‹ Angéline de MontbrunChapitre 25 sur 47 · Chapitre 25 Mina Darville à Emma Søøø

Chapitre 25 Mina Darville à Emma Søøø

Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident beaucoup à former les caractères faibles et ternes – les types bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois ! J’en aurais long à dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux.

M. de Montbrun dit qu’il y a un certain bien-être tout matériel qui lui donne toujours l’envie de vivre au pain et à l’eau. Croyez-moi, ce ne serait pas une raison pour refuser de dîner avec lui.

Ma chère, je tourne visiblement à l’austérité, et je finirai par dire comme Salomon : « Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est nécessaire pour vivre ».

En attendant, il pleut à verse. Jamais je n’ai vu tomber tant d’eau. Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle femme qui pleure ?

Je ne vois pas du tout cela, mais si c’est vrai, je conseille aux belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m’ennuie parfaitement.

Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du tout à m’aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle flambée, dans une vaste cheminée.

On partage assez mon goût et l’on ne paraît pas du tout s’ennuyer. Tout de même on trouve que j’aime terriblement les grandes flammes.

Nous lisons souvent, et c’est moi qui choisis les lectures. Vous le savez, j’ai un trait de ressemblance avec la mère de Mmede Grignan : je raffole des grands coups d’épée. Mais je crois qu’on commence à en être un peu fatigué.

« Si Peau d’Âne m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême »

m’a soufflé, l’autre soir, le plus aimable des hôtes.

Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus agréable du monde.

M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire rêver de bonne heure ; mais Maurice est là pour dire que j’ai toujours préféré les contes où il y a des ogres et des petites lumières.

Ce soir, Maurice nous a lu le Vol de l’Âme.Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous ne sauriez voir un beau matin d’automne sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble Fabien.

Angéline ne s’explique guère ces amoureux-là. Tout à l’heure je la regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui m’occupent peu d’ordinaire.

Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux que toutes les joies. Et d’ailleurs autour de nous tant de choses nous prêchent.

Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le paradis terrestre ?

Bonsoir, chère amie.

Mina

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