‹ Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame ÉlisabethChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

1781

Naissance du Dauphin.--Impressions à la Cour et dans le peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame Elisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle de Condé et la princesse de Monaco.--Commérages à Versailles sur le séjour d'Angélique à Chantilly.

Voici maintenant le gros événement du 22. «Rien n'égale la joie que nous éprouvons, écrit la marquise de Bombelles. La Reine vient d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante. La Reine plus contente que personne se porte à merveille. Elle n'a été qu'une heure en grandes douleurs, est accouchée à une heure et un quart après-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette nouvelle à Madame Élisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a fait, elle ne pouvait se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assurée qu'il a bien fallu qu'à la fin elle se livrât à toute sa joie; cette pauvre petite princesse s'est presque trouvée mal, elle pleurait, elle riait; il est impossible d'être plus intéressante qu'elle ne l'était. C'est elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Piémont[147] avec Monsieur, mais ce qui m'a touchée au dernier point est le contentement du Roi pendant le baptême, il ne cessait pas de regarder son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui était au dehors de la chapelle au moment que l'enfant y est entré, la joie répandue sur tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher de pleurer; jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent faites, que nous eussions dîné, il était cinq heures et demie et l'heure de la poste passée. Pour réparer cela j'enverrai Lentz demain matin à Paris mettre ma lettre à la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas guignonnant? Il n'était pas à Saint-Denis que la Reine, je suis sûre, souffrait déjà. Il sera chez toi ou bien près d'y arriver quand tu recevras la nouvelle.

[147] Madame Clotilde, sœur de Louis XVI, depuis reine de Sardaigne.

La Reine avait très bien passé la nuit du 21 au 22 octobre, écrit dans son _Journal_ Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des détails circonstanciés. «Elle sentit quelques petites douleurs qui ne l'empêchèrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la chasse donna contre-ordre à midi.) Entre midi et midi et demie les douleurs augmentèrent... et à une heure un quart juste à ma montre, elle est accouchée très heureusement d'un garçon.»

Pour prévenir les accidents qui s'étaient produits à la naissance de Madame Royale, on avait décidé qu'on ne laisserait pas entrer la foule dans les appartements et que la mère ne connaîtrait le sexe de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Dans la chambre, il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly, d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, qui allaient alternativement dans le salon de la Paix qu'on avait laissé vide. De tous les princes que Mme de Lamballe avait avertis à midi, il n'y eut que le duc d'Orléans qui arriva de Fausse-Repose où il chassait et se tint dans le salon de la Paix. Le prince de Condé, le duc et la duchesse de Chartres, le duc de Penthièvre, la princesse de Conti et Mlle de Condé n'arrivèrent qu'après l'accouchement; le duc de Bourbon le soir, et le prince de Conti le lendemain...

Quand l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la gouvernante, la princesse de Guéménée.

La Reine n'osait pas questionner; tous ceux qui l'entouraient composaient si bien leur visage, que la pauvre femme, leur voyant à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. Le Roi n'y tint plus et, s'approchant du lit de sa femme, il dit les larmes aux yeux: «Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta l'enfant; la Reine l'embrassa avec une effusion que rien ne saurait peindre, puis le rendant à Madame de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle, il est à l'État, mais aussi je reprends ma fille.» «L'antichambre de la Reine était charmante à voir, dit un témoin oculaire[148]. La joie était à son comble; toutes les têtes étaient tournées. On voyait rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres, et les gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux battants s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur le Dauphin. Mme de Guéménée, le tenant dans ses bras, traversa les appartements pour le porter chez elle... On adorait l'enfant, on le suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit «qu'il fallait qu'il fût chrétien premièrement[149].»

[148] Récit du comte de Stedingk, dans _Gustave III et la Cour de France_, t. I.

[149] Le 22 octobre, à trois heures de l'après-midi, Monseigneur le Dauphin fut baptisé par le prince Louis de Rohan, cardinal de Guéménée, grand-aumônier de France... et tenu sur les fonds de baptême par Monsieur, au nom de l'Empereur, et par Madame Elisabeth de France, au nom de Madame la princesse de Piémont. Relation... etc. (Supplément à _la Gazette de France_, du vendredi 26 octobre 1781.)

Dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple, ce furent des transports de joie; acclamations, _Te Deum_, illuminations, adresses des corporations, rien ne manque pour célébrer la naissance du royal enfant, qui devait vivre à peine sept ans et un jour. Marie-Antoinette semblait regagner la popularité perdue. S'il y eut des notes discordantes, c'est dans la famille royale et dans son entourage qu'on doit les rechercher, et Mme de Bombelles ne manquera pas de les souligner.

Elle écrit le 24 octobre:

«La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira après-demain à Notre-Dame, à Paris, avec tous les princes, rendre grâce à Dieu d'un aussi heureux événement. Madame s'est conduite à merveille, elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien qu'elle ne l'éprouve pas; mais il est fort honnête et fort prudent à elle d'avoir caché son jeu[150]. Quant à Mme de Balbi[151], je la crois folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas de le dire à la Reine; cela la fera détester plus que jamais, et je ne conçois pas sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle Mme Poitrine; elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un lait excellent, à ce que disent les médecins. C'est une franche paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un grenadier, jure avec une grande facilité; tout cela n'y fait rien, est fort heureux même, parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de rien, que par conséquent son lait s'altérera difficilement. Les dentelles, le linge qu'on lui a donnés ne l'ont pas surprise; elle a trouvé tout cela tout simple, et a seulement demandé qu'on ne lui fît pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en était jamais servie et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien que l'accouchement de la Reine n'empêche le baron de Breteuil de s'arrêter à Ratisbonne; il se croira peut-être obligé d'aller droit à Vienne pour annoncer l'événement à l'Empereur... Je t'ai assez parlé du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du nôtre. Je te dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte à merveille.»

[150] Madame apprit de façon piquante cette nouvelle si importante pour elle. Elle courait chez la Reine «au grand galop» lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, quel bonheur!» La princesse ne répondit pas; en apparence, elle eut le bon goût de manifester la plus grande satisfaction. Le comte d'Artois, lui, laissa échapper un mot de dépit. Le jeune duc d'Angoulême était allé voir le Dauphin.--«Mon Dieu, papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le trouverez assez grand!» (_Mémoires_ de Mme Campan.)

