Chapitre 36 Angéline de Montbrun à Mina Darville
Chère Mina,
Je voulais attendre une heure de sérénité pour vous répondre ; mais cela me mènerait trop loin. Et d’ailleurs, Marc, malade depuis quelque temps, désire que vous en soyez informée. « Je lui ai sellé son cheval bien des fois, me disait-il tantôt, et j’avais tant de plaisir à faire ses commissions. »
Il aime à parler de vous, et finit toujours par dire, philosophiquement : « Qui est-ce qui aurait pensé ça, qu’une si jolie mondaine ferait une religieuse ? »
J’incline à croire qu’il se représentait les religieuses comme ayant toujours marché les yeux baissés, et toujours porté de grands châles, en toute saison. Votre vocation a bouleversé ses idées.
Chère amie, vous me conseillez les voyages puisque ma santé le permet. J’y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais m’arracher d’ici. Mon cœur y a toutes ses racines. D’ailleurs, il me semble que le travail régulier, sérieux, soutenu, est un plus sûr refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des occupations attachantes, c’est parfois terriblement difficile. Mais comme disait mon père, une volonté ferme peut bien des choses. Moi, je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je m’occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu ! que deviendrais-je si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent ? Mais il y a ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire.
La solitude du cœur est la souveraine épreuve.
Vous avez raison, la position de votre frère est bien triste. Ne songe-t-il pas à la changer ? Et qui pourrait l’en blâmer ? Chère sœur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon cœur, je souhaite qu’il oublie et qu’il soit heureux.
28 août
Pourquoi la pensée qu’il en aime une autre me bouleverse-t-elle à ce point ? Voudrais-je donc qu’il se condamnât à une vie d’isolement et de tristesse ? Ne suis-je pas injuste, déraisonnable, de le tenir responsable de l’involontaire changement de son cœur ? changement qu’il eût voulu cacher à tous les yeux – qu’il eût voulu se cacher à lui-même.
Pauvre Maurice ! Et pourtant qu’il m’a aimée ! Ne serait-ce pas la preuve d’une grande pauvreté de cœur, d’oublier toujours ce que j’en ai reçu, pour songer à ce qu’il aurait pu me donner de plus ?
29 août
Rien n’est impossible à Dieu. Il pourrait m’arracher à cet amour qui fait mon tourment.
Montalembert raconte que sa chère sainte Élisabeth pria Dieu de la débarrasser de son extrême tendresse pour ses enfants. Elle fut exaucée et disait : « Mes petits enfants me sont devenus comme étrangers. »
Mais je ne ferai jamais une si généreuse prière. Quand j’en devrais mourir – je veux l’aimer.
30 août
Oui, c’étaient de beaux jours. Jamais l’ombre d’un doute, jamais le moindre sentiment de jalousie n’approchait de nous, et, quoi qu’on en dise, la sécurité est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le sais, n’en jugent pas ainsi ; mais un amour inquiet et troublé me paraît un sentiment misérable. Du moins, c’est une source féconde de douleurs et d’angoisses. Je hais les dépits, les soupçons, les coquetteries, et tout ce qui tourmente le cœur.
Maurice pensait comme moi. La veille de son départ pour l’Europe, il me dit – avec quelle noblesse : « Je ne redoute de votre part ni inconstance ni soupçons. Je crois en vous, et je sais que vous croyez en moi ».
Oui, je croyais en lui. Que n’y ai-je toujours cru ? Sa parole donnée, c’était la servitude fière et profonde ; mais il est triste de n’avoir que des cendres dans son foyer.
31 août
« Tu m’appelles ta vie, appelle-moi ton âme,
Je veux un nom de toi qui dure plus d’un jour.
La vie est peu de chose, un souffie éteint sa flamme.
Mais l’âme est immortelle, ainsi que notre amour. »
Alors, il croyait en son cœur comme au mien ; il ne comprenait pas que l’amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait immortelle, s’est changée en pitié – et la pitié d’un homme, qui en voudrait ?
D’ailleurs, ce triste reste ne m’est pas assuré. Bientôt, que serai-je pour lui ? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui viendra le troubler dans son bonheur. Son bonheur !Non, il ne saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait partout les débris de sa chaîne. L’ombre du passé se lèvera sur toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne peut guère s’étourdir, encore moins oublier. N’arrache pas qui veut le passé de son cœur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un vêtement fané. Non, c’est la robe sanglante de Déjanire, qui s’attache à la chair et qui brûle.
