‹ Angéline de MontbrunChapitre 44 sur 47 · Chapitre 2

Chapitre 2

La trame du roman est bien simple ; il y a beaucoup plus de pensée, beaucoup plus de sentiment que d’action ; l’auteur a donc été bien inspirée en choisissant la forme de la correspondance et celle du journal de préférence à un récit continu. Un tel récit aurait été alangui par les réflexions et les descriptions qui forment le fonds de l’ouvrage, et les nombreuses citations qui s’y trouvent auraient peut-être paru moins naturellement amenées.

La donnée est celle-ci : Maurice Darville est en visite à Gaspé chez un vieil ami de son père, M. de Montbrun. Celui-ci, qui n’est pas encore très âgé, est veuf et fait dans ces parages lointains l’éducation d’une charmante jeune fille, une unique enfant, Angéline, la bien-nommée et héroïne du roman.

Maurice qui est lui-même un charmant garçon, musicien et s’il l’eût voulu poète à ses heures, ne peut s’empêcher de tomber amoureux d’Angéline. Il raconte les péripéties peu compliquées de ses amours à sa sœur Mina, jeune élégante qui mène à Québec la vie du grand monde, et dont les lettres répondent, courrier par courrier, à celles de son frère.

M. de Montbrun, dont l’auteur a fait un homme accompli, après quelques hésitations, accorde à Maurice la main d’Angéline, en mettant pour conditions qu’elle resterait auprès de lui et que le mariage ne se ferait que lorsqu’elle aurait vingt ans sonnés.

Dans l’intervalle Mina Darville accepte une invitation d’Angéline et se rend à Valriant avec son frère.

Or, il arrive que cette jeune mondaine s’éprend de M.**de Montbrun et quoique cet amour soit d’abord assez discrètement indiqué dans ses premières lettres à une amie de Québec, qui se propose d’entrer en religion, les sentiments qu’elle éprouve pour le futur beau-père de son frère finissent par s’accuser bien clairement.

Quelques passages des lettres de Mina à Emma méritent d’être cités.

« Il s’en va minuit, je viens de fermer ma fenêtre où je suis restée longtemps. J’aime la douceur sereine des belles nuits… et je vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer. Pardon, vous n’aimez pas que j’aborde ce sujet. Il me semble pourtant que je n’en parle pas mal, mais… Avez-vous jamais descendu le Saguenay ? Franchement la vie religieuse m’apparaît comme cette étonnante rivière qui coule paisible et profonde entre deux murailles de granit. C’est grand, mais triste. Ma chère, l’inflexible uniformité, l’amer détachement ne sont pas pour moi……….

« Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer. Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes mondanités. Vous rappelez-vous mes préparatifs pour le bal, alors que se bien mettre était la grande affaire et que j’aurais tant désiré avoir une fée pour marraine comme Cendrillon ? Sérieusement il nous aurait coûté moins de temps et moins d’argent pour tirer de misère quelques familles d’honnêtes gens. Je vous assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits sentiments. Mais l’amour est une belle chose. Aimer c’est sortir de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me**supporter. Bonsoir.

P. S. – C’est la faute d’Angéline et de Maurice. On ne peut les voir ensemble sans extravaguer. »

Dans une autre lettre de la même à la même,ce que la naïveté du post-scriptumqu’on vient de lire peut faire soupçonner, se trouve confirmé.

« M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable avec cet air protecteur qui lui va si bien. On l’accuse de ne pas remplir tout son mérite. Mais comme je lui sais gré de n’avoir jamais été ministre ! Il fait bon de voir ce descendant d’une noble race cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit point perdu ! Ce soir nous parlions ensemble de l’avenir du Canada : il était un peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde, je tombai sur le gouvernement qui fait si peu pour arrêter l’émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le laissa froid et jetant un regard un peu dédaigneux sur ma toilette, il me demanda si j’avais jamais pensé à me refuser quelque chose pour aider nos pauvres colons. Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire : je l’ai fait ; mais je lui dis : je le ferai. Il sourit et ce sourire le plus distingué que j’aie vu me choqua. J’eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d’un sentiment élevé ? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole qu’il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit quelquefois pour éveiller les sentiments dormants »…

Toujours de la même à la même.