[151] Née Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in partibus_ du comte de Provence. Elle était dame du palais de la comtesse.

Suivent d'autres détails où la mère tendre s'étale avec complaisance. Si simplement donnés, ces détails ont du charme pour les jeunes mères, et c'est à ce titre que je transcris encore ceux-ci: «Quand il a faim, il va à l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz, la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-même et s'en va avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il se met à manger debout, devant moi, me donne à manger. Mais ce que cet enfant-là a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim. Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il veut, parce que je suis sûre qu'il cessera dès qu'il n'aura plus faim. Véritablement il est impossible d'être plus gentil, d'avoir plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le répète, attends-toi bien à le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, même moi, je le trouve tel. Mais il répare cela par une physionomie d'esprit que je préfère à la beauté.»

On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les trouver exquis de naturel. Ceux-là seuls qui s'extasient sur les chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de détails sur les fêtes données à Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant pas assisté[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouvé beau comme un ange. «Les folies du peuple sont toujours les mêmes. On ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve cela touchant, et je ne connais pas en vérité de nation plus aimable que la nôtre.» La joie est universelle à Paris et à Versailles. Que M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du Dauphin, rien qui nous étonne. Il les termine même par deux vers tirés de l'opéra _les Événements imprévus_:

J'aime mon maître tendrement. Ah! comme j'aime ma maîtresse!

ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792, une des dernières fois que Marie-Antoinette se rendit au théâtre, déchaînèrent une tempête.

[152] Voir les _Mémoires_ de Weber, _Mémoires secrets_, etc., t. XVIII. Supplément à _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble, _Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie, ouvrage consciencieux et renseigné auquel tous ceux écrivant sur cette époque ont soin de faire de larges emprunts, tout en oubliant de le citer.

Le 3 novembre Angélique a annoncé à son mari une nouvelle qui lui ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui écrire, rassurée maintenant, après avoir connu une grosse inquiétude, que Bombon a eu la petite vérole. L'éruption a éclaté le 27 octobre, et la courageuse petite femme, sans perdre la tête, sans alarmer inutilement son mari, a fait soigner l'enfant par le célèbre Goetz, qui quittait ses inoculés pour venir auprès de Bombon atteint d'une fièvre terrible pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus. L'enfant a échappé à la mort grâce à sa forte constitution... Madame Élisabeth s'est montrée pleine d'attentions pour Bombon. Bientôt mère et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly où ils sont invités par Mlle de Condé.

Dès que la convalescence du petit garçon le lui a permis, la marquise n'a pas manqué de parler de ses affaires à Madame Élisabeth. La princesse lui donna le résultat de ses démarches dans cette lettre aussitôt envoyée à Ratisbonne.

_Lettre de Mme Elisabeth[153] à la marquise de Bombelles_

«La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher cœur, que j'avais vu M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, dès que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se chargeât des dettes de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il était impossible de les payer toutes à présent, mais qu'il comptait lui donner une gratification dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai dit combien je désirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles mourait, tu serais très malheureuse. Il m'a dit: «que le Roi, dans ces cas-là, ferait des grâces». Enfin il m'a paru si bien disposé, que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que le Roi promette de les payer; parce que peut-être que, comme cela, la demande paraîtrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre venait à changer, cela dérangerait votre plan; je réponds à cela que je me charge de lui faire donner et, comme c'est très juste, il ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui écrives une belle lettre, où tu lui exposes tout ce qu'il sait déjà. Enfin, mon cœur, M. de Bombelles a une fort bonne santé, et, malgré sa colique venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitôt. Ainsi M. de Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'année prochaine, il n'était pas si bien disposé, on le repersécuterait beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas faire autant de difficultés. Pourtant, si tu lui as déjà parlé de la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce soir? a-t-il encore la fièvre? Je vais voir les illuminations qui sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai fait proposer à Mme de Guiche et à Mme de Polastron de venir, mais elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine, mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu, mon cœur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon cœur.»

[153] Inédite.

[154] Baronne de Mackau, née Alissan de Chazet.

[155] Pendant un mois, il y eut des réjouissances et des illuminations. Les principales fêtes, celles des relevailles, devaient avoir lieu en janvier.

La série des lettres suivantes est assez intéressante pour être donnée presque sans commentaire.

Versailles, 9 novembre.

«Bombon se porte à merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici et qui a dîné avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il s'oppose à ce que j'aille à Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop beau temps, que cette petite maison exposée à tous les vents, qui n'a pas encore été chauffée de l'année, serait trop froide, que, de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci, excepté quelques paysans, il n'y a personne à Montreuil. Cet enfant ne verrait âme qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes fenêtres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous aurons, nous le promènerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera prendre l'air, comme s'il était à Montreuil, et l'amusera davantage. Je n'ai pas été fâchée d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller là-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les premières nuits de sa petite vérole, qu'il avait une fièvre de cheval et par conséquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera sûrement musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure; c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaieté n'est cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et couvert de petites véroles; cela gêne sa respiration, le contrarie. Mais j'espère qu'il sera débarrassé sous peu de jours. Enfin nous avons de grandes grâces à rendre à Dieu et à Goetz qui l'a soigné avec un attachement que je n'oublierai de ma vie.

Mon fidèle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touchée à un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu, que je suis heureuse que ce pauvre petit ait échappé à un aussi grand danger; si j'avais eu le malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec lui.» Il me répondit, du fond du cœur: «Ah! Madame, il aurait fallu tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai été si attendrie que dans ce moment-là; si j'avais osé, je l'aurais embrassé de bon cœur. Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout quand ils sont sûrs et honnêtes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de tout mon cœur, et je préfère cent fois mieux sa tournure franche et un peu gauche, que celle de ces laquais élégants, qui sont tous des mauvais sujets.

