‹ Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame ÉlisabethChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

1782

Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les bals des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort de Madame Sophie.--Présentation de la marquise de Louvois.--Mme des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient auprès de la Reine.--Mme de Bombelles est reçue par Marie-Antoinette.--Notes sur le marquis de Bombelles présentées à la Reine.--Démarches d'Angélique.--Voyage du marquis à Munich.--Audience de Pie VI.--Retour de M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la comtesse du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des Rohan-Guéménée.

L'année 1782 s'ouvre par l'annonce officielle du mariage de Mme de Reichenberg et du marquis de Louvois. Toutes difficultés sont vaincues, Mme de Reichenberg le mande à son frère, et sans être aucunement éprise, elle se dit satisfaite de l'esprit et du cœur de son futur mari; il est galant, de jolie tournure, généreux, et a su respecter «la situation scabreuse d'une veuve en tête à tête depuis six mois». Son frère aîné, le comte de Bombelles, le marquis d'Ossun[173] et M. de Louvois ont été demander l'agrément du Roi, qui a signé le contrat le 30 décembre. Des maréchaux de France, des ducs et pairs, quelques parents ont assisté à cette cérémonie. Le mariage aura lieu à Saint-Sulpice le 15 janvier, juste trois ans après son premier mariage.

[173] Ancien ambassadeur en Portugal, beau-père de Geneviève de Gramont, comtesse d'Ossun, qui sera dame d'atours de la Reine.

Mme de Bombelles a fait sa cour la veille du jour de l'an, et la manière dont la Reine l'a traitée l'a de nouveau tranquillisée. Sa Majesté lui a posé plusieurs questions «avec l'air de l'intérêt» et ne semble pas lui savoir mauvais gré de son voyage à Chantilly. Mme de Vergennes a fort bien reçu la marquise qui, elle-même, a eu deux visites inattendues, celle de la douairière des Deux-Ponts fort aimable, et celle du prince de Condé qui l'a accablée de compliments. La comtesse d'Artois est tout à fait remise, on s'occupe des fêtes qui auront lieu à la fin du mois. «Il y aura incessamment appartement, bal, etc., et mon habit et ma robe brilleront», ajoute naïvement Mme de Bombelles.

Une soirée intime chez Madame Élisabeth pour tirer le gâteau des Rois, des folies dites pour dissiper la petite princesse dont la vie est si monotone, les préparatifs du mariage Louvois, la nomination étrange, et qui fait rire, de Mme de Genlis comme «gouverneur» des enfants du duc de Chartres, la prise de Saint-Eustache où Arthur Dillon s'est couvert de gloire, voilà les événements grands et petits contés par Mme de Bombelles.

Le 15 janvier, elle est abasourdie: «Je suis arrivée hier soir à Paris, mon petit chat, et j'y ai appris avec la plus grande surprise que ta sœur s'était mariée le matin même dans le plus grand incognito, ayant seulement pour témoin le baron de Bombelles. En sortant de la messe, elle est arrivée chez la petite Travanet, s'y est fait annoncer Mme de Louvois, et a eu toutes les peines du monde à lui persuader que ce n'était pas une plaisanterie. La pauvre femme est dans un état pitoyable: elle a la jaunisse, des maux d'entrailles, d'estomac affreux; tu ne peux t'imaginer à quel point elle est changée, elle est d'une maigreur horrible. Elle est venue souper hier avec son mari chez la petite Travanet; ils étaient tous de la plus grande gaieté. J'ai tâché de faire comme eux, mais je ne puis te rendre à quel point j'avais le cœur serré. M. de Louvois a été fort aimable, plein d'attentions pour sa femme, quoiqu'elle soit jaune et maigre; il en est réellement amoureux... et lui en a donné des preuves... Mais il a encore sur la physionomie une teinte de mauvaise tête qui m'a fait trembler. Enfin ta sœur est au comble du bonheur, elle ne trouve rien de parfait dans le monde comme M. de Louvois. Ainsi je suis bien bonne de me tourmenter, je veux espérer son bonheur comme les autres...