1er septembre
Que je voudrais voir Mina !
Il est huit heures. Pour elle, l’office du soir vient de finir et voici l’heure du repos. Que cette vie est calme ! Qu’elle est douce comparée à la mienne ! Autrefois, gâtée par le bonheur, je ne comprenais pas la vie religieuse, je ne m’expliquais pas qu’on pût vivre ainsi, l’âme au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je crois la vocation religieuse un grand bonheur.
Sa dernière journée dans le monde, Mina voulut la passer seule avec lui et avec moi. Quelle journée ! Nous étions tous les trois parfaitement incapables de parler. Quand l’heure de son départ approcha, nous prîmes notre dernier repas ensemble ou plutôt nous nous mîmes à table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit toute seule le tour de sa chère maison des Remparts, puis nous partîmes. Elle désira entrer à la Basilique. L’orgue jouait, et l’on chantait le Benedicite,sur un petit cercueil orné de fleurs. Ce chant me fit du bien. Je sentis que l’entrée en religion est comme la mort des petits enfants ; déchirante à la nature mais, aux yeux de la foi, pleine d’ineffables consolations et de saintes allégresses.
À notre arrivée aux Ursulines, il n’y avait personne. Mina me fit avancer sous le porche, releva son voile de deuil, et me regarda longtemps avec une attention profonde.
— Comme vous lui ressemblez ! dit-elle douloureusement.
Elle s’éloigna un peu, et tournée vers la muraille, elle pleura. Cette faiblesse fut courte. Elle revint à nous, pâle, mais ferme.
— J’aurais voulu rester avec vous jusqu’à votre mariage, dit-elle avec effort ; mais c’est au-dessus de mes forces.
Elle réunit nos mains dans les siennes et continua tendrement.
— Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis, s’adressant à moi :
— N’exigez pas de lui une perfection que l’humanité ne comporte guère. Promettez-moi de l’aimer toujours et de le rendre heureux.
— Chère sœur, répondis-je fermement, je vous le promets.
— Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements, toutes les tendresses. Souviens-toi qu’il te l’a confiée ! Et sa voix s’éteignit dans un sanglot.
— Malheur à moi, si je l’oubliais jamais, dit Maurice, avec une émotion profonde.
Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la porte s’ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte, m’embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur elle, et la retint longtemps dans ses bras.
— Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s’arrachant à son étreinte, elle franchit le seuil du cloître et, sans détourner la tête, disparut dans le corridor.
Les religieuses nous dirent quelques mots d’encouragement que je ne compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds et se referma avec un bruit que je trouvai sinistre. Le cœur horriblement serré, nous restions là.
— Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n’ai plus que vous !
Cette séparation l’avait terriblement affecté. Mieux que personne, je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon cœur saignait pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que l’exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige crissait sous nos pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l’un ni l’autre, nous n’étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me demandait si je voulais retourner, si je n’avais pas froid… Et il mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si doux, une sollicitude si tendre, que j’en restais toujours charmée.
En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que je ne verrais plus, que je n’entendrais plus jamais, qui était là tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces souvenirs me revenaient et me déchiraient le cœur. « Maintenant, pensais-je, je sais ce que c’est que la séparation. »
Ce soir-là, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et réconforter Maurice. Assis sur l’ottomane, qu’on nous laissait toujours dans le salon de ma tante, nous causâmes longtemps. L’expression si triste et si tendre de ses yeux m’est encore présente.
Alors, je savais que mon existence était profondément modifiée – que je ne pourrais plus être heureuse – parce qu’au plus profond du cœur, j’avais une plaie qui ne se guérirait jamais. Mais je croyais à son amour, et c’était encore si doux !
2 septembre
Mon vieux Marc est toujours faible. Je l’ai trouvé assis devant sa fenêtre, et regardant le cimetière dont les hautes herbes ondoyaient au vent :
« Mes parents sont là, m’a-t-il dit, et bien vite, j’y serai couché moi-même. »
Ces paroles m’ont émue. Lorsqu’on y a mis ce qu’on aimait le plus, le cœur s’incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons habiter la maison étroite,et, en attendant, ne saurait-on avoir patience ? La vie la plus longue ne dure guère. Hier enfant et demain vieillard !disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de nos joies et de nos douleurs devrait rendre la résignation bien facile. Ô mes dix années de chaînes, comme vous avez passé vite !disait encore l’immortel prisonnier.