«Mme de Travanet a été dans le désespoir de ne pouvoir venir garder Bombon, mais son mari s'y est opposé absolument. Madame Élisabeth a eu la bonté de lui écrire dès que la petite vérole de Bombon s'est déclarée, pour l'engager à venir auprès de moi. Elle lui a répondu les raisons qui l'en empêchaient. Madame Élisabeth, piquée du refus de son mari, lui a répondu des choses un peu sèches pour lui. La pauvre petite Travanet a été si agitée de l'inquiétude de l'état de Bombon, de la crainte d'avoir déplu à Madame Élisabeth, de l'impatience de la fermeté de son mari à l'empêcher de me venir voir qu'elle en a été malade. J'ai été désolée de tout cela. J'ai ignoré absolument la démarche de Madame Élisabeth, car sans cela je l'aurais empêchée, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse encore gagner la petite vérole; si j'étais d'elle, je me ferais inoculer par Goetz, afin d'en avoir le cœur net.

«Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fièvre et des frissons. Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort contribue beaucoup, je crois, à la rendre malade. Mon frère et sa petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore vu mon frère que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à le voir un petit moment à mon aise. Maman lui avait bien défendu de venir, j'espère qu'elle ignorera leur désobéissance, car elle se fâcherait réellement, parce qu'elle craint la petite vérole, comme si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher de sitôt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reçu hier une lettre de ta belle-sœur, extrêmement tendre et honnête, sur la maladie de Bombon. En général tout le monde a pris de l'intérêt à mes inquiétudes; le Roi en a demandé des nouvelles à maman, ainsi que la Reine, et cette dernière le jour qu'il était fort mal a envoyé chez Madame Élisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Guéménée, Mme de Sérent, toutes les personnes que je connais ont envoyé tous les jours chez moi.»

· · ·

Après le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va mourir.

Versailles, 10 novembre.

«Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis des vésicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin, un moment de mieux, causé par une évacuation, mais malgré cela les médecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fâchée, il nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si la révolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps d'ici le baron de Breteuil au ministère, nous ne devons plus espérer qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, à présent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je n'en crois rien, que M. de Nivernais succédera à M. de Maurepas. J'ai vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a chargée de te remercier de tes bontés pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a fait que pleurer tout le temps qu'il a été chez moi, cela m'a fait une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame Élisabeth se charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit chevalier à l'école militaire.

12 novembre.

«M. de Maurepas est entièrement hors d'affaire, il a déjà travaillé avec les ministres, et le voilà heureusement encore retiré des portes du tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à M. de Nivernais, mais cela me paraît dénué de bon sens, car M. de Maurepas, n'ayant pas de départements, ni le titre de premier ministre, il ne peut y avoir de survivance. Madame, fille du Roi, n'aura pas, non plus, la petite vérole, mais on l'a bien craint[156], elle a eu trois jours de fièvre; on avait déjà préparé un autre appartement pour M. le Dauphin qui devait être sous la garde des trois anciennes sous-gouvernantes, et Mme de Guéménée restait à garder Madame, avec ma sœur et Mme de Vilfort, la Reine et Madame Élisabeth devaient s'enfermer avec la petite princesse, pour la soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la bonne santé de Madame qui se porte ce matin à merveille.

[156] La petite princesse ne fut pas atteinte par l'épidémie de petite vérole, mais elle eut, quelques semaines après, la coqueluche, qui faisait aussi des ravages à Versailles. (Lettre de Mme de Mackau à Madame Clotilde. _loc. cit._)

19 novembre.

«Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premièrement M. de Maurepas a reçu les sacrements, ce matin; il est à toute extrémité et n'a plus que quelques heures à vivre. Il paraît à peu près certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots, tué beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me paraît si beau que j'ai peine à le croire, c'est cependant Madame Élisabeth qui vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle était au comble de la joie. Je t'enverrai après-demain des détails plus circonstanciés de cette grande affaire. Si elle est effectivement aussi brillante qu'on le dit, cela doit déterminer la paix, quel bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous, cela améliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais contente.

[157] A cette même date le chevalier de l'Isle écrivait au comte de Riocour: «Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment où j'écris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet événement cause au Roi va être soulagée par l'heureuse et triomphante nouvelle de la reddition de toute l'armée de Cornwallis consistant en 6.000 hommes de troupes réglées et 18.000 matelots. Ces troupes acculées dans York ont capitulé le 19 octobre, forcées par les armées réunies de Washington et de Rochambeau. C'est M. de Lauzun qui nous en apporte à l'instant la nouvelle, ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte Guillaume de Deux-Ponts.» (Lettres inédites, archives de M. le comte de Riocour.)

M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment à lui donner les sacrements. Sur l'indifférence de la Cour pendant cette agonie pénible, on relira avec fruit les lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites maîtresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin écrit: Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'état de M. de Maurepas, et l'on aperçoit déjà une sorte d'envie d'en être quitte. On parle à la fois de sa fin très prochaine et du bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays que le nôtre! Quels amis, quels cœurs et quels esprits!

Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra à Augeard la copie d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y était écrit: «Liste des personnes que le Roi ne doit jamais employer après sa mort, s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la tête était l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon, M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernière ligne, le retour de M. Necker.» (_Mémoires_ d'Augeard, p. 112.) Maurepas fut loin d'être un ministre irréprochable, mais à sa mort les finances étaient en bon état, c'est un fait. Il n'en fut pas précisément de même avec Loménie de Brienne et Calonne.

[158] Guillaume des Deux-Ponts, né en novembre 1752, fils du prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de Dham. Il s'était marié le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne, princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du régiment de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts.

«Le baron de Bombelles a été présenté hier au Roi, par M. de Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la journée et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, après lui avoir donné les espérances les plus brillantes, le renvoie sans avoir rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa compétence et ne l'ayant jamais fait.»

[159] Ministre de la marine; maréchal en 1783.

Le tout parce que le baron donnait plus de temps à son travail qu'à solliciter et à faire sa cour au ministre.

21 novembre.

«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton fils. Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il mette le comble à ses bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un cœur semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y a point de singeries qu'il ne fasse...

«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes dévotions; ce sera de tout mon cœur que je rendrai des actions de grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M. de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver ici et retourneront là-bas le printemps prochain.»