«Il y a enfin eu «appartement» dimanche, et j'ai mis mon bel habit. Tout le monde l'a trouvé charmant; j'étais coiffée à merveille, j'avais des diamants, enfin on m'a jugée fort belle. Je ne peux pas te rendre cependant le désespoir où j'étais que tu ne fusses pas ici, je suis sûre que je t'aurais plu; cela m'aurait fait grand plaisir, au lieu qu'il m'est égal de plaire aux autres. Madame Élisabeth a été charmante, elle s'est beaucoup occupée de ma toilette et elle était ravie quand on vantait mon habit. Je le remettrai encore lundi pour l'entrée de la Reine à Paris. On dit que l'Hôtel de Ville sera décoré magnifiquement, que cela sera superbe; mais je suis fâchée qu'on fasse tant de dépenses pendant la guerre.»

Mme de Bombelles part, le 17, pour Villiers où sa belle-sœur et son beau-frère la reçoivent, elle et Bombon, «avec mille caresses». Elle y trouve Mme de Louvois venue de son côté avec son mari, Mme de Souvré, Mme de Sailly, sœur du nouveau marié, M. et Mme de la Roche-Dragon...

«Tout le monde a été dans l'enchantement de la maison de ton frère qui est véritablement charmante, écrit Mme de Bombelles le 19. Son salon surtout est arrangé en perfection, il est tout en colonnes et sculpté parfaitement; le dîner était excellent, servi à merveille... Après le dîner on a fait la conversation, et puis Mme de Louvois qui a la jaunisse plus que jamais et qui n'en pouvait plus s'en est allée aux Bergeries avec toute sa nouvelle parenté. Le grand monde parti, nous avons fait venir Bombon à qui Mme de Bombelles a donné des joujoux, et dont les singeries ont très bien réussi.»

Le lendemain, dîner chez Mme de Souvré aux Bergeries, «maison horrible et sale qui tombe de tous côtés... La jaunisse de Mme de Louvois ne fait qu'augmenter.»

A force de parler de la jaunisse des autres Mme de Bombelles est malade à son tour.

«Tout le monde est à Paris, écrit-elle le 21 janvier, et moi j'ai été obligée de revenir hier au soir ici, j'ai décidément la jaunisse... Madame Élisabeth n'était pas partie hier quand je suis arrivée, je l'ai été voir tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle bonté elle m'a parlé. Elle a chargé Loustaneau sans que je le susse de lui donner tous les jours de mes nouvelles. Elle m'a fait mille caresses pour me consoler de n'être pas à «l'Entrée», enfin elle a été charmante...»

Étant retenue à Versailles, la marquise ne peut, et c'est dommage, sur les fêtes populaires, sur le festin de l'Hôtel de Ville dans la cour couverte décorée de colonnes corinthiennes, nous apporter sa note personnelle. De ces journées mémorables les récits ne manquent pas, officiels ou privés. Rien ne vaut, pour en fixer le souvenir, que cette histoire par l'image dont les échevins de Paris confièrent le soin à Moreau le Jeune. Le choix était heureux, et rarement le graveur devenu célèbre, et déjà favorisé par Marie-Antoinette a mieux rendu et le fourmillement de la foule et le resplendissement sous l'éclat des lustres des habits de Cour. Les plus belles fêtes données par la ville de Paris[174], sous l'ancien régime, ont trouvé leur historien consciencieux et élégant; la collection de planches auxquelles Moreau le Jeune apporta des soins si minutieux est un des plus beaux spécimens de la gravure française[175].

