‹ Angéline de MontbrunChapitre 43 sur 47 · Chapitre 1

Chapitre 1

Si l’on avait inscrit ces mots en tête d’un article de journal il y a trente ans, le lecteur, après quelques minutes d’étonnement, se fut dit : c’est une anglaise, sans doute, ou une américaine. En effet, à cette époque, Madame Moodie dont on nous a annoncé la mort, par une de ces erreurs que la presse et le télégraphe ne comptent pour rien dans leur fureur d’annoncer quelque chose, Madame Moodie, Madame Saddlier, Madame Leprohon – irlandaise malgré son nom français – publiaient alors des romans et des poésies, mais aucune canadienne d’origine française ne s’était encore placée au rang de nos écrivains.

Il est vrai que c’est sous un pseudonyme que l’auteur de « Angéline de Montbrun » se produit dans nos revues : mais il en fut ainsi du sexe fort dans ses débuts littéraires, et M. Garneau fut un des premiers, comme je l’ai dit ailleurs, à mettre timidement ses initiales au bas de ses poésies.

Avant « Laure Conan », quelques femmes avaient publié des poésies fugitives, écrit quelques lettres et quelques articles ; M, Tassé a dernièrement signalé le mérite d’une de ces modestes pionnières de notre littérature. Il y a loin de là, cependant, à un ouvrage comme celui dont nous allons nous occuper.

Un amour vrai,et quelques jolies bluettes ont précédé Angeline de Montbrun ;l’on se demandait qui pouvait tenir cette plume si délicate et si habile à décrire les sentiments les plus intimes, à exprimer des pensées aussi vraies et aussi élevées. Quelques-uns avaient soupçonné un de ces travestissements qui sont si communs de nos jours ; mais un examen plus attentif a dû bientôt les convaincre de leur erreur. Laure Conan est bien vraiment une femme, sinon toujours par la manière dont elle s’exprime, du moins par sa manière de voir, de penser et de sentir. Il y a dans le volume que M. Brousseau vient d’imprimer avec une élégante préface de M. l’abbé Casgrain, il y a ce que l’on est convenu aujourd’hui d’appeler de la personnalité, une émotion vraie, des sentiments et des appréciations qui ne doivent rien à la fiction. Même dans les citations, que l’auteur a peut-être un peu trop prodiguées, on retrouve comme le fond de sa pensée ; toutes ces perles ne sont aucunement déparées par l’or qui leur sert de monture. Ce n’est pas un scrapbookfait au hasard ; c’est une série d’extraits qui se relient admirablement entr’eux et avec le texte ; et je n’ai jamais été si frappé de ce que peut produire, dans la mélancolie de la solitude, sur une âme d’élite la lecture attentive, je devrais dire la lecture passionnée des meilleurs écrivains. Tous y passent et ceux du grand siècle, et les contemporains, et les Pères de l’Église, et Thomas à Kempis, et les prédicateurs du jour ; mais tous paraissent être chez eux et se présentent avec un air de famille qu’on ne leur aurait point soupçonné.

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