[160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait. Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en 1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.).

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Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans cette lettre:

«Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien, je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me recommande à tes bonnes prières.»

Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille, Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la Miséricorde[161].

[161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de Ségur.

Chantilly, 27 novembre.

«Je suis arrivée ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier à cinq heures. Le petit a été charmant pendant tout le voyage, il n'a fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups de fouet des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque toute la journée; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue? à merveille. J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui ai fait dire que j'étais là; elle y est venue tout de suite et m'a comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après M. le prince de Condé y est arrivé en me disant: qu'il avait imaginé que j'aimerais mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup de choses honnêtes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne serais pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, le prince de Condé m'a dit: que tu avais joué la comédie avec lui, mais que tu avais bien peur. Je lui ai répondu que tu avais acquis beaucoup de talents depuis ce temps-là, que tu jouais très bien actuellement, que tu avais construit, chez toi, un petit théâtre fort joli. Il m'a fait des questions sur ta maison, sur la manière dont tu étais là-bas: je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il était difficile de répandre plus d'agréments dans la société que tu ne le faisais, et je n'ai pu me refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton cœur. Il m'a demandé quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on a trouvé ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernière est mise de côté tout à fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la grande faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris, une heure après mon arrivée, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin de déterminer Mme de Monaco à revenir ici; cette dernière fait la cruelle à cause du petit séjour de Mme de Courtebonne ici, elle a imposé pour première condition de son raccommodement le renvoi de Mme de Courtebonne qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée. Je sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise, parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit venir ici après le mariage si M. le prince de Condé est bien sage. C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point par une femme.»

[162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honoré de Monaco, était depuis longtemps la maîtresse du prince de Condé. Il l'épousa en émigration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la Dernière des Condé_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_.

[163] La comtesse de Courtebonne née Gouffier, une des dames de la duchesse de Bourbon, avait été le prétexte d'un duel en 1779, entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'épouser, et le prince de Condé, son amant d'un jour.

Mme de Bombelles se plaît à Chantilly, mais elle n'ignore pas les regrets qu'elle a laissés derrière elle:

«Mon départ de Versailles a été réellement touchant. Madame Élisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon cœur; de là, j'ai été faire mes adieux à ma tante: elle, ses enfants, ma sœur étaient au désespoir de me quitter. Maman, qui était à Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frère et sa femme, à Saint-Denis où nous avons passé une heure ensemble. Il semble que les affreuses inquiétudes que m'avait données la petite vérole de Bombon aient réveillé, pour moi, le sentiment de toutes les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manière, digne de l'amitié qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.»

· · ·

Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et qu'elle fait. Pour écrire à son mari, elle sait très bien prétexter de la fatigue et se retirer de bonne heure.

· · ·

«Je te dirai d'abord, écrit la fidèle correspondante, le 29 novembre, que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'être ici, que tu ne peux imaginer, parce qu'il est presque toute la journée dehors. Nous n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse très froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps de rien faire. On répète, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succès dans mon rôle de Mme de Saint-Clair. On a trouvé que je le jouais très bien et que j'étais très bonne musicienne. M. le prince de Condé disait ce soir: «C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite là.» Mademoiselle me comble d'amitiés et, excepté par toi, je n'ai jamais été gâtée comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame Élisabeth m'a déjà écrit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours plus de marques de bonté et d'amitiés, aussi l'aimai-je de tout mon cœur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son bonheur. Je lui ai écrit ce matin et j'ai oublié de la prier de dire à M. le comte d'Artois que son clavecin était en route, mais je lui demanderai la première fois.

3 décembre.

«C'est hier, mon petit chat, que j'ai débuté; le spectacle a été charmant, tout le monde a bien joué. Je me suis fort bien acquittée de mon rôle de Mme de Saint-Clair, dans _la Fausse Magie_, je n'ai pas trop eu peur et j'ai été fort applaudie. On a joué, avant, _la Métromanie_ dans la plus grande perfection. M. le prince de Condé faisait _Francaleu_; le comte François de Jaucourt, le _Métromane_, tout le monde a prétendu qu'il avait mieux joué que Molé; en un mot, cela a été à merveille, et j'aurais donné tout au monde, pour que tu fusses avec nous, cela t'aurait certainement amusé. Ce qui m'amuse encore davantage, c'est que l'air de Chantilly fait le plus grand bien à Bombon. Il se porte à merveille, reprend singulièrement des forces; il recommence à marcher seul. Il veut être toute la journée dehors et rien ne l'amuse comme d'être à l'air. Si tu voyais sa joie quand je rentre chez moi, comme il crie: maman, maman; il me tend ses petits bras, me mange de caresses et ne veut plus me quitter. Je n'ai jamais vu d'enfant aussi caressant et aussi attaché à sa nourrice; aussi, quand il faut le quitter, il n'y a sortes de ruses que je n'emploie pour m'esquiver, sans qu'il me voie, et, quand je ne réussis pas, ce sont les pleurs de ce pauvre enfant qui, je l'avoue, me font pleurer aussi. Tu sais, peut-être, la mort de Tronchin: il est mort à peu près de la même maladie que M. de Maurepas. Mme de Boulainvilliers est morte aussi, ainsi qu'une dame dont je ne sais plus le nom, qui a gardé son mari de la petite vérole. Le mari en est mort, elle a gagné sa maladie et vient aussi de mourir. Je trouve cela touchant; je crois que c'est de Perci qu'elle se nomme, la connais-tu? Mme de la Trémoïlle[164], qui est ici, m'a beaucoup demandé de tes nouvelles et me traite à merveille, parce que je suis ta femme. Elle est, quoique bien plus vieille, beaucoup plus jolie que sa belle-fille, la princesse de Tarente[165] qui est bien faite, a tout ce qui faut pour être agréable et, pourtant, ne l'est point. Son mari a l'air d'un enfant de douze ans: il est petit, joli, blanc et couleur de rose, n'a pas l'apparence de barbe. On dit qu'il a dix-sept ans, ainsi que sa femme; cette dernière a l'air d'en avoir dix de plus que lui[166]. M. d'Auteuil, un gentilhomme de M. le prince de Condé, qui fait les rôles d'amoureux, m'a chargée de le rappeler à ton souvenir; il m'a fait un grand éloge de toi, aussi m'a-t-il plu beaucoup; il est honnête et plein d'attentions. Adieu, bijou, j'espère recevoir bientôt de tes nouvelles, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.»