[174] _Mémoires secrets_, t. XX:--Hippeau, _le Gouvernement de Normandie_, t. IV;--_Supplément à la «Gazette de France»_ du 29 janvier 1782;--_Journal_ de Hardy, t. V;--_Mémoires_ de Weber. Jamais fêtes ne donnèrent lieu, à l'avance, à autant de pronostics fâcheux, à autant d'amères critiques. On mettait en avant la carte à payer, les accidents à prévoir; on s'effrayait des précautions prises pour empêcher le retour de catastrophes. Un certain nombre de personnes furent mises à la Bastille pour des écrits ou des propos répandus contre la Reine. Au sujet de la fête du 21 janvier, il y eut de sinistres placards faisant allusion à l'usage pratiqué pour les condamnés à mort: on disait que le Roi et la Reine, conduits sous bonne escorte à la place de Grève, «iraient à l'Hôtel de Ville confesser leurs crimes et qu'ensuite ils monteraient sur un échafaud pour y expier leurs crimes.» Le 21 janvier! Hardy, (V, 88).--Le même narrateur ajoute: «Les précautions prises pour ces fêtes sont effrayantes. On s'attend à quelque malheur» (V, 94).

[175] Voir P. de Nolhac, _la Reine Marie-Antoinette_.

La marquise de Bombelles n'assista pas au repas de soixante-dix couverts où le Roi était servi par Lefebre de Caumartin, prévôt des marchands, qui lui présenta la serviette, et la Reine par Mme de la Porte, nièce de Caumartin; elle n'entendit ni la musique ni les harangues, elle ne souligna pas la fatigue des uns et des autres du cortège royal--partis vers midi de la Muette pour n'y rentrer qu'après minuit;--elle n'eut pas à noter le feu d'artifice représentant le temple de l'Hymen, les exclamations de la foule affairée et curieuse, l'embrasement des eaux et des cascades; elle ne sut pas qu'en se levant de table au bout d'une heure et demie le Roi avait laissé bien des estomacs non satisfaits[176], elle ignora qu'au retour par la rue Saint-Honoré, Marie-Antoinette tint à s'arrêter un instant devant l'hôtel de Noailles où se trouvait le marquis de La Fayette récemment débarqué d'Amérique, que la Reine permit au jeune général couvert de lauriers de venir lui baiser la main...; elle n'assista pas non plus au bal du 23 où la foule était si considérable que l'ordre n'en fut pas irréprochable[177]...

[176] En dehors de la table royale servie dans la Galerie, il y avait une table de cent quarante couverts aménagée dans l'hôtel même. Pour les autres invités des couverts étaient placés un peu partout. Un grand retard fut apporté au service de certaines tables et, comme on devait les lever toutes à la fois, lorsque le Roi quitta les siennes, certains courtisans entamaient à peine les relevés.

[177] L'affluence était extrême. On se pressait, on s'étouffait tout en criant: Vive le Roi!... Le Roi, ne pouvant plus avancer, finit par s'écrier: «Si vous voulez qu'il vive, ne l'étouffez donc pas.»

Il restait encore des joies mondaines à connaître[178], et à ces galas de Versailles, Mme de Bombelles put assister et montrer son bel habit.

[178] Voir les _Souvenirs_ de Belleval et les _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch.

La fête donnée par les Gardes du corps eut lieu le 30 janvier dans la grande salle de spectacle du Palais de Versailles; elle commença par un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec M. de Prisy, un des majors de corps, puis, pour bien honorer le régiment, elle dansa une contredanse avec un simple garde[179] nommé par le corps, et auquel le Roi accorda le bâton d'exempt.

[179] Dumoret, de Tarbes, de la compagnie de Noailles, fut le garde du corps désigné pour danser avec la Reine. «Il était transfiguré de joie, dit Belleval, et ses camarades eurent bien de la peine à ne pas crier: «Vive le Roi!» tant ils sentaient combien cet honneur fait à un rejaillissait sur tout le corps.»

