‹ Angéline de MontbrunChapitre 46 sur 47 · Chapitre 4

Chapitre 4

Voici d’abord en quels termes Angéline raconte à Mina la mort de son père :
« Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j’ai souffert en voyant mourir mon père ; et pourtant, ô mon Dieu, quand je veux fortifier ma foi en votre bonté c’est à cette heure de déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents !

« Il avait tout supporté sans faiblesse ; mais en me voyant son cœur faiblit et il s’évanouit. Pour moi, malgré l’épouvante, le saisissement de cette heure, je restai calme. On m’avait dit qu’il fallait du courage, que la moindre émotion lui ferait mal.

« Quand la connaissance lui fut revenue, il me passa péniblement son bras autour du cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il leva les yeux vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre épingles fixaient sur le mur au pied de mon lit, et aussi longtemps que je vivrai, je verrai l’expression de joie de son visage.

« Le tintement de la clochette nous annonça l’approche du Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula sur sa joue pâle, il ferma les yeux et me dit avec effort : Ma fille, pense à Celui qui vient.

« C’était la première parole qu’il m’adressait. Sa voix était faible, mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle me soutenait.

« Ô maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous laisseriez toucher ! Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses jours et prosternée à vos pieds, dans ma mortelle angoisse, j’implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce qu’elle souffrit en vous voyant mourir.

« Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me faisait l’effet de l’acier entre la chair et les os, et lorsque après sa communion, mon père m’attira à lui et me dit : Angéline, c’est la volonté de Dieu qui nous sépare, j’éclatai. Ce que je dis dans l’égarement de ma douleur, je l’ignore, mais je vois encore l’expression de sa pénible surprise.

« Hé quoi ! mon enfant, me dit-il, toi, qui as toujours eu pour moi une soumission si respectueuse et si tendre, tu ne voudrais pas te soumettre à Dieu !

« Il baisa le crucifix qu’il tenait dans sa main droite, et dit avec un accent de supplication profonde :

« Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre enfant ne sait pas ce qu’elle dit. »

« Puis, avec quelle autorité, avec quelle tendresse il m’ordonna – mot si rare sur ses lèvres – de dire avec lui : Que la volonté de Dieu soit faite ! J’obéis par un sanglant effort. Alors il me bénit et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait son viatique :

« Mon Dieu, répéta-t-il, je vous la donne. Ô Seigneur Jésus, parlez-lui ! Ô Seigneur Jésus, consolez-la !

« Et moi dans l’agonie de ce moment………

« Mon Dieu, c’est prosternée le visage contre terre que je voudrais vous rendre grâce d’avoir entendu sa prière.

« Ô fortifiantes amertumes du sacrifice voulu ! Ô joies de la douleur pleinement résignée ! Ô volupté des larmes essuyées par l’amour ! qui ne vous a pas senties ne sait rien de Dieu, ni de son âme. »

Dans une autre lettre Angéline expose à Mina la situation de son âme et justifie délicatement sa conduite envers Maurice :

« Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute en homme de cœur et d’honneur il a voulu tenir son engagement et faire célébrer notre mariage ; mais pouvais-je accepter ce sacrifice ? Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice ! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m’aideraient pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m’adoucirait tout, s’il m’aimait encore ; mais il n’a plus pour moi que de la pitié – et que j’aurais vite déchiré ce que je viens d’écrire si je n’étais sûre qu’il l’ignorera toujours !

« Comme le temps passe ! Vous voilà déjà à la veille de vos vœux sacrés. Vous dites que ce jour-là votre plus ardente prière sera pour moi. Merci Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l’aime avant de mourir. Chère sœur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos vœux, ces vœux qui vont pour jamais vous séparer du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n’entendent rien de la vie ! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures ! Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l’éternel, l’incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j’ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l’heure de l’indicible angoisse.

« Chère sœur, dans les premiers mois de mon deuil vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi était plus que bon, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n’est pas votre tendresse qui m’ont fait vivre. Ce qui me soutenait c’était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l’heure redoutable du sacrifice – à cette heure où j’ai souffert plus que pour mourir. »

Voici maintenant quelques pages du journal intime de l’orpheline ; elles laissent encore mieux lire dans son âme et cela est tout naturel.