[164] Duchesse de la Trémoïlle, née princesse de Salim Kirlbourg.

[165] La princesse de Tarente, fille du dernier duc de Chastillon, femme du fils aîné du duc de la Trémoïlle, fut dame d'honneur de la Reine. Emprisonnée en 1792 à l'abbaye, elle échappa par miracle aux massacres de septembre, et mourut en Russie pendant l'émigration en 1814. Le duc de la Trémoïlle actuel, fils du second mariage de son père, a publié (Grimaud, Nantes, 1897) les _Souvenirs de la princesse de Tarente sur la Terreur_.

[166] Le prince de Tarente ne tarda pas à se séparer de sa femme. Devenu veuf et duc de la Trémoïlle, il épousa, en 1830, Mlle Valentine Walsh de Serrant, d'où le duc actuel.

7 décembre.

«Mme de la Roche Lambert est arrivée hier; on donne dimanche _l'Épreuve délicate_, pièce nouvelle, et _l'Amant jaloux_; je joue le principal rôle dans la première pièce: il est d'une difficulté horrible, je ne le jouerai pas bien, mais cependant cela ne sera pas ridicule. Mme de la Roche Lambert fait Léonore dans _l'Amant jaloux_; Mademoiselle, _Jacinthe_; et moi, _Isabelle_; M. le prince de Condé, _Lopez_; M. d'Auteuil, _Don Alonze_; et le vicomte Louis d'Hautefort, _Florival_. Le trio des femmes va à merveille et fait un effet charmant. Riché m'a tant fait répéter que je chante fort bien mon rôle et, si je n'ai pas de grands succès, je suis sûre, au moins, de ne pas choquer. Mademoiselle me témoigne toujours l'amitié la plus grande, je l'aime à la folie, elle a dans ses manières beaucoup d'analogie avec Madame Élisabeth. Mme de Monaco est arrivée avant-hier au soir, cela m'a bien divertie. Je mourais d'envie de la voir: elle a l'air pédant, au souverain degré, prêche morale toute la journée. M. le prince de Condé a l'air d'un petit garçon devant elle, à peine ose-t-il parler à une femme parce qu'elle est d'une jalousie excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux répétitions, il choisit ce moment pour jaser avec sa fille et avec moi; il rit des folies que nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais, à peine rentré dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est une véritable comédie. M. le prince de Condé va tristement se placer auprès de Mme de Monaco; moi, je reste auprès de Mademoiselle, parce que je ne saurais trop marquer que ce n'est que pour elle que je suis venue ici; de plus que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas souffrir Mme de Monaco, celle-ci le lui rend bien, tout cela m'amuse; je l'avoue, cela ne produit pas le même effet à tout le monde. Je suis pourtant fâchée, pour Mademoiselle, du pouvoir absolu qu'a cette femme sur l'esprit de M. le prince de Condé, parce qu'elle cherchera toutes les occasions de lui faire quelques niches.»

10 décembre.

«J'ai eu hier, mon petit chat, de véritables succès: j'avais un rôle, dans la nouvelle pièce, de la plus grande difficulté et je l'ai fort bien rendu. J'ai ensuite joué _Isabelle_; le trio des trois femmes a fait le plus grand effet. Mme de la Roche Lambert, qui faisait _Éléonore_, a chanté et joué comme un ange. Mlle de Condé a assez bien fait _Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'allait ni à sa voix, ni à sa figure; le spectacle, en tout, a été charmant. M. d'Auteuil, que tu connais, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière des perfections. M. le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas beaucoup de voix, a rendu à merveille le rôle de Lopez: il y a mis toute la gaieté et toute la finesse que le rôle exige. On joue, dimanche prochain, _le Prince lutin_, pièce nouvelle, de M. de Saint-Alphonse, la musique est de la Borde, son beau-frère, elle est dans le goût ancien et très difficile à apprendre. Je partirai le lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me fait, pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame Élisabeth de revenir le 17 et je ne veux pas manquer à ma parole; je n'y aurai pas un grand mérite, car, quoique je m'amuse fort ici et que j'y sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable satisfaction à revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce moment avec impatience. Bombon se porte, toujours, à merveille: l'air d'ici lui fait le plus grand bien, il a presque toujours fait beau, depuis que nous y sommes, de façon qu'il a pu beaucoup sortir. Il est à présent gros et gras, comme s'il n'avait pas été malade. Adieu, bijou. Imagine que, dès ce matin, nous recommençons les répétitions. Je suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier et nullement en train, ce matin, de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de la Borde me déplaît.

Chantilly, 15 décembre.

«J'ai reçu avant-hier, mon petit chat, tes lettres du 30 et du 2 de ce mois. Ces maudites répétitions sont cause que j'ai été quatre grands jours sans t'écrire, parce que, après avoir appris nos rôles pour une nouvelle pièce, qu'on devait jouer dimanche, il a fallu en apprendre d'autres, parce que tous les projets ont été renversés par la mort de l'archevêque[167] qui a obligé Mme de la Roche Lambert de partir pour Paris. C'est une perte affreuse, pour l'humanité; jamais on ne retrouvera d'homme assez pénétré de ses devoirs pour donner, par an, six cent mille francs aux pauvres, comme faisait ce pauvre archevêque. Que de personnes, qu'il faisait subsister, vont se trouver malheureuses, surtout à l'entrée de l'hiver. Cette idée déchire l'âme. On croit que ce sera l'archevêque d'Arles, l'évêque de Laon, mais je suis persuadée que ce sera l'évêque de Senlis[168].

[167] Christophe de Beaumont, comte de Lyon, né à la Roque, près de Sarlato, le 26 juillet 1703; évêque de Bayonne, 1741; archevêque de Vienne, 1745; archevêque de Paris en 1746. Commandeur des ordres du Roi en 1748. Duc et pair de France en 1750.

