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Chapitre 37 Angéline de Montbrun à Mina Darville

Chère Mina,
Encore la grande leçon de la mort. Ce pauvre Marc nous a quittés. C’est un vide. Il était de la maison avant moi. J’aimais à voir cette bonne tête respectable qui avait blanchi au service de mon père.

Vous vous rappelez qu’à sa mort, il ne voulut jamais prendre aucun repos. J’y songeais en l’assistant ; je le revoyais les yeux rouges de larmes, et le chapelet dans sa rude main.

Vous ne sauriez croire, comme ces cierges qui brûlaient, ces prières récitées autour de moi me reportaient à notre veille si douloureuse, si sacrée. Chère sœur, on m’accuse de m’être refusée à toute distraction, et pourtant j’ai fait de grands efforts. Mais quand j’essayais de me reprendre à la vie, de m’intéresser à quelque chose, ce murmure des prières récitées autour de son cercueil me revenait infailliblement et me rendait sourde à tout.

Qu’est-ce que je pouvais pour soulever le poids de tristesse qui m’écrasait ? J’aurais tout aussi bien reculé une montagne avec la main.

Non, je ne crois pas avoir de grands reproches à me faire. Dieu m’a fait cette grâce de ne jamais murmurer contre sa volonté sainte. Qu’il en soit béni !

Un jour, je l’espère du plus profond de mon cœur, je le remercierai de tout. Sur son lit de mort, mon fidèle serviteur remerciait Dieu de l’avoir fait naître et vivre pauvre.

Et n’y a-t-il pas aussi une bienheureuse pauvreté de cœur, n’y a-t-il pas aussi un détachement qui vaut mieux que toutes les tendresses ? Mais c’est la mort de la nature ; et, devant celle-là comme devant l’autre, tout, en nous, se révolte.

Sûrement, Mina, vous n’avez pas oublié le pauvre Grisdont Marc était si fier. Avons-nous ri, quand vous recommenciez toujours à l’interroger, sur le fameux voyage qu’il contait si volontiers et avec tant d’art ! Le Grisest bien infirme maintenant, ce qui n’avait pas diminué la tendresse de Marc. Le jour de sa mort, il se le fit amener devant la fenêtre, et c’était touchant de le voir s’attendrir sur le pauvre cheval, qu’il nommait « son vieux compagnon ».

Mon amie, je ne saurais blâmer votre frère de chercher à se distraire. Il doit en avoir grand besoin. Pauvre Maurice ! Mais au vent les nuages se dissipent.

Vous ai-je dit que Marc s’est recommandé à votre souvenir ? Je vous avoue qu’en l’accompagnant au cimetière, j’aurais voulu voir s’ouvrir pour moi les portes de cet asile de la paix, mais ce n’est pas ici que je dormirai mon sommeil. C’est dans votre église, tout près de vous et à côté de lui.

En attendant, il faut vivre, et je n’en suis pas peu en peine. Mes repas solitaires me sont une rude pénitence. Les vôtres me paraîtraient aussi bien longs. Être rangées sur une ligne, tout autour d’un grand réfectoire, c’est terriblement monastique. Qu’il est loin le temps où nous mangions ensemble le pain béni de la gaieté !

Votre sœur,

Angéline

19 septembre

Demain… le troisième anniversaire de sa mort.

Je crois à la communion des saints, je crois à la résurrection de la chair, je crois à la vie éternelle. Je crois, mais ces ténèbres qui couvrent l’autre vie sont bien profondes.

Quand je revins ici, quand je franchis ce seuil où son corps venait de passer, je sentais bien que le deuil était entré ici pour jamais. Mais alors une force merveilleuse me soutenait.

Oh ! la grâce, la puissante grâce de Dieu.

Sans doute, la douleur de la séparation était là terrible et toute vive. Cette robe noire que Mina me fit mettre… Jamais je n’avais porté du noir, et un frisson terrible me secoua toute. Ce froid de la mort et du sépulcre, qui courait dans toutes mes veines, m’a laissé un souvenir horrible. Mais au fond de mon âme, j’étais forte, j’étais calme, et avec quelle ardeur je m’offrais à souffrir tout ce qu’il devait à la justice divine !