Pauvre Silvio ! qui n’a pleuré sur lui ? Son livre si simple et si vrai laisse une de ces impressions que rien n’efface, car le plus irrésistible de nos sentiments c’est l’admiration jointe à la pitié.
En me mettant Le mie prigionientre les mains, mon père me dit : « Livre admirable qui apprend à souffrir ». Apprendre à souffrir, c’est ce qui me reste.
Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un véritable lien entre celui qui l’écrit et celui qui le lit. J’aime cette parole dont j’avais senti la vérité, bien avant de pouvoir m’en rendre compte, et, des écrivains dignes de ce nom, ce n’est pas la gloire que j’envierais, mais les sympathies qu’ils inspirent.
Quand je passe par les champs, je ne puis m’empêcher d’envier les faucheurs courbés sous le poids du jour et de la chaleur. J’en vois, oublieux de leurs fatigues, affiler leurs faux, en chantant. Que cette rude vie est saine ! J’aime cette forte race de travailleurs que mon père aimait.
Souvent, je pense avec admiration à sa vie si active, si laborieuse. Riche comme il l’était, quel autre que lui se fût assujetti à un si énergique travail ! Mais il avait toute mollesse en horreur, et croyait qu’une vie dure est utile à la santé de l’âme et du corps.
D’ailleurs, il jouissait en artiste des beautés de la campagne. « Non, disait-il parfois, on ne saurait entretenir des pensées basses, lorsqu’on travaille sous ce ciel si beau. »
Ô mon père, je suis votre bien indigne fille, mais faites qu’au moins je sache dire : « Non, je n’entretiendrai pas des pensées de désespoir sous ce ciel si beau ».
4 septembre
C’est là, dans cette délicieuse solitude, qu’il m’a dit pour la première fois : « Je vous aime ».
Je vous aime ! cri involontaire de son cœur, qui vint troubler le mien.
Mon père, Mina, Maurice et moi, tous nous avions un faible pour cet endroit solitaire et charmant. Que de fois nous y sommes allés ensemble ! Ces beaux noyers ont entendu bien des éclats de rire. Maintenant mon père est dans sa tombe, Mina dans son cloître, et moi vivante, Maurice n’y reviendra jamais ! Il disait de cette belle mousse qu’on devrait se reprocher d’y marcher, que fouler les fleurs qui s’y cachent, c’est une insulte à la beauté.
Ce soir, tout était délicieusement frais et calme autour de l’étang. Pas le moindre vent dans les arbres ; pas une ride sur ces eaux transparentes, glacées de rose. Couchée sur la mousse, je laissais flotter mes pensées, mais je ne sentais rien, rien que lassitude profonde de l’âme.
5 septembre
Pauvre folle que je suis ! J’ai relu ses lettres, et tout cela sur mon âme c’est la flamme vive sur l’herbe desséchée.
6 septembre
Pourquoi tant regretter son amour ? « Ma fille, disait le vieux missionnaire à Atala, il vaudrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le cœur de l’homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir ? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempête ! »
8 septembre
Comme on reste enfant ! Depuis hier je suis folle de regrets, folle de chagrin. Et pourquoi ? Parce que le vent a renversé le frêne sous lequel Maurice avait coutume de s’asseoir avec ses livres. J’aimais cet arbre qui l’avait abrité si souvent, alors qu’il m’aimait comme une femme rêve d’être aimée. Que de fois n’y a-t-il pas appuyé sa tête brune et pâle ! « De sa nature, l’amour est rêveur », me disait-il parfois.
Cet endroit de la côte, d’où l’on domine la mer, lui plaisait infiniment, et le bruit des vagues l’enchantait. Aussi il y passait souvent de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de l’écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce vers de Dante :
Amor chi a nullo amato amar pergona1.