[168] Le nouvel archevêque sera Antoine-Éléonor Le Cler de Juigné de Neuchelles, né en 1728, évêque de Châlons le 29 avril 1764, archevêque de Paris en 1781. C'était un excellent choix.

«M. le prince de Condé nous a menées hier, en calèche, Mme de Sorans et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne connaît rien, quand on n'a pas vu un aussi beau lieu. Nous avons passé au milieu des écuries, mon Dieu, la belle chose! Il n'y a que l'intérieur du hameau et de l'île d'amour qu'il n'a pas voulu que nous vissions, il veut ne nous les faire connaître que ce printemps. On n'est pas plus aimable, plus honnête pour les femmes que ce prince. Il fait les honneurs de chez lui, comme s'il était un particulier. Il est, surtout, charmant quand la grande princesse n'est pas ici; elle est à Paris, depuis trois jours, à cause de Mme de Ginestous qui est tombée malade le lendemain de son mariage, mais elle va bien. Mademoiselle est ce qui m'attache le plus ici, elle est réellement charmante. Je pars après-demain matin. J'ai reçu pendant mon séjour ici des lettres charmantes de Madame Élisabeth, elle a la bonté de m'attendre avec impatience, j'en ai une bien grande de l'aller rejoindre, ainsi que toute ma famille.»

· · ·

Pendant ce temps M. de Bombelles a correspondu régulièrement. Il a taquiné sa femme sur ses succès à Chantilly, sur ses goûts de comédienne, sur ces «dissipations» qui lui feront trouver monotone la vie qu'elle mène à Versailles quand elle n'est pas de service. Puis il vient à parler de la princesse de Monaco. «C'est dire du bien de Mademoiselle, que de dire qu'elle a des manières de Madame Élisabeth et je suis ravi que tu aies bien prouvé que tu étais à Chantilly pour elle. L'asservissement de M. le prince de Condé ne me paraît pas moins extraordinaire qu'à toi: voici dix ans qu'il s'ennuie de Mme de Monaco et qu'il en est subjugué, nos plus cruelles ennemies sont nos passions déréglées[169]. J'aurais cru que cette triste sultane favorite t'aurait parlé de moi; elle m'honora pendant un temps de quelques bontés.»

[169] Le mot n'est pas juste. Tout en étant subjugué, le prince de Condé bénissait cette chaîne, si pesante qu'elle fût parfois. La fidélité et l'amitié de Mme de Monaco déterminèrent le prince de Condé à régulariser, dès qu'il le put, une union à laquelle il ne manquait que le sacrement. Dès la mort d'Honoré III de Monaco (1795), le prince de Condé avait songé à épouser sa veuve. Les péripéties de l'émigration, la crainte du quand dira-t-on l'empêchèrent de réaliser son projet avant 1808. Voir le livre cité du marquis de Ségur: _la Dernière des Condé_.

· · ·

Ce séjour de Mme de Bombelles à Chantilly avait excité les jalousies, déchaîné les commérages du clan Guéménée-Coigny, comme le prouve la lettre suivante. On sent la marquise un peu nerveuse, et elle, si indulgente d'ordinaire, se répand en justes récriminations contre les sottes calomnies si bénévolement répandues sur son compte. On a peine à comprendre que, pour avoir passé quelques jours à Chantilly, une femme impeccable comme l'était Mme de Bombelles ait pu se trouver en butte à des caquets aussi criminellement mensongers. Cette lettre donne trop la représentation de ce qu'étaient certaines coteries à la Cour de Versailles pour ne pas être lue avec attention.

Versailles, le 18 décembre.

«Je suis arrivée, hier, au soir, mon petit chat, me portant à merveille, ainsi que Bombon, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques regrets à Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène, tout y est charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avaient attachée à elle, elle m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je lui avais inspiré de la confiance, elle ne me cachait pas ses petits dégoûts que lui donnait Mme de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvait faire sur toutes les personnes qui l'entouraient. Enfin tout cela a fait que j'ai été très touchée de me séparer d'elle. Le plaisir extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a fait oublier, ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly. Mais croirais-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple à penser, me fait des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant comme la gale, en a fait des gorges chaudes, a prétendu que j'allais être la complaisante de Mme de Monaco, mille bêtises à peu près pareilles. Mme de Guéménée par bonté, et par une confiance aveugle en ce fat, a dit à maman presque des injures, sur mon voyage là-bas. Maman lui a répondu: qu'il fallait être bien méchant pour trouver d'autres raisons à mon séjour de Chantilly, que celle de l'amitié que Mademoiselle avait, depuis longtemps, pour moi, qu'ayant appris que mon fils avait eu la petite vérole elle m'avait proposé d'aller lui faire prendre l'air à Chantilly, qu'il était impossible que je me refusasse à cette marque de bonté et qu'il n'y avait assurément rien que de fort honnête dans toute ma conduite. Mme de Guéménée lui a répondu: qu'effectivement, à la manière dont elle présentait la chose, elle paraissait toute simple, qu'elle la trouvait telle et le dirait bien à toutes les personnes qui lui en parleraient; mais, comme maman sait qu'elle ment et qu'elle leur dirait peut-être des choses qui ne seraient pas, elle n'était pas tranquille, et, en conséquence, a fait chercher le comte d'Esterhazy à qui elle a dit ses inquiétudes. Il lui a dit qu'elle pouvait être sûre qu'il arrangerait cela près de la Reine, au cas qu'elle ne le trouvât pas bon. Il faut effectivement qu'il lui en ait parlé, car il y a trois jours que M. le comte d'Artois avec un air goguenard a demandé à Madame Élisabeth ce que j'avais été faire à Chantilly; la Reine a pris la parole et a dit que Mademoiselle, me connaissant, m'avait engagée à y venir et qu'elle trouvait cela fort simple. Il est heureux que cela ait tourné comme cela et que le comte d'Esterhazy ait été ici, car d'un voyage qui était assurément fort honnête, on s'en serait servi pour dire beaucoup de mal de moi; juge quel malheur si la Reine l'avait cru. En tout cette fameuse société est composée de personnes bien méchantes, et montée sur un ton de morgue et de médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger tout le reste de la terre, ce ne sera jamais en bien, car ils ont si peur que quelqu'un ne puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir tout cela et ne rien dire, c'est impatientant.

