‹ Angéline de MontbrunChapitre 26 sur 47 · Chapitre 26 Emma Søøø à Mina Darville

Chapitre 26 Emma Søøø à Mina Darville

Ma chère Mina,
Non, sans doute, il n’y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l’immortelle beauté, avec l’éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée de ces choses-là.

Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l’on n’aurait jamais vu de boue ; la boue vient en droiture du péché. Mais toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste.

Puisqu’il dépend de nous d’y aller, pourquoi seriez-vous triste ? Je vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu’il y a de plus exquis dans l’âme, et nous laisse toujours un peu faibles. Je l’entends de la mélancolie poétique et séduisante, non de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite, car elle se change toujours en joie, et d’ailleurs, qui peut s’en défendre toujours, de cette divine tristesse ?

Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce que je vois. C’est comme si j’allais mourir.

Jamais la nature ne m’a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l’automne. Mais dans notre état présent, je crois qu’il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l’herbe fraîche.

En attendant qu’il en neige, j’ai ici un endroit qui fait mes délices. C’est tout simplement un enfoncement au bord de la mer ; mais d’énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à s’écrouler, ce qui m’inspire une crainte folle mêlée de charme.

Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j’y vais souvent. J’aime cette solitude parfaite et sauvage, où l’on n’entend que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste, pas une plante : seulement quelques mousses entre les fentes des rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.

Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout quand le soleil laisse tomber sur les vagues ces belles traînées de feu que vous aimez tant.

Ce soir, les plus beaux nuages que j’aie vus s’y miraient dans l’eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j’ai pensé à bien des choses.

Je n’ai pas oublié comme la vie apparaît alors que… mais passons.

Chère Mina, quoi qu’il nous en semble à certains moments, c’est le froid, c’est l’aride, c’est le terne qui fait le fond de la mer, et ce n’est pas l’amour qui fait le fond de la vie.

Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est, comme celle de l’homme, toujours courte par quelque endroit.

Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas jusqu’à Valriant.

Je pense souvent à vos aimables promis(passez-moi une expression bretonne), et j’espère que vous verrez l’humiliation du superbe.

Sans flatterie, je m’étonne qu’il tienne si longtemps. Chère Mina, vous m’avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu’il faut pour n’aimer jamais qu’un homme qui ait du caractère, de la dignité, de la délicatesse, et – j’en demande pardon à ces messieurs – tout cela me semble bien rare.

Mais luia la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien.

Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on finira par s’avancer, et cette fois-là, j’espère que vous mettrez vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle au Bois dormant : « Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait attendre ».

Emma

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