Combien de fois, ensuite, n’ai-je pas renouvelé cette prière ! Quand l’ennui me rendait folle, j’éprouvais une sorte de consolation à m’offrir pour que lui fût heureux.

Mais nos sacrifices sont toujours misérables, et bien indignes de Dieu. Bénie soit la divine condescendance de Jésus-Christ qui supplée par le sien à toutes nos insuffisances. Adorable bonté ! Comment daigne-t-il m’entendre quand je lui dis : pour lui ! pour lui !

Ô mon Dieu, soyez béni ! Tous les jours de ma vie je prierai pour mon père. Mieux que personne pourtant je connaissais son âme. Je sais que sous des dehors charmants il cachait d’admirables vertus et des renoncements austères. Je sais que sa fière conscience ne transigeait point avec le devoir. Pour lui, l’ensorcellement de la bagatelle n’existait pas ; il n’avait rien de cet esprit du monde que Jésus-Christ a maudit, et il avait toutes les fiertés, toutes les délicatesses d’un chrétien. Mais que savons-nous de l’adorable pureté de Dieu ?

Si réglé qu’il soit, un cœur ardent reste bien immodéré. Il est si facile d’aller trop loin, par entraînement, par enivrement. Ne m’a-t-il pas trop aimée ? Bien des fois, je me le suis demandé avec tristesse.

Mais je sais avec quelle soumission profonde il a accepté la volonté de Dieu qui nous séparait. Puis – ô consolation suprême ! – il est mort entre les bras de la sainte Église, et c’est avec cette mère immortelle que je dis chaque jour :

« Remettez-lui les peines qu’il a pu mériter, et comme la vraie foi l’a associé à vos fidèles sur la terre, que votre divine clémence l’associe aux chœurs des anges. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

22 septembre

Il fait un vent fou. La mer est blanche d’écume. J’aime à la voir troublée jusqu’au plus profond de ses abîmes. Et pourquoi ? Est-ce parce que la mer est la plus belle des œuvres de Dieu ? N’est-ce pas plutôt parce qu’elle est l’image vivante de notre cœur ? L’un et l’autre ont la profondeur redoutable, la puissance terrible des orages, et si troublés qu’ils soient…

Qu’est-ce que la tempête arrache aux profondeurs de la mer ? Qu’est-ce que la passion révèle de notre cœur ?

La mer garde ses richesses, et le cœur garde ses trésors. Il ne sait pas dire la parole de la vie ; il ne sait pas dire la parole de l’amour, et tous les efforts de la passion sont semblables à ceux de la tempête qui n’arrache à l’abîme que ces faibles débris, ces algues légères que l’on aperçoit sur les sables et sur les rochers, mêlés avec un peu d’écume.

25 septembre

J’ai repris l’habitude de faire lire. Quand je lis moi-même, je m’arrête trop souvent, ce qui ne vaut rien.

L’histoire me distrait plus efficacement que toutes les autres lectures. Je m’oublie devant ce rapide fleuve des âges qui roule tant de douleurs.

Aujourd’hui j’ai fait lire Garneau. Souvent mon père et moi nous le lisions ensemble. « Ô ma fille, me disait-il parfois, quels misérables nous serions, si nous n’étions pas fiers de nos ancêtres ! » Il s’enthousiasmait devant ces beaux faits d’armes, et son enthousiasme me gagnait.

Maintenant, je connais le néant de bien des choses. Que d’ardeurs éteintes dans mon cœur très mort !

Mais l’amour de la patrie vit toujours au plus vif, au plus profond de mes entrailles. Heureux ceux qui peuvent se dévouer, se sacrifier pour une grande cause ! C’est un beau lit pour mourir que le sol sacré de la patrie.

L’arrière-grand-père de ma mère fut mortellement blessé sur les Plaines, et celui de mon père resta sur le champ de bataille de Sainte-Foye avec ses deux fils, dont l’aîné n’avait pas seize ans.

Ceux-là, je ne les ai jamais plaints. Mais j’ai plaint le chevaleresque Lévis (mon cousin d’un peu loin). Bien des fois, je l’ai vu, sombre et fier, ordonnant de détruire les drapeaux. Cette ville de Québec, qu’il voulait brûler s’il ne la pouvait conserver à la France,je ne la revois jamais sans songer à lui, et devant la rade si belle, j’ai souvent pensé à sa mortelle angoisse quand, au lendemain de la victoire de Sainte-Foye, on signala l’approche des vaisseaux. Mais le drapeau blanc ne devait plus flotter sur le Saint-Laurent, et, pour nos pères, tout était perdu fors l’honneur.

Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre, pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins. Vaillante femme !

J’aime me la représenter soupant fièrement d’un morceau de pain noir, sa rude journée finie. J’ai d’elle une lettre écrite après la cession, et trouvée parmi de vieux papiers de famille, sur lesquels mon père avait réussi à mettre la main lors de son voyage en France. C’est une fière lettre.

« Ils ont donné tout le sang de leurs veines, dit-elle, en parlant de son mari et de ses fils, moi, j’ai donné celui de mon cœur ; j’ai versé toutes mes larmes. Mais ce qui est triste, c’est de savoir le pays perdu. »

La noble femme se trompait. Comme disait le chevalier de Lorimier, à la veille de monter sur l’échafaud : « Le sang et les larmes versés sur l’autel de la patrie sont une source de vie pour les peuples », et le Canada vivra. Ah ! j’espère.

Malgré tout, nos ancêtres n’ont-ils pas gardé de leur noble mère la langue, l’honneur et la foi ?

Mon père aimait à revenir sur nos souvenirs de deuil et de gloire. Il avait pour Garneau, qui a mis tant d’héroïsme en lumière, une reconnaissance profonde, et il aurait voulu voir son portrait dans toutes les familles canadiennes.

Ce portrait respecté, il est là à son ancienne place. Parfois, je m’arrête à le considérer. Qui sait, disait Crémazie, de combien de douleurs se compose une gloire ? Pensée touchante, et, quant à Garneau, si vraie !

Pour faire ce qu’il a fait, il faut aller au bout de ses forces, ce qui demande bien des efforts sanglants. Ah ! je comprends cela. Sans doute, je n’y puis rien, mais j’aime mon pays, et je voudrais que mon pays aimât celui qui a tant fait pour l’honneur de notre nom. J’espère qu’au lieu de plonger dans l’ombre, la gloire de Garneau ira s’élevant. Et ne l’a-t-il pas mérité ? Étranger aux plaisirs, sans ambition personnelle, cet homme admirable n’a songé qu’à sa patrie.

Il l’aimait d’un amour sans bornes, et cet amour rempli de craintes, empreint de tristesse, m’a toujours singulièrement touchée. D’ailleurs, il l’a prouvé jusqu’à l’héroïsme. Dans ce siècle d’abaissement, Garneau avait la grandeur antique.

C’est l’un de mes regrets de ne l’avoir pas connu, de ne l’avoir jamais vu. Mais j’ai beaucoup pensé à lui, à ses difficultés si grandes, à son éducation solitaire et avec respect je verrais cette mansarde où, sans maîtres et presque sans livres, notre historien travaillait à se former.

Oh ! qu’il a été courageux ! qu’il a été persévérant ! et combien de fois je me suis attendrie, en songeant à cette faible lumière qui veillait si tard, et allait éclairer notre glorieux passé.

Mais il a fini sa tâche laborieuse. Maintenant longue est sa nuit.J’ai visité sa tombe au cimetière Belmont. Alors, je n’avais jamais versé de larmes amères, et ma vive jeunesse s’étonnait et se troublait du calme des tombeaux ; mais devant le monument de notre historien, le généreux sang de mes ancêtres coula plus chaud dans mes veines.

Je me souviens que j’y restai longtemps. Enfant encore par bien des côtés, je n’étais cependant pas sans avoir profité de l’éducation que j’avais reçue. Déjà, j’avais le sentiment profond de l’honneur national, et, comme celui qui dit à Garneau l’adieu suprême au nom de la patrie, j’aurais voulu lui assurer la reconnaissance immortelle de tous les Canadiens.

Il a effacé pour toujours les mots de race conquise, de peuple vaincu.

Il a été un homme de courage, de persévérance héroïque, de désintéressement, de sacrifice.

Qu’il repose sur le champ de bataille qu’il a célébré, non loin des héros qu’il a tirés de l’oubli !