«Ma jaunisse, écrit Mme de Bombelles le 3 février, a été assez aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal paré, et cela m'a fait un grand plaisir, car c'était la plus agréable chose qu'on ait jamais vue; on prétend qu'il s'en fallait bien que les bals qu'on y a donnés pour le mariage des princes approchassent de la magnificence de celui-ci, parce qu'il y avait un tiers de bougies de plus qu'au dernier; toutes les loges étaient remplies de femmes extrêmement parées; la Cour était de la plus grande magnificence, enfin c'était superbe, et j'étais au désespoir que tu ne fusses pas ici... Ma robe a joué son rôle, elle est superbe... Le bal a commencé à six heures et a fini à neuf. A minuit Madame Élisabeth a été avec Mlle de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal masqué; elle m'a proposé d'y venir et, comme je croyais qu'elle n'y passerait qu'une demi-heure, j'ai accepté. Point du tout: elle s'y est amusée comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie, de manière qu'il en était quatre lorsque je me suis mise au lit... A la sortie d'une jaunisse cela n'était pas très raisonnable... La Reine m'a traitée à merveille. Elle m'a demandé comment je me portais, s'il était bien prudent de sortir déjà. Elle m'a dit à demi-voix: «Irez-vous au bal masqué?»--Je lui ai répondu en souriant que je n'en savais rien.--Elle a repris: «Oh! l'enfant! Véritablement on ne mérite pas d'être chaperon quand on va au bal, venant d'avoir la jaunisse.» Comme ma petite belle-sœur était avec moi et était entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je craignais d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma sœur chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisait rien et qu'elle était ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se soit passé ainsi, car je craignais vraiment d'avoir fait quelque chose de très mal. Le Roi m'a aussi parlé au bal, il m'a demandé si je trouvais le bal beau... Ensuite il m'a demandé des nouvelles de ma sœur[180], de maman, de ma tante[181]. Il m'a dit: C'est une épidémie, toutes les sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: «Oui, sire, il ne reste que Mme d'Aumale[182].»--Il m'a répondu en riant: «Oh! c'est un beau renfort...»

[180] La marquise de Soucy, née Mackau, sous-gouvernante depuis 1781.

[181] La comtesse de Soucy, belle-mère de la précédente et belle-sœur de la baronne de Mackau, sous-gouvernante depuis 1775.

[182] La vicomtesse d'Aumale, troisième sous-gouvernante.

La petite Travanet devait venir voir le bal avec sa belle-sœur: «Je lui avais fait préparer un joli petit souper, j'en ai été pour mes frais, car elle n'est pas venue. Elle est restée près de son mari qui a été dans le plus grand chagrin, parce que Mlle Saint-Ouen, son ancienne maîtresse, est morte. Je n'ai pu partager son chagrin là-dessus, car cette créature inquiétait ta sœur, parce que son mari l'allait voir quelquefois. Mais elle a fort bien fait de ne pas venir et de donner dans cette occasion-là des marques d'attachement à son mari. Ce que je ne conçois pas, c'est la profonde douleur de M. de Travanet. Qu'il en soit un peu fâché, passe, mais de l'être tant, je trouve cela malhonnête pour sa femme...»

C'est à ce bal qui fit tant de bruit que fut inauguré la mode de porter des Dauphins en or ornés de brillants. Les cheveux de la Reine étaient tombés à la suite de ses couches; elle dut adopter une coiffure basse, dite «à l'enfant», qui fut bientôt en vogue[183].

[183] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch.

A cette époque aussi vint l'usage du catogan jusque-là porté par les hommes et que lançaient la Reine et la duchesse de Bourbon. Cette coiffure cavalière relevée de rubans ne manquait pas de piquant, mais elle semblait masculine et ne plaisait pas à tout le monde. Le Roi s'en moquait. Un jour il entra chez la Reine avec un chignon. Comme Marie-Antoinette riait: «C'est tout simple... puisque les femmes ont pris nos modes...» La leçon porta, et les modes masculines disparurent.

