‹ Angéline de MontbrunChapitre 21 sur 47 · Chapitre 21 Mina Darville à Emma Søøø

Chapitre 21 Mina Darville à Emma Søøø

Madame H… va mieux, ou plutôt elle n’a plus qu’à se tenir tranquille, et le repos, n’est-ce pas ce qu’elle voulait ? Pour le moment je m’en accommoderais parfaitement. Vous savez que je n’écris guère que sur le tard, et ce soir, je m’endors comme si j’avais écouté un discours sur le tarif ou causé avec M. W…

C’est bien dur de rester devant mon encrier quand mon lit est là si près. Que n’êtes-vous ici ? Nous causerions en regardant les étoiles. Elles sont bien belles : je viens de les regarder pour me rafraîchir.

Quand j’étais enfant, le firmament m’intéressait beaucoup, et je voulais absolument qu’il y eût des trous dans le plancher du ciel, par où on voyait la lumière de Dieu.

Malgré tout, il me reste encore quelque chose de cette attraction céleste, car au sortir des bals je pense toujours à regarder les étoiles. Je ne veux pas dire que ces belles soirées soient le plus efficace sursum corda.Pourtant je me rappelle qu’une nuit, comme je revenais d’un bal, la cloche des Ursulines sonna le lever des religieuses. Jamais, non, jamais le glas funèbre n’a pénétré si avant dans mon cœur. Oh, que cette cloche prêchait bien dans le silence profond de la nuit !

Rendue dans ma chambre, je jetai là mes fourrures, et restai longtemps devant mon miroir, comme j’étais – en grande parure – et je vous assure que mes pensées n’étaient pas à la vanité. Puis, quand je fus parvenue à m’endormir, je fis un rêve dont je n’ai jamais parlé, mais qui m’a laissé une impression ineffaçable.

Il me sembla que j’étais dans la petite cour intérieure des Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d’une cellule s’ouvrit, et je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier coup d’œil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus cette brillante mondaine d’il y a deux cents ans, Madeleine de Repentigny.

Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m’indiquait la petite porte du monastère ; mais je ne pouvais avancer : une force terrible me retenait à la terre. Elle s’en aperçut et appuya son front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu’on me détachait, mais quelle douleur j’éprouvais dans tout mon être !

Je m’éveillai, plus émue, plus impressionnée qu’il ne m’est possible de dire. Ordinairement, j’éloigne ce souvenir, mais ce jour-là je sentis dans toute sa force la vérité de cette parole de l’Imitation :La joie du soir fait trouver amer le réveil du lendemain.

Bonsoir, ma chère amie.

Mina

q