblaient aplanis.

Il courut retrouver son ami Cervin, pour conférer avec lui de cet accident extraordinaire.

— Y comprenez-vous quelque chose ? dit-il quand il eut terminé son récit.

— Oui et non, répondit le brave homme. Cette petite fille a une plaie au fond du cœur. Si l’on savait laquelle, on pourrait essayer de la guérir ; mais il est à craindre que si l’on se trompe, on n’en fasse une seconde à côté de la première, et ce ne serait pas le moyen de la ramener à la raison.

Après avoir conféré longuement, ils s’arrêtèrent, d’un commun accord, à deux résolutions : d’abord qu’on allait écrire à Marianne, pour lui apprendre l’incroyable résultat du voyage de Prosper à Paris, et ensuite, – que le lendemain Cervin ou Prosper, peut-être les deux ensemble, renouvelleraient leur tentative auprès de la jeune fille.

— Je lui ferai peut-être entendre raison, dit Cervin. Je ne suis qu’un vieux loup, mais elle a confiance en moi… Laissons-lui la journée pour s’apercevoir quelle a eu tort.

Après une nuit sans sommeil, Cervin et Prosper se décidèrent à laisser le premier tenter sa démarche tout seul. Ils allèrent ensemble jusqu’à la porte de la maison, et Cervin se dirigea vers la loge de la concierge, pendant que son jeune ami se promenait dans la rue, de façon à être appelé s’il en était besoin.

— Madame Lagarde ? demanda Cervin.

— Elle est partie hier soir pour la campagne avec sa demoiselle, répondit la brave femme.

— Partie ? Vous en êtes sûre ? Ce n’est pas pour tout de bon ?

— C’est pour tout de bon. À cinq heures, elles sont parties avec une petite valise.

— Quand reviendront-elles ?

— Je n’en sais rien. Elles ont emporté la clef.

— Mais leurs lettres ?

— Elles ne reçoivent pas de lettres. Et puis ce n’est pas votre affaire, dites donc, monsieur !

Cervin, repoussé avec perte, sortit et traversa la rue pour regarder les fenêtres.

Elles étaient closes, rien n’annonçait que l’appartement fût habité.

— Eh bien ? fit Prosper, qui arrivait rapidement à sa rencontre.

— Eh bien ! elles sont parties ! répondit Cervin, véritablement aux abois. Oh ! mais, je les retrouverai, ou je ne m’appelle pas Cervin.

Après un instant de réflexion, il ajouta :

— Si j’étais vous, moi, je m’en irais raconter tout ça à mademoiselle Marianne. Il me semble que nous n’en sortirons pas sans elle.

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