Les fêtes n'ont pas fait oublier à Mme de Bombelles la carrière de son mari. La mort imminente de M. d'Usson, ministre de France à Stockholm, allait créer un mouvement diplomatique. Aussitôt la jeune femme court chez Madame Élisabeth et la prie de dire à la Reine que, si M. de Pons allait à Stockholm, elle désirerait bien voir son mari à Berlin. Madame Élisabeth remplit courageusement sa mission périlleuse. La Reine répond vivement et d'assez mauvaise humeur «que cela ne se pouvait pas» sans en dire la raison.

«Tu juges la peine que m'a fait une telle réponse, écrit la marquise le 10 février. J'ai fait chercher le lendemain le comte d'Esterhazy à qui j'ai conté ce qui venait de se passer. Il m'a répondu qu'il n'en était pas étonné, que la peur de déplaire à 91 (?) en était la seule raison. Qu'au reste il fallait que je fisse le lendemain la demande à M. de Vergennes. Je lui ai répondu: «Si la Reine est décidée à barrer à M. de Bombelles dans toutes ses entreprises, il est inutile qu'il reste seulement où il est. J'ai la mort dans le cœur, vous pouvez le dire à la Reine, je ne croyais pas que ma conduite et mon attachement pour elle méritait une telle aversion.» Il m'a répondu: «Soyez sûre que la Reine a la meilleure opinion de vous. Elle vous aime même.»

«--J'ai repris: «Si cela est, dites-lui, je vous en prie, l'état où vous m'avez vue, et que le seul moyen de me consoler serait l'assurance de Constantinople quand M. de Saint-Priest le quitterait.»

M. d'Esterhazy a promis de parler à la Reine tout de suite après les Jours Gras, mais, sans doute, il avait tenu à lui exposer dès le jour même la douleur de la jeune marquise, car le soir il y a bal, et, dès que la Reine a aperçu Mme de Bombelles qui accompagne Madame Élisabeth, elle vient s'asseoir devant elle d'un air un peu embarrassé, et, «voulant lui marquer de la bonté », s'est mise à parler de choses et d'autres. «J'ai tâché de n'avoir pas l'air de mauvaise humeur, mais j'avais une telle palpitation de cœur que j'ai pensé me trouver mal.»

Mme de Bombelles continue démarches sur démarches; elle court chez M. de Rayneval qui ne lui cache pas qu'elle n'obtiendra pas facilement le poste de Berlin, elle va dîner chez Mme de Vergennes qui lui promet son appui, elle écrit à M. de Vergennes qui lui donne enfin une audience. Le ministre la reçoit bien, lui dit qu'en effet son mari avait été la première personne à qui il avait pensé pour le poste de Berlin, mais que «c'eût été l'exposer à toute l'animosité de l'Empereur, peut-être à celle de la Reine, et «en un mot lui casser le col». Il ajoutait que le Roi et lui étaient fort satisfaits des services de M. de Bombelles, «qu'avec ses talents diplomatiques il n'était pas nécessaire d'aller échelon par échelon pour parvenir à une place importante, qu'on avait des vues sur lui, plus élevées que Berlin ou Copenhague, «que cela serait aussi plus loin». Le ministre n'en voulut pas dire davantage, et Mme de Bombelles en est réduite aux conjectures: Constantinople ou Saint-Pétersbourg. Ce dernier poste l'effraierait, vu leur peu de fortune, et elle se reprend de nouveau à espérer que Constantinople pourrait, dans un temps donné, leur être dévolu. Elle a été malade d'émotion depuis trois jours... puis, encore une fois elle se berce d'illusions.

Le 13 février, elle sait à quoi s'en tenir sur le présent, et l'avenir est toujours aussi vague. «Hé bien! mon petit chat, écrit-elle à son mari, c'est M. d'Éterno qui va à Berlin, M. de Sainte-Croix à Liège, et M. de Pons à Stockholm. Qui aurait dit il y a dix mois que M. d'Éterno ferait un si grand saut!» Chez Mme de Vergennes elle s'est trouvée en quatrième entre Mme de Pons, Mme d'Éterno et Mme de Sainte-Croix. «Ces trois dames avaient l'air d'être enchantées, pour moi, je ne l'étais nullement, et je me disais en moi-même: «Voilà ce qui s'appelle boire le calice jusqu'à la lie.»