«La belle-fille de M. de Vergennes a eu des convulsions, elle est grosse de six mois, et on est fort inquiet de son état. Je compte aller faire une visite à Mme de Vergennes, je ne sais si elle me recevra; j'espère, au moins, voir Monsieur, car je veux le remercier de ce qu'il a dit à Madame Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit et même il paraît décidé que c'est l'archevêque de Toulouse[170] qui sera l'archevêque de Paris; il n'a pas tout à fait la dévotion du défunt, mais cela vaut bien mieux, paraît-il; il est protégé de la Société, ainsi cela ira bien. La duchesse de Polignac n'accouche pas; on commence à croire que c'est un môle. Mme de Sérent n'est pas de très bonne humeur depuis quelque temps, à ce qu'on m'a dit, mais il faut convenir que la comtesse Diane abuse tant de sa faveur, pour la faire aller continuellement, tandis qu'elle se repose, qu'il n'est pas étonnant que cela aigrisse Mme de Sérent contre elle. Mon Dieu, que j'envie le sort de ses enfants, ils vont passer l'hiver avec toi, cela te fera une société charmante. Je suis enchantée que cette circonstance mette un lien de plus à l'amitié que M. et Mme de Sérent veulent bien nous marquer, ce sont de si honnêtes personnes qu'il est impossible de ne leur pas être attaché, quand on les connaît.»

[170] Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né, en 1726, à Paris, où il mourut en prison, le 16 février 1794. Evêque de Condom, 1760; archevêque de Toulouse, 1764. Il ne fut pas nommé archevêque de Paris, Louis XVI ayant répondu: «Encore faut-il que l'archevêque de Paris croie en Dieu.» Ceci ne l'empêcha pas d'être plus tard archevêque de Sens, après avoir été un an contrôleur des finances (1787-1788), en remplacement de Calonne. Il se montra aussi désastreux administrateur que son prédécesseur.

Versailles, 19 décembre.

«Il faut que tu saches mes folies. Imagine-toi que, dimanche, nous avons, comme tu sais, joué la comédie, j'ai eu assez de succès. Après le spectacle on a soupé et ensuite vers minuit on a recommencé à danser; nous avons dansé jusqu'à sept heures du matin et nous n'avons fini que parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude. Mademoiselle, après m'avoir fait des adieux très tendres, a été se coucher; moi, j'ai été me déshabiller, j'ai fait une petite toilette, arrangé mes affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf heures et demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis arrivée à cinq heures du soir à Versailles, Bombon m'ayant amusée comme une reine, pendant la route, par ses petites manières.

«J'ai trouvé, en arrivant, un valet de pied de Madame Élisabeth qui m'a priée, de sa part, de venir tout de suite; j'y ai couru, comme tu imagines bien. Notre entrevue a été très tendre, j'étais dans le ravissement de revoir cette petite princesse, nous avons eu bien des choses à nous dire. On m'a fait, comme tu imagines, bien des questions; de là j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme Madame Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper chez maman; mais, sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvais m'a fait tomber dans une ivresse incroyable. Je tombais de sommeil et je parlais toujours malgré cela, je disais des choses dépourvues de bon sens; j'avais, de temps en temps, de bons moments et je croyais que je devenais folle. J'ai pris le parti de m'aller coucher. J'ai dormi parfaitement et, depuis ce moment, la raison m'est rendue.»

Versailles, 22 décembre.

«J'ai eu un bien grand plaisir depuis que je ne t'ai écrit, bien moins causé par la chose en elle-même, que par les grâces qui l'ont accompagnée. Imagine-toi que pour les fêtes qui vont se donner Madame Élisabeth m'a fait faire un habit superbe; il est arrivé avant-hier. Il y avait déjà plusieurs jours qu'elle m'avait dit que bientôt je saurais un secret, qui l'occupait beaucoup. Effectivement, jeudi, elle m'a remis un gros paquet qu'elle m'a dit arriver de Chantilly. Je l'ai ouvert: j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce qui me confirmait dans l'idée que ce secret était une plaisanterie. Enfin, après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé une petite lettre; sur le dessus était écrit de la main de Madame Élisabeth _A ma tendre amie_, et dedans il y avait: _Reçois avec bonté, mon cher petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié_. Au même instant le grand habit a paru, je suis restée confondue. La joie la plus vive a succédé au premier moment d'étonnement, je me suis mise à pleurer, je me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth, elle était dans l'enchantement de ma joie, de mon bonheur. La seule chose qui l'ait altérée, lorsque je l'ai examiné, a été de le trouver trop beau: il est brodé en or, en argent, de toutes les couleurs, enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs. Ainsi tu peux en juger; quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le paierait quand elle voudrait, cela la gênera, cependant, un jour, et cette idée m'afflige. J'aimerais cent fois mieux, que l'habit fut de cinquante louis, enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie. Sa petite lettre m'a charmée, j'ai trouvé cette tournure-là pleine d'amabilité. Mais ce n'est pas tout, elle m'a dit: de lui donner ma garniture de martre et qu'elle se chargeait de la faire arranger, pour le jour du bal que donnent les Gardes du corps, parce qu'il faut y être en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, mais il n'y a pas eu moyen, et réellement je me trouve, en ce moment-ci, accablée de ses bienfaits. D'un côté j'en jouis, et de l'autre je les trouve trop considérables, mais elle y met tant de grâces et tant de bontés qu'elle me force presque à croire que ses dons ne l'embarrasseront pas.

«Mme de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés de Madame Élisabeth, elle était dans le secret. Il est impossible de donner plus de marques d'amitié qu'elle ne m'en donne. Sa tête va fort bien à présent et je l'aime réellement de tout mon cœur. Madame Élisabeth est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu n'apprendras ce fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas mandé tout de suite parce que, d'après les informations que j'ai prises à la poste, sur les jours où je devais t'écrire, tu n'en n'aurais pas eu la nouvelle plus tôt.»