2 juin. – « Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons souvent sur la grève. Cette après-midi j’y ai rencontré Marie Desroche, mon ancienne camarade.

« Elle s’est jetée à mon cou avec un élan qui m’a touchée, et en me regardant elle a pleuré de belles larmes sincères. J’ai accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle. Enfant, j’aimais la société de cette petite sauvage qui n’avait peur de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait.

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« Il faut que Marie ait bien du goût et de l’industrie car cette cabane perdue dans les rochers est agréable. Sans doute le confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs c’est joli. Pour que nous puissions causer librement, Marie m’a fait passer dans la petite chambre à coucher qu’elle partage avec sa jeune sœur. La statue de la sainte Vierge que mon père lui donna lorsqu’elle eut perdu sa mère y**occupe la place d’honneur. Un lierre vigoureux l’entoure paresseusement. C’est doux à l’âme et doux aux yeux, et j’ai été bien touché en apercevant dans cette chambre de jeune fille la photographie de mon père encadrée d’immortelles et de mousses sèches.

« – Marie, lui ai-je dit, vous ne l’oubliez donc pas ? Et j’ai encore dans l’oreille l’accent avec lequel elle a répondu : Ceux qui l’ont connu peuvent-ils l’oublier ?

« Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, a fabriquer et à raccommoder des filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu’il va vendre quatre sous la douzaine, et pourtant comme cette vie me semble douce ! Elle a la santé, la beauté. Un de ces jours, un honnête homme l’aimera et en l’aimant deviendra meilleur. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu’elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix – la paix du cœur en attendant la paix du tombeau. »

3 juillet. – « Je ne devrais pas lire les Méditations.Cette voix molle et tendre a trop d’échos dans mon cœur. Je m’enivre de ces orageuses tristesses. Insensée ! J’implore la paix et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un âpre plaisir à envenimer ses plaies et à en voir couler le sang. Où me conduira cette douloureuse effervescence ? J’essaie faiblement de me reprendre à l’aspect charmant de la campagne, mais le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

Quand la feuille du bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons.

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez moi comme elle, orageux aquilons ! »

21 juillet. – « N’aimait-il donc en moi que ma beauté ? Ah ! ce cruel étonnement de l’âme. Cela m’est resté au fond du cœur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu’est-ce que le temps, qu’est-ce que la raison peut faire de moi ? Je suis une femme qui a besoin d’être aimée.

« Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de nos domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés et la plus humble affection n’a-t-elle pas son prix ?

« Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas injuste, que je ne fasse souffrir personne. »

27 juillet. – « Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et m’a écrit qu’elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques paroles de consolations. Pauvre femme ! elle me**fait l’effet d’une personne qui, avec une goutte d’eau douce au bout du doigt, croirait pouvoir adoucir l’amertume de le mer.

Qu’on me laisse en paix »…

21 août. – « Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m’a laissé longtemps dans un état violent qui m’humilie. Quand j’avais la beauté, je m’en occupais peu. L’éloignement du monde, l’éducation virile que j’avais reçue m’avaient préservée de la vanité.

« Mon père me disait qu’aimer une personne pour son extérieur c’est comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu’il y avait quelque mort dans le voisinage : Viens, me disait-il, viens voir ce qu’on aime quand on aime son corps !

« Mais si fragile, si passagère qu’elle soit, la beauté n’est- elle pas un grand don ? »

21 août.– « Que veut donc Mina ! Je n’ose approfondir ses paroles ou plutôt j’ai toujours sa lettre sous les yeux, et j’y pense sans cesse. Songe-t-il… Non, je ne saurais l’écrire. Et ne devais-je pas m’y attendre ? N’est-il pas libre ? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa parole ?

Qui sait jusqu’à quel point un homme peut pousser l’indifférence et l’oubli ?

5 septembre. – « Pauvre fille que je suis ! J’ai relu ses lettres et tout cela pour mon âme c’est la flamme vive sur l’herbe desséchée. »

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