M. et Mme de Vergennes ont été parfaitement aimables pour Angélique; la femme du ministre affectait de regretter que M. de Bombelles ne fût pas nommé à Berlin et assurait qu'on saurait l'en dédommager. La jeune femme a supporté tout cet entretien avec courage; mais, lorsqu'elle est revenue chez Mme de Mackau, elle étouffait et se mit à pleurer... A la fin de la lettre elle se dit remontée, car le comte d'Esterhazy est «chaud ami» et servira certainement les intérêts de M. de Bombelles. Pauvre petite femme de diplomate ambitieux, comme elle prend au sérieux des promesses vagues qui n'engageaient à rien! Certaine phrase de M. de Vergennes aurait dû pourtant lui faire comprendre que d'ici quelque temps il ne saurait être question de son mari: cette phrase qu'elle rapporte dans une lettre postérieure et qui «l'a fait mourir de rire», la voici: «Comme elle insistait, disant qu'elle allait demander pour son mari le poste de Berlin: «Patience, patience, répondit le ministre. Il n'y a encore que sept ans que M. de Bombelles est à Ratisbonne et MM. de Flavigny et de Barbentane sont depuis vingt-cinq ans en Italie!» Comme Mme de Bombelles insistait pour qu'aucune comparaison ne pût être établie entre ces différents messieurs, M. de Vergennes reprit: «Je conviens que M. de Bombelles est _du bois dont on fait les flûtes_, mais je n'en crains pas moins, etc...» Assimiler les grands postes diplomatiques à des flûtes avait eu le don d'exciter le rire de Mme de Bombelles... Ce qui est plus rassurant c'est que M. de Vergennes, au dire de M. de Rayneval s'occupe réellement de l'avenir de M. de Bombelles, mais il ne se pressera pas. D'un mot il a défini la situation à Mme de Mackau: «Quand, à _quarante ans, M. de Bombelles sera ambassadeur_, il n'aura pas à se plaindre.»

Il n'y avait pas en effet tant de temps de perdu, quoi qu'en dît Mme de Bombelles et, même parmi les favoris, les ambassadeurs de moins de quarante ans étaient des exceptions.

M. de Bombelles d'ailleurs est beaucoup plus raisonnable. Il trouve toutes naturelles les nominations faites surtout celle de M. d'Éterno à Berlin[184].

[184] Dans cette promotion les Polignac n'étaient pas parvenus à placer leur cousin le baron d'Andlau, et la Reine elle-même n'avait pu faire donner encore une ambassade au comte d'Adhémar, ministre à Bruxelles. Il est vrai qu'il sera bientôt dédommagé par l'ambassade de Londres.

Un deuil se préparait à la Cour. Le 27 février, Mme de Bombelles annonçait à son mari en même temps que Madame Sophie était très malade et que la fille du Roi venait d'avoir des convulsions et était en grand danger. L'enfant, qui devint Madame Royale, fut sauvée. Mais la tante du Roi mourait dans la nuit du 2 au 3 mars.