Amère dérision maintenant ! et pourtant ces mots gardaient pour moi un parfum du passé. J’aurais donné bien des choses pour conserver cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j’en approchai, une grosse araignée filait sa toile, sur les caractères que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir l’indifférence hideuse travaillant au voile de l’oubli. J’enlevai la toile, mais qui relèvera l’arbre tombé – renversé dans toute sa force, dans toute sa sève ?
Le cœur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j’éprouve, en regardant la côte où je n’aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du passé. J’ai fait enlever l’inscription. Lâcheté, mais qu’y faire ?
Pendant ce temps, il est peut-être très occupé d’une autre.
10 septembre
Ma tante m’écrit qu’il est en voie de se distraire.
Ces paroles m’ont rendue parfaitement misérable. Pourquoi ne pas me dire toute la vérité ? Pourquoi m’obliger de la demander ? Non je ne supporterai pas cette incertitude.
Mon Dieu, qu’est devenu le temps où je vous servais dans la joie de mon cœur ? Beaux jours de mon enfance, qu’êtes-vous devenus ?
Alors le travail et les jeux prenaient toutes mes heures. Alors je n’aimais que Dieu et mon père. C’étaient vraiment les jours heureux.
Ô paix de l’âme ! ô bienheureuse ignorance des troubles du cœur, où vous n’êtes plus, le bonheur n’est pas.
11 septembre
Je travaille beaucoup pour les pauvres. Quand mes mains sont ainsi occupées, il me semble que Dieu me pardonne l’amertume de mes pensées, et je maîtrise mieux mes tristesses.
Mais aujourd’hui, je me suis oubliée sur la grève. Debout dans l’angle d’un rocher, le front appuyé sur mes mains, j’ai pleuré librement, sans contrainte, et j’aurais pleuré longtemps sans ce bruit des vagues qui semblait me dire : la vie s’écoule. Chaque flot en emporte un moment.
Misère profonde ! il me faut la pensée de la mort pour supporter la vie. Et suis-je plus à plaindre que beaucoup d’autres ? J’ai passé des chemins si beaux, si doux, et sur la terre, il y en a tant qui n’ont jamais connu le bonheur, qui n’ont jamais senti une joie vive.
Que d’existences affreusement accablées, horriblement manquées.
Combien qui végètent sans sympathies, sans affection, sans souvenirs ! Parmi ceux-là, il y en a qui auraient aimé avec ravissement, mais les circonstances leur ont été contraires. Il leur a fallu vivre avec des natures vulgaires, médiocres, également incapables d’inspirer et de ressentir l’amour.
Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer, qui sont aimés comme ils le voudraient être ? Infiniment peu. Moi, j’ai eu ce bonheur si rare, si grand, j’ai vécu d’une vie idéale, intense. Et cette joie divine, je l’expie par d’épouvantables tristesses, par d’inexprimables douleurs.
13 septembre
Une hémorragie des poumons a mis tout à coup ce pauvre Marc dans un grand danger.
Je l’ai trouvé étendu sur son lit, très faible, très pâle, mais ne paraissant pas beaucoup souffrir. « Je m’en vas, ma chère petite maîtresse », m’a-t-il dit tristement.
Le docteur intervint pour l’empêcher de parler. « C’est bon, dit-il, je ne dirai plus rien, mais qu’on me lise la Passion de Notre-Seigneur. »
Il ferma les yeux et joignit les mains pour écouter la lecture. L’état de ce fidèle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne pouvais m’empêcher d’envier son calme.
Tout en préparant la table qui allait servir d’autel, je le regardais souvent, et je pensais à ce que mon père me contait du formidable effroi que ma mère ressentit lorsqu’elle se vit, toute jeune et toute vive, entre les mains de la mort. Son amour, son bonheur lui pesait comme un remords.
« J’ai****été trop heureuse, disait-elle en pleurant, le ciel n’est pas pour ceux-là. »
Mais lorsqu’elle eut communié, ses frayeurs s’évanouirent. « Il a souffert pour moi, répétait-elle, en baisant son crucifix. »
Mon père s’attendrissait toujours à ce souvenir. Il me recommandait de remercier Notre-Seigneur de ce qu’il avait si parfaitement rassuré, si tendrement consolé ma pauvre jeune mère à son heure dernière. « Moi, disait-il, je ne pouvais plus rien pour elle. »
Horrible impuissance, que j’ai sentie à mon tour. Quand il agonisait sous mes yeux, que pouvais-je ? Rien… qu’ajouter à ses accablements et à ses angoisses. Mais en apprenant que son heure était venue, il demanda son viatique, et le vainqueur de la mort vint lui adoucir le passage terrible. Il vint l’endormir avec les paroles de la vie éternelle. Qu’il en soit béni, à jamais, éternellement béni !
