Chapitre 5
M. l’abbé Casgrain a comparé « Angéline de Montbrun » au journal d’Eugénie de Guérin. Il me semble que la première de ces œuvres est beaucoup plus virile, il me paraît qu’ici la couleur est plus sombre, la note est plus grave. Au fond de cette douleur et de cette résignation, il y a de la révolte, de la révolte comprimée si l’on veut ; mais pas si bien qu’elle ne monte parfois en bouillonnant jusqu’à la surface. Cela n’empêche pas le sentiment religieux de dominer et d’obtenir tout son effet. Job que notre auteur cite quelquefois n’est pas toujours tendre ; il se permet des imprécations qui, isolées de son œuvre sublime, ne seraient pas jugées très édifiantes. Angéline de Montbrun ne va pas si loin ; mais elle a d’amères paroles, d’injustes reproches, qui sont dans la nature de l’âme humaine, qui donnent un cachet de vérité ou du moins de vraisemblance à ce qu’elle écrit. L’idée religieuse n’en a que plus de mérite à triompher dans ces conditions.
Il y a une grande sobriété dans les descriptions, dans les petits épisodes qui viennent interrompre la trame du livre. Ils suffisent à en briser la monotonie. Les petits détails qui abondent dans ce genre de littérature intime vont chez certains écrivains jusqu’à la puérilité, c’est un danger que l’auteur a su presque toujours éviter.
Le paysage et les scènes de la vie domestique ne sont pas traités avec assez d’ampleur pour donner à l’œuvre ce que l’on tient aujourd’hui à trouver partout : la couleur locale.Mais Angéline de Montbrun n’est pas un roman de mœurs, c’est plutôt l’histoire d’une âme ; or cette histoire nous est contée de manière à nous intéresser vivement, de manière à laisser dans l’esprit et dans le cœur les plus nobles pensées, les plus beaux sentiments. Que peut-on désirer de plus ?
Du reste, il y a comme de lumineuses échappées de paysages qui apparaissent de temps à autres et ressemblent à ces clairières, à ces perspectives soudainement découvertes par le voyageur dans les pays de montagnes. Elles font voir que l’auteur ne manque point de cette disposition heureuse que les Anglais appellent sympathywith nature.Il y a aussi quelques pages, comme celles qui racontent un pèlerinage au tombeau de Garneau, pages que j’ai indiquées ailleurs, qui sont frappées au bon coin du sentiment national. Évidemment, Angéline de Montbrun est une bonne canadienne en même temps qu’une bonne chrétienne.
L’élévation constante de la pensée, l’élégance soutenue du style font désirer que l’auteur n’en reste pas là, et qu’elle continue à enrichir notre jeune littérature d’œuvres aussi patriotiquement inspirées, aussi délicatement exécutées.
Pierre J. O. Chauveau.
Montréal, janvier 1885.
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1.Les Montbrun étaient une branche de la maison de Lévis.
1.Si vous n’aviez pas d’amour-propre, vous ne désireriez pas plus voir vos amis attachés à vous que de les voir attachés au roi de Chine. Fénelon, Lettres spirituelles.
1.La première version se lit comme suit : « Il avait été décidé qu’Angéline ne retournerait à Valriant qu’après son mariage. À cela, elle consentit facilement, mais ce fut en vain qu’on fit tout au monde pour la décider à se marier avant la fin de son deuil. Toutes les supplications de Maurice lui-même échouèrent complètement. Les distractions qu’on essayait n’avaient aucune prise sur elle. Sa santé, si forte qu’elle fût, finit par s’altérer sérieusement. Il lui vint au visage une tumeur qui résista à tous les traitements, et nécessita à la fin une opération qui la laissa défigurée. »
1.Fille d’un pauvre pêcheur et filleule de M. de Montbrun.
1.Fleur qui croît parnli les mousses dans les forêts de sapin.
1.L’amour impose à qui est aimé d’aimer en retour.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.