«Elle a tourné à la mort le 2 au matin. On croyait que les souffrances venaient de l'effet des remèdes, et on était si persuadé qu'elle ne mourrait pas encore que, le soir même, il y avait spectacle au château. En sortant, on est venu avertir le Roi et la Reine que Madame Sophie était très mal. Ils y ont été ainsi que Monsieur, M. le comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont restés jusqu'à son dernier moment. Cette pauvre princesse a eu toute sa connaissance jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est son hydropisie qui a remonté dans la poitrine et s'est jetée sur le cœur qui l'a tuée. Elle est morte étouffée de la même mort à peu près que l'Impératrice. Elle est partie ce soir pour Saint-Denis. Elle a demandé, en mourant, de n'être pas ouverte et d'être enterrée sans cérémonies[185]. Madame Élisabeth est extrêmement affligée et frappée de l'horrible spectacle de la mort de Madame sa tante. Je ne l'ai presque pas quittée depuis ce moment, et je t'écris de chez elle. Elle a beaucoup pleuré aujourd'hui, elle est plus calme, et, quoiqu'indisposée depuis plusieurs jours, elle n'a pas eu de contre-coup de cette mort, mais elle est très triste. Elle veut absolument faire son testament, elle n'est occupée que de la mort. Il n'est pas étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit aussi frappée; mais j'espère que d'ici à quelques jours son esprit se tranquillisera, et qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant qu'elle nous est nécessaire pour bien vivre. Mesdames sont dans un état affreux, elles sont véritablement bien à plaindre[186]. M. de Montmorin est au désespoir, ainsi que toutes les femmes qui appartenaient à cette pauvre princesse et dont elle était adorée. Elle a fait par son testament Mesdames ses légataires universelles. Elle a donné une partie de ses diamants à Mme de Montmorin, sa bibliothèque à Mme de Riantz et plusieurs de ses bijoux à différentes de ses dames[187]. Le deuil est de trois semaines... Mme de Louvois qui est venue samedi dernier pour être présentée n'a pas pu l'être, comme tu imagines bien, ce qui l'a avec raison fort contrariée...»

[185] Sophie-Philippine-Elisabeth-Justine de France, née le 27 juillet 1734, morte le 3 mars 1782. Appelée d'abord Madame cinquième et, à partir de 1745, Madame Sophie. Louis XV lui avait donné le surnom de Graille. Elle était fort aimée de ceux qui l'entouraient.

[186] «Il eût été impossible, écrit la baronne de Mackau à Madame Clotilde, le 11 mars, de n'avoir pas le cœur percé de douleur en voyant le cruel état de Mesdames ses sœurs; nous tremblions toutes pour leur santé.» (Archives royales de Turin.)

[187] Son testament a été publié en entier par M. de Beauchesne. _Madame Elisabeth_, t. I; appendices.

Si regrettée dans son entourage que fût Madame Sophie, sa mort ne devait pas interrompre longtemps le mouvement de la Cour et de la société. Mme de Bombelles est occupée à répéter à Paris la tragédie qui doit être jouée le 10 mars, chez Mme de La Vaupalière. Le même jour, elle assistait à Versailles à la présentation de Mme de Louvois. «Elle était mise à merveille, elle a fort bien fait ses révérences, mais elle avait si peur que cela lui faisait faire la grimace de quelqu'un qui va pleurer et rendait son maintien un peu roide. La Reine m'a dit qu'elle avait un peu de la tournure allemande, mais qu'il était impossible d'avoir l'air plus noble, et il me paraît qu'en général sa belle taille et son port ont fait beaucoup d'effet.»

Ayant été dîner chez la douairière des Deux-Ponts, Mme de Bombelles croit convenable de lui parler de ses projets et lui demander conseil. Mme des Deux-Ponts a approuvé ce qui a été fait pour obtenir l'appui de la Reine. Elle m'a conseillé, de plus, de parler à la comtesse Diane, d'avoir l'air de lui demander son avis sur la démarche que j'avais envie de faire, de tâcher de l'intéresser en cette faveur, afin que la Reine, après m'avoir entendue, soit entretenue par les personnes de sa société dans sa bonne volonté. Je t'avouerai que, quoique je sente l'importance de cette démarche, elle me coûte beaucoup, car il est humiliant pour moi et Madame Élisabeth d'être obligée de recourir à d'autres voies qu'à la sienne pour parvenir à la fortune. Je l'ai dit à Mme des Deux-Ponts, elle m'a répondu: «Que voulez-vous? Il faut prendre les gens comme ils sont, et, puisque vous avez besoin de la Reine, il faut faire ce qui peut lui être agréable.» Elle ira encore à Versailles, elle m'a promis de préparer les personnes à m'entendre, de faire ton éloge, et enfin de prendre tous les moyens possibles pour t'être de quelque utilité. Elle m'a répété son conseil sur la comtesse Diane, m'a fait le canevas de ce que je lui dirais. Elle m'a dit qu'il était inutile d'en instruire Madame Élisabeth; mais, mon petit chat, pour rien dans le monde je ne la tromperai... Je ne lui cacherai certainement pas que je parlerai à la comtesse Diane, et c'est justement parce que je ne l'aime pas que je serais fausse si j'allais lui parler à son insu. Je retourne à Versailles, j'entrerai de semaine, je parlerai à Madame Élisabeth et à la comtesse Diane, et ensuite à la Reine.