« Décidément mes récits patriotiques vous sont suspects et ce n’est pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce beau zèle »…

« Vous n’ignorez pas comme j’ai désiré la réalisation du rêve de Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais est-ce le second rang que je tiens ? Y a-t-il comparaison possible entre son culte pour elle et son affection pour moi ? Il est vrai qu’en revanche Angéline m’aime plus qu’autrefois ; elle m’est la plus aimable, la plus tendre des sœurs ; mais naturellement je viens bien après son fiancé et son père. Quant à celui-ci, the last, but not the least,qu’est-ce que cet aimable intérêt qu’il me porte ? Je l’admets, dans ce cœur viril le moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu’est-ce que cela ? Si vous saviez comme il aime sa fille ! Pour moi je ne suis nécessaire à personne. Ma chère Emma j’éprouve ce qu’éprouverait un avare qui verrait les autres chargés d’or et n’aurait que quelques pièces de monnaie. »

Plus loin apparaît une sorte de rivale, femme du grand monde, qui a bien elle aussi ses prétentions sur M. de Montbrun. Mina se moque des mésaventures de cette veuve et ne le fait point cependant sans qu’on devine chez elle une certaine inquiétude ; mais ce léger nuage se dissipe bientôt comme on peut le voir par un extrait d’une lettre d’Emma à Mina :

« Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est comme celle de l’homme, toujours courte par quelqu’endroit.Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, jusqu’à Valriant. Je pense souvent à vos aimables promis – passez-moi une expression bretonne – et j’espère que vous verrez l’humiliation du superbe.Sans flatterie, je m’étonne qu’il tienne si longtemps……..

« Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on finira par s’avancer et cette fois-là j’espère que vous mettrez vos coquetteries de côté pour dire tout franchement, comme la Belle au bois dormant : « Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait attendre. »

Et Mina répond : « Je vous promets de dire exactement comme la Belle au bois dormant, et croyez-moi « j’avais eu en pensée ainsi fairesi le cas advenait. » En attendant je serai aussi agréable que possible avec lui ; mais la jolie petite madame P. n’avait pas tort lorsqu’elle affirmait qu’il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous reviennent comme dans les légendes, et lui n’a pas l’air de s’en porter plus mal. Toute modestie à part, je n’y comprends rien, d’autant plus que je suis sûre de lui plaire. Maintenant je ne rencontre guère son regard sans y voir une flamme, un éclair, et d’après moi, cela voudrait dire quelque chose. Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais qu’est-ce qui le retient ? Ce ne peut être la différence d’âge : il y a de bons miroirs ici. Je suppose qu’on m’en veut de cette faiblesse involontaire. Puis on ne me trouve pas une âme de premier ordre ; peut-être aussi croit-on que je ne puis m’accommoder d’une vie sérieuse, retirée. Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes de l’an passé. Pour un rien je lui proposerais d’aller vivre sur les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche, à travers les brouillards comme les héros d’Ossian. »

Après avoir lu cette lettre et plusieurs autres, le lecteur et encore plus la lectrice se demande si M. de Montbrun a la conscience de l’amour qu’il inspire et s’il y répond, si Mina persévérera dans cet amour au moins étrange de la part d’une jolie mondaine pour un homme si grave, si la différence d’âge, se trahissant davantage, ne fera pas disparaître le charme sous lequel l’imprudente jeune fille s’est placée d’elle-même, si M. de Montbrun, se laissant aveugler de son côté, poussera l’aventure jusqu’au bout ; si enfin tous deux trouveront là le bonheur et la tranquillité ?

Hélas ! on ne le sait point, on ne le saura même jamais ! Maurice Darville, qui était allé passer en Europe une partie du temps d’épreuve et d’attente que M.**de Montbrun lui avait imposé, était à peine revenu, lorsque, dit l’auteur, le plus imprévu des malheurs vint frapper sa fiancée. « En revenant de la chasse, M. de Montbrun embarrassa son fusil entre les branches d’un arbre, le coup partit et le blessa mortellement. »

Heureux M. de Montbrun ! que de soucis et de déboires cette fin tragique ne lui a-t-elle pas épargnés ! Heureuse aussi l’auteur qui s’en tire à si bon marché ! Mais le lecteur n’a-t-il pas le droit de se plaindre, de se trouver un peu désappointé, de se trouver même, si j’ose le dire, un peu mystifié ?

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