Remises de jour en jour à cause de la santé de la comtesse d'Artois, les fêtes officielles, ordonnées pour les relevailles de la Reine, semblaient indéfiniment ajournées quand Mme de Bombelles écrivait à son mari le 27 décembre:

«Adieu toutes les fêtes, mon petit chat, Mme la comtesse d'Artois est au plus mal d'une fièvre qui d'abord avait si peu inquiété que je ne t'en avais pas parlé, mais qui est devenue des plus graves, puisque les médecins disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi que le sang ne soit gangréné, elle a des cloches qu'on appelle des phlyctènes qui l'annoncent. Elle a été administrée, hier, à minuit. Cette pauvre petite princesse dans les moments où elle a sa tête dit qu'elle sent bien qu'elle va mourir, tout le monde en est persuadé et très affligé, parce que c'était la bonté même, tout ce qui l'entoure se désespère. M. le comte d'Artois, ne la quitte pas. Madame, apprenant hier, après dîner, que sa sœur allait plus mal et craignant qu'on ne l'empêchât de la voir davantage, s'est mise à courir de toutes ses forces, pour aller chez elle. Elle est tombée en montant l'escalier, s'est évanouie, et il lui a pris des convulsions affreuses qui ont duré deux grandes heures. Il n'est pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une fausse couche. Pendant ce temps-là, Mme la comtesse d'Artois, ne voyant pas venir Madame, s'est mise à faire des cris, des hurlements affreux, disant qu'elle avait quelque chose à lui dire, qu'elle voulait la voir absolument. On a été chercher Monsieur qui est arrivé chez elle et on a été obligé de lui dire que Madame avait fait un chute, qu'elle allait être soignée et qu'elle ne pouvait pas sortir de son lit. Madame Élisabeth est si affligée de l'état de Mme la comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu la quitter, hier, de la journée. Elle a été, avec la Reine, chez Madame pendant son évanouissement et ses convulsions. La Reine s'est conduite parfaitement: elle lui a donné tous les soins, toutes les marques d'amitié, qu'elle lui devait. Si cette catastrophe pouvait les raccommoder ensemble, ce serait au moins un dédommagement. J'espère encore que Mme la comtesse d'Artois n'en mourra pas, elle est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain que les médecins doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de là. Il est certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais signe, c'est qu'elle tire les draps avec les mains, elle a toujours l'air de chercher quelque chose; tous les gens qui sont à la mort ont la même manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il fallait que cette pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle, mais aussi n'est-ce qu'en bien, les regrets sont généraux, et, si elle pouvait en revenir, l'alarme qu'elle aurait donnée ferait qu'on l'aimerait beaucoup. Je t'avouerai que j'ai un peu de regrets à ne pas mettre mon habit, ni ma robe; si sa maladie tournait à bien, les fêtes ne seraient reculées que de quinze jours; mais, si elle meurt, je ne crois pas qu'il y en ait de sitôt. Si ce malheur arrivait, tu ne pourrais pas, non plus donner la tienne, cela serait piquant[171]. M. de Louvois m'a assuré hier que ta sœur serait heureuse avec lui, cela m'a fait plaisir.»

[171] M. de Bombelles s'apprêtait à célébrer avec faste à Ratisbonne la naissance du Dauphin.

La lettre du 29 décembre nous apprend que «la comtesse d'Artois est hors d'affaire, que Madame ne fera pas de fausse couche et que tout le monde est content».--«Je suis dans l'enchantement, ajoute Mme de Bombelles, car j'avoue que j'aurais été bien piquée si je n'eusse pas pu mettre mon bel habit. La duchesse de Polignac est enfin accouchée d'un garçon[172], les grandes douleurs n'ont duré que quinze minutes. On croit que la Reine fera son entrée le 19.

[172] Melchior, troisième fils du duc et de la duchesse de Polignac.

A cause des événements de la guerre et de la maladie de la comtesse d'Artois, on ne s'était pas pressé de décider la date des fêtes. Mais, la Reine ayant demandé plaisamment s'il fallait attendre que le nouveau-né pût y danser, les échevins durent s'exécuter: la date des fêtes fut fixée au 21 janvier, date dont on ne peut s'empêcher de rappeler le double anniversaire. Les premières cérémonies, _Te Deum_, inauguration du nouvel Opéra, défilé à Versailles de toutes les corporations, eurent lieu dans les derniers jours de décembre. Les serruriers de Versailles ayant offert une serrure à secret à Louis XVI, en qualité de «compagnon», il voulut découvrir le secret lui-même. Comme il pressait un ressort, un Dauphin d'acier s'élança de la serrure. La joie du Roi fut extrême, et aux serruriers il fit donner trente livres de plus qu'aux autres corps de métiers. De grandes sommes furent consacrées à délivrer les prisonniers pour dettes. Les dames de la Halle eurent leur habituel succès, et l'on entendit le Roi fredonner le refrain dont le ton populaire l'avait frappé:

Ne craignez pas, cher papa, De voir z'augmenter votre famille, Le Bon Dieu z'y pourvoira. Fait en tant que Versailles en fourmille; Y eût-il cent Bourbons chez nous, Il y a du pain, des lauriers pour tous.

Au milieu de toutes ces manifestations populaires «l'affaire» de Chantilly revient encore sur l'eau. La Reine semble traiter moins bien Mme de Bombelles «depuis qu'elle a séjourné chez le prince de Condé». Elle qui, pendant la maladie de Bombon, avait paru y prendre le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un mot. Madame Élisabeth m'a cependant assurée qu'elle avait trouvé tout simple qu'invitée par Mademoiselle à l'aller voir, j'y eusse été. Le comte d'Esterhazy a dit la même chose à mon frère, malgré cela j'avoue que je suis inquiète. Je lui en parlerai. Il serait affreux qu'on se fût servi d'une chose aussi simple pour me faire du tort dans l'esprit de la Reine. Si cela est ce n'est pas un mal sans remède, mais il faut s'en occuper... Madame Élisabeth me dit que je radote, cela me rassure un peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est fort possible que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi, connaissant l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde.»