Chapitre 22 Mina Darville à Emma Søøø
Vous prenez mon rêve bien au sérieux. Il s’explique suffisamment par mes émotions de la nuit, par les pensées qui m’occupaient quand je m’endormis.
Pourtant, il m’en est resté une sorte de tendresse pour cette aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j’avais toujours eu un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait souvent quand j’allais à la chapelle des Saints.
J’aimais cette petite lampe qui y brûle jour et nuit, en témoignage perpétuel de sa reconnaissance ; j’avais même demandé qu’on m’en laissât le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours les saines jouissances de la vie.
Ici je m’éveille aux rayons du soleil qui dorent ma fenêtre, aux chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lève de bonne heure que de loin en loin.
Pourtant, j’aime le matin tout frais, tout humide de rosée ; mais l’autre,comme disait Xavier de Maistre, s’accommode si bien d’un bon lit.
Je crains beaucoup de n’être jamais tout à fait comme la femme forte, ni comme Angéline, que Maurice appelle l’Étoile du matin. Il paraît qu’il est toujours le premier debout. Mais le beau mérite, quand on est amoureux, d’aller faire des bouquets dans le plus beau jardin du monde et d’attendre !
Pauvre Maurice ! Je suis joliment sûre que tous les oiseaux du ciel chanteraient autour de lui sans l’empêcher de distinguer le petit bruit qu’une certaine fenêtre fait en s’ouvrant. Mais je suis en frais de compromettre l’oreille de la famille.
Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais pas toujours à la voix ; cela choque Angéline. « Quoi, dit-elle, une musicienne, une Darville, prendre le chant d’une linotte pour le chant d’une fauvette ! » Ce n’est pas elle qui commettra pareille erreur.
« Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n’a jamais su que croquer des notes. »
Cela ne l’empêche pas d’aimer la musique et de la sentir à la façon des anges. Elle dit que, selon saint François d’Assise, la musique sera l’un des plaisirs du ciel, et cette pensée me plaît beaucoup. Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous ennuyer durant l’éternité.
C’est aujourd’hui la Saint-Louis. Nous ne l’avons pas oublié. Pauvre France ! Angéline dit, comme Eugénie de Guérin, qu’elle filerait volontiers la corde pour pendre la République et les républicains.Pour ma part je n’y verrais pas grand mal, mais je demande grâce pour Victor Hugo, qui a chanté le lis sorti du tombeau.Angéline est plus royaliste que moi ; elle me trouve tiède, et Maurice n’ose dire qu’il est bonapartiste.
Laissons les gouvernements passés et futurs. Chère amie, la mer est une grande séductrice. Ici, qu’elle est belle et terrible ! qu’elle est douce aussi ! Alors, comme elle berce mollement les barges des pauvres pêcheurs ! C’est un charme. Et cette magique phosphorescence des flots…
M. de Montbrun a une barge qui s’appelle La Mouette,et si jolie, si gracieuse !
Angéline raffole des promenades sur l’eau.
Vous pensez si Maurice souffrait de n’y point jouer un rôle actif. Il s’est mis aussitôt à l’école des pêcheurs et maintenant il manœuvre La Mouette,comme s’il n’avait jamais fait autre chose de sa vie. Angéline, qui se mêle de mettre la voile au vent, dit que Maurice fait des nœuds d’amiral.
Ç’a été un grand triomphe pour lui la première fois qu’il a pris la conduite à bord. Quand il n’y a pas de brise, il rame, ce qui lui permet de faire admirer sa force. Elle n’égale pas encore celle de M. de Montbrun, mais elle n’est pas du tout à mépriser. Et quand tous les deux se mettent à ramer, La Mouettesemble voler sur les flots.
Vous pensez si Maurice chante volontiers, et sur cette mer rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme bien profond. Des étincelles de feu courent dans l’écume du sillage, et le long du rivage. Pour Angéline et Maurice, ces promenades doivent avoir une beauté de rêve. Ceux-là peuvent dire comme Albert de la Ferronnays : « Ce serait un blasphème de penser que Dieu ne nous a pas créés pour le bonheur ».
Bonsoir, chère amie.
Mina
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