Et nous, Dieu veuille nous donner comme à nos pères, avec le sentiment si français de l’honneur, l’exaltation du dévouement, la folie du sacrifice, qui font les héros et les saints.

28 septembre

Soirée délicieuse. J’aime ces

« ...nuits qui ressemblent au jour,

avec moins de clarté, mais avec plus d’amour »,

et si une joie de la terre devait encore faire battre mon cœur, je voudrais que ce fût par une nuit comme celle-ci, dans ce beau jardin où dort la lumière paisible de la lune.

J’ai passé la soirée presque entière sur le balcon, et volontiers j’y serais encore.

Mais ces contemplations ne me sont pas bonnes. Ma jeunesse s’y réveille ardente et toute vive. La nature n’est jamais pour nous qu’un reflet, qu’un écho de notre vie intime, et cette molle transparence des belles nuits, ces parfums, ces murmures qui s’élèvent de toutes parts m’apportent le trouble.

Mais tantôt, comme si elle eût deviné mes folles pensées, ma petite lectrice, qui filait seule dans sa chambre, s’est mise à chanter :

« Ce bas séjour n’est qu’un pèlerinage. »

Ce doux chant d’une simple enfant m’a rafraîchi l’âme.

« Je crois. Au fond du cœur l’espérance me reste :

« Je ne suis ici-bas que l’hôte d’un instant.

« Aux désirs de mon cœur si la terre est funeste,

« J’aurai moins de regrets, demain, en la quittant. »

Parmi les livres de MlleDésileux, j’ai trouvé un livret dont presque toutes les feuilles sont arrachées, et qui porte à l’intérieur : « Mon Dieu, que votre amour consume mes fautes, comme le feu vient de consumer l’expression de mes lâches regrets. »

Pauvre fille ! elle avait aussi un confident. Je ferai comme elle avant de mourir.

Que pense-t-elle de son long martyre, maintenant que Dieu lui-même a essuyé ses larmes ?J’aime ces tendres paroles de l’Écriture, et tant d’autres pleines de mystère.

Qu’est-ce que cette lumière, cette paix que nous demandons pour ceux qui nous ont précédés ?

Qu’est-ce que cette joie du Seigneur,où nous entrerons tous, et que l’âme humaine, si grande pourtant, ne saurait contenir ?

Qu’est-ce que cet amour dont nos plus ardentes tendresses ne sont qu’une ombre si pâle ?

Il est certain que, malgré l’infini de nos désirs et les ravissantes perspectives que la foi nous découvre, nous n’avons aucune idée du ciel. Et en cela nos efforts ne nous servent pas à grand-chose. Nous sommes comme quelqu’un qui, n’ayant jamais vu qu’une feuille, voudrait se représenter une forêt, ou qui, n’ayant jamais vu qu’une goutte d’eau, voudrait s’imaginer l’océan.

1er octobre

« Seigneur, disait la pauvre Samaritaine, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif. »

Profonde parole ! Mes larmes ont coulé chaudes et abondantes sur le livre sacré. Quelle soif de naufragé peut se comparer à mon besoin d’aimer ?

Depuis ce matin, j’ai toujours présente à l’esprit cette délicieuse scène de l’Évangile. Tantôt j’ai pris la bible illustrée pour y chercher Jésus et la Samaritaine.

Et comme cela m’a reportée aux jours bénis de mon enfance, alors que sur les genoux de mon père, je regardais ces belles gravures que j’aimais tant ! Je me souviens que j’en voulais à la Samaritaine qui ne donnait pas à boire à Notre-Seigneur.

« Si vous connaissiez le don de Dieu et celui qui vous demande à boire ! »

Et, mon Dieu, ce besoin d’aimer qui s’accroît de tous nos mécomptes, de toutes nos tristesses, de toutes nos douleurs, est-il donc si difficile de comprendre qu’il n’aura jamais sa satisfaction sur la terre ?

Non, Dieu n’a pas fait en vain sa place dans notre âme. La puissante grâce du baptême n’y séjourne pas si longtemps sans y creuser des abîmes. De là viennent ces aspirations auxquelles rien ne répond ici-bas et ces mystérieuses tristesses que le bonheur lui-même réveille au fond de notre cœur.

Maurice disait : « De par sa nature l’amour est rêveur ». C’est très vrai. Mais pourquoi rêve-t-il, sinon parce que le présent, le réel ne lui suffit jamais ?