Paix, dit le prêtre quand il entra avec le Saint-Sacrement, paix à cette maison et à tous ceux qui l’habitent !
Je suis donc comprise dans ce souhait divin que l’Église a retenu de Jésus-Christ. Ah ! la paix ! j’irais la chercher dans le désert le plus profond, dans la plus aride solitude.
Ce matin, à demi cachée dans l’ombre, j’ai assisté à tout, et comme je me prosternais pour adorer le Saint-Sacrement, il se répandit dans mon cœur une foi si vive, si sensible. Il me semblait sentir sur moi le regard de Notre-Seigneur et depuis…
Ô maître du sacrifice sanglant ! je vous ai compris. Vous voulez que les idoles tombent en poudre devant vous. Mais ne suis-je pas assez malheureuse ? N’ai-je pas assez souffert ? Oh ! laissez-moi l’aimer dans les larmes, dans la douleur. Ne commandez pas l’impossible sacrifice, ou plutôt Seigneur tout-puissant, Sauveur de l’homme tout entier, ce sentiment où j’avais tout mis, sanctifiez-le, qu’il s’élève en haut comme la flamme, et n’y laissez rien qui soit du domaine de la mort.
15 septembre
Marc est mort hier. La veille il semblait mieux. Nous avons eu un assez long entretien ensemble. Il me rappelait mon enfance, mon beau poney dont il était aussi fier que moi.
Son vieux cœur de cocher se ranimait à ces souvenirs. Nous étions presque gais – du moins j’essayais de le paraître –, mais quand je lui ai parlé de son rétablissement, il m’a arrêtée avec un triste sourire, et m’a demandé naïvement : « Avez-vous quelque chose à lui faire dire ? »
Cette parole m’a fait pleurer, et j’ai répondu avec élan : « Dites-lui que je l’aime plus qu’autrefois. Dites-lui qu’il ait pitié de sa pauvre fille ! »
Il serra mes mains entre ses mains calleuses, et reprit avec calme : « Ma chère petite maîtresse, je sais que la terre vous paraît aussi vide qu’une coquille d’œuf, je sais que la vie vous semble bien dure. Mais croyez-moi, c’est l’affaire d’un moment. La vie passe comme un rêve. »
Pauvre Marc ! la sienne est finie. Je l’ai assisté jusqu’à la fin. Non, Dieu n’a point fait la mort – la mort qui sépare – la mort si terrible même à ceux qui espèrent et qui croient.
18 septembre
C’est fini. Je ne verrai plus cet humble ami, cet honnête visage que je retrouve dans la brume de mes souvenirs. Je l’ai veillé religieusement, comme il l’avait fait pour mes parents, comme il l’eût fait pour moi-même, et maintenant je dis de tout mon cœur avec l’Église : Qu’il repose en paix !
Oh ! qu’elle est profonde cette paix du cercueil ; comme elle attire les cœurs fatigués de souffrir ! Et pourtant, la mort reste terrible à voir en face !
Ces angoisses de l’agonie, cette séparation pleine d’horreur !
« C’est la mort qui nous revêt de toutes choses », mais, comme ajoute saint Paul, « nous voudrions être revêtus par-dessus », et le dépouillement de notre mortalité, cette dissolution d’une partie de nous-mêmes reste le grand châtiment du péché.
Ah ! quand même l’Église n’en dirait rien, mon cœur m’apprendrait que Jésus-Christ n’a pas abandonné sa mère à la corruption du tombeau.
Ô Dieu, que n’aurais-je pas fait pour en préserver mon père ! Mais il faut que la sentence s’exécute, il faut retourner en poussière. Et pourtant malgré les tristesses de la tombe, c’est là que ma pensée se réfugie et se repose – là sur le « lit préparé dans les ténèbres » – où chacun prend place à son tour.
« Patrie de mes frères et de mes proches, mes paroles sur toi sont des paroles de paix. »
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