2 octobre

Cependant comme le charme de sentirentraîne !

Il ne m’aime plus, je le sais, mais, insensée que je suis, je me dis toujours : « Il m’a aimée ».

Oui, il m’a aimée, et comme il n’aimera jamais.

Ordinairement peu causeur, Maurice avait presque toujours sur le front, comme sur l’esprit, une légère brume de tristesse. Même avant mon malheur, souvent en me regardant, ses yeux se remplissaient de larmes.

Cette expression de tendresse et de mélancolie était son grand charme. Sa sensibilité si vive était beaucoup plus communicative qu’expansive. Il disait qu’il lui fallait la musique pour laisser parler son âme. Mais alors, avec quelle puissance son âme se révélait.

C’est fini ! je n’entendrai plus sa voix ! Sa voix si douce, si pénétrante, si expressive !

4 octobre

« Le lépreux ferma la porte et en poussa les verrous. »

Épouvantable solitude ! ce qu’on sent profondément est toujours nouveau, et la lecture du Lépreuxm’a encore laissé une impression terrible. Mais j’y reviendrai. Puisqu’il faut que je pleure, je voudrais pleurer sur d’autres que sur moi.

Ô l’égoïsme ! la personnalité !

Quand l’avenir apparaît trop horrible, il faut songer à ceux qui sont plus malheureux que soi. Depuis quelques jours, j’interroge souvent la carte de la Sibérie, et je laisse ma pensée s’en aller vers ces solitudes glacées.

Combien de Polonais coupables d’avoir aimé leur patrie sont là ! Et qui dira leurs tristesses ? les tristesses du patriote ! les tristesses de l’exilé ! les tristesses de l’homme au dernier degré de malheur !

Ah ! ces misérables, traités plus mal que des bêtes de somme, ce serait à eux de maudire la vie. Pourtant ils ne le peuvent sans crime, et cette existence, dont aucune parole ne saurait dire l’horreur, reste un bienfait immense parce qu’elle peut leur mériter le Ciel. Qu’est-ce donc que le Ciel !

Mon Dieu ! donnez-moi la foi, la foi à mon bonheur futur ; et ces infortunés ! Seigneur, innocents ou coupables, ne sont-ils pas vos enfants ? Ah ! gardez-les du blasphème, gardez-les du désespoir, ce suprême malheur.

Qu’aucune pensée de haine, qu’aucun doute de votre justice, qu’aucune défiance de votre adorable bonté n’atteigne jamais leurs cœurs. Envoyez la divine espérance ! Qu’elle soulève leurs chaînes, qu’elle entrouvre les voûtes de leur enfer.

6 octobre

Tantôt, j’entendais un passant fredonner :

« Que le jour me dure,

passé loin de toi ! »etc.

C’est Maurice qui a popularisé par ici ce chant mélancolique auquel sa voix donnait un charme si pénétrant.

Tous nos échos l’ont redit. Alors, il ne savait pas vivre loin de moi. Et moi – pauvre folle –, je viens de compter les jours écoulés depuis notre séparation.

Qu’il est déjà loin ce soir où, décidée de ne plus le revoir, je lui dis avant d’aborder l’explication inévitable :

« Maurice, chantez-moi quelque chose comme aux jours du bonheur. »

Il****rougit, et je souffrais de son embarras. Ah ! les jours du bonheur étaient loin.

Sans rien dire, il alla prendre une guitare (son accompagnement de prédilection) et revint s’asseoir près de moi. Puis, après avoir un peu rêvé, il commença : « Fier Océan, vallons... »

Nous étions seuls, je laissai tomber l’ouvrage que j’avais pris par contenance, et j’écoutai.

Ce chant, mon père l’aimait et le lui demandait souvent. La dernière fois que je l’avais entendu, c’était dans notre délicieux jardin de Valriant.

Comme le passé revient à certains moments, comme le passé, comme la terre rendent ce qu’ils ont pris !

Mais la douleur de la séparation était là présente, déchirante.

J’avais été trop malade pour n’être pas encore bien faible, et voilà peut-être pourquoi jusque-là, la pensée de son indifférence ne m’avait pas causé de douleur violente. Sans doute cette pensée ne me quittait pas, mais ce que j’éprouvais d’ordinaire, c’était plutôt le sentiment du découragement profond, de la misère complète – ce que doit éprouver le malade incurable qui sait qu’en réunissant toutes ses forces, il ne pourra plus que se retourner sur son lit de peine.

Mais pour me décider à rompre avec lui, il m’avait fallu un effort terrible qui m’avait ranimée – et cette étrange émotion que me causa sa voix.

Je savais que je l’entendais pour la dernière fois. Pourtant je restai calme.

J’étais bien au-dessous des larmes, et après qu’il eut cessé de chanter, je me souviens que nous échangeâmes quelques paroles indifférentes sur le vent, sur la pluie qui battait les vitres. Il resta ensuite silencieux à regarder le feu qui brûlait dans la cheminée ; je lui trouvais l’air ennuyé. Ah ! le cœur si riche d’amour, d’ardente flamme, était bien mort.

J’avais pris l’habitude de l’observer sans cesse, et je voyais parfaitement comme la vie lui apparaissait aride, décolorée. Je voyais tout cela, mais dans mon cœur il n’y avait plus d’amertume contre lui. Jamais il n’avait été pour moi ce qu’il m’était en ce moment. Comme je sentais la profondeur de mon attachement ! Comme je voyais bien ce que la vie me serait sans lui !

Cependant il fallait bien en finir, et d’une main ferme, je tenais cet anneau de la foiqui me brûlait depuis qu’il ne m’aimait plus, et que j’étais bien résolue de le forcer à reprendre.

Oh ! comment ai-je pu survivre à cette heure-là ! Comment ai-je pu résister à ses reproches, à ses supplications ? Il avait si bien l’accent d’autrefois. Un moment, je me crus encore aimée : l’émotion de la surprise avait réchauffé son cœur. « Qu’ai-je donc fait ? » sanglotait-il.

Le grand crime contre l’amour, c’est de ne plus le rendre.

Non, il ne m’aimait plus ; mais la flamme se ranime un instant avant de s’éteindre tout à fait. Puis il était humilié dans sa loyauté, et n’avait pas ce féroce égoïsme qui rend la plupart des hommes si indifférents au malheur des autres.

7 octobre

Seule ! Seule… pour toujours !

Ah ! je voudrais penser au Ciel. Mais je ne puis. Je suis comme cette femme malade dont parle l’Évangile qui était toute courbée et ne pouvait regarder en haut.

9 octobre

Le poids de la vie !Maintenant je comprends cette parole.

Je ne sais rien de plus difficile à supporter que l’ennui très lourd qui s’empare si souvent de moi. C’est une lassitude terrible, c’est un accablement, un dégoût sans nom, une insensibilité sauvage. Ma pauvre âme se voit seule dans un vide affreux.

Mais je ne me laisse plus dominer complètement par l’ennui. J’ai repris l’habitude du travail et je la garderai.

Que deviendrai-je sans le saint travail des mains,comme disent les constitutions monastiques, le seul qui me soit possible bien souvent.

11 octobre

Temps délicieux. Je me suis promenée longtemps sur la grève.

Ces feux des pêcheurs sont charmants à voir d’un peu loin, mais je ne puis supporter la vue de la grève à mer basse. Comme c’est gris ! comme c’est terne ! comme c’est triste ! Il me semble voir cet ennui qui fait le fond de la vie,ou plutôt il me semble voir une vie d’où l’amour s’est retiré.

Toujours cette pensée !

Que Dieu me pardonne cette folie qui croit tout perdu quand Lui me reste.

Je voudrais oublier les semblants d’amour, je voudrais oublier les semblants de bonheur, et n’y penser pas plus que la plupart des hommes ne pensent au ciel et à l’amour infini qui les attend. Mais, ô misère ! je ne puis.

Et pourtant, Seigneur Jésus, je crois à votre amour adorablement inexprimable. Je crois aux preuves sanglantes que vous m’en avez données ; je sais que votre grâce donne la force de tous les sacrifices qu’elle demande, et au fond de mon cœur… Est-ce le poids de la croix pleinement acceptée qui m’a laissé cette délicieuse meurtrissure ?

Je crois aux joies du sacrifice, je crois aux joies de la douleur.

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