«La tragédie s'est jouée le 14 avec l'approbation de tous les spectateurs. Les petites de la Vaupalière ont été étonnantes; Mme de Travanet a joué à merveille, moi point mal, et l'ensemble a été parfait.»

Le 20, de Versailles, Mme de Bombelles rend compte à son mari des démarches qu'elle a pu faire en sa faveur. D'abord M. de Vergennes lui a accordé de bonne grâce un congé que M. de Bombelles viendra passer en France. Le ministre n'a pas spécifié la longueur de ce congé qu'on espère faire durer le plus longtemps possible... peut-être jusqu'à vacance d'ambassade.

Fort satisfaite de ce premier succès, Mme de Bombelles s'est rendue chez Madame Élisabeth à qui elle a conté toute son affaire. «Je lui ai dit que pour rien au monde je ne ferais ces démarches (auprès de la comtesse Diane) que si elle-même me les conseillait et que je sois bien sûre de ne pas lui déplaire. Elle m'a répondu qu'elle croyait que je ne pouvais rien faire de mieux, que cela ne lui causerait aucune peine; son amour-propre céderait toujours au désir extrême qu'elle avait de te voir avancer.

«En conséquence, j'ai demandé avant-hier un moment d'entretien à la comtesse Diane et je l'ai vue hier matin. J'ai commencé par lui dire le chagrin que j'avais eu de n'avoir pu obtenir Berlin pour toi, la cause que je craignais du refus qui m'en avait été fait et tout ce qui s'est passé alors: les tracasseries injustes qu'on t'avait faites, il y a trois ans, ta conduite alors, ta parfaite innocence et le renvoi de la personne qui t'avait fait le plus de tort par ses mensonges[188], le désir que j'aurais d'obtenir une audience de la Reine pour te disculper à ses yeux et tâcher d'intéresser ses bontés, afin qu'elle nous prête son appui dans le moment où nous en aurons besoin... Je lui ai alors montré ma petite note à ce sujet, elle l'a lue deux fois et l'a trouvée parfaite. Elle m'a dit qu'elle se chargeait de demander pour moi une audience à la Reine, qu'il fallait que j'eusse le courage de lui répéter tout ce que je venais de lui dire à elle-même, que je lui remisse une note, qu'elle ne croyait pas qu'elle eût d'engagement pour Constantinople et qu'elle me promettait de son côté de lui en parler avec la plus grande chaleur. Elle me prévenait que la Reine ne prendrait pas d'engagements avec moi, mais que cependant, sans me le dire, elle aurait sûrement égard à ma demande et qu'il était essentiel que je la fisse plus tôt que plus tard, qu'elle se concerterait avec le comte d'Esterhazy pour entretenir la Reine dans l'intérêt que sûrement je lui inspirerais.»

[188] Voir chapitre III, 1779. Il s'agit du comte de Neipperg.

Ces bonnes paroles ont contenté Mme de Bombelles. Puisqu'elle s'est décidée à se servir de l'influence des Polignac,--en bonne politique elle aurait dû le faire plus tôt,--elle va pouvoir attendre sans trop d'agitation le moment où la Reine va lui donner audience. Quand ce sera fait, elle a bien la résolution de se tenir tranquille jusqu'au moment décisif.

M. de Bombelles ne partage pas les illusions qu'on a su insuffler à sa femme, et son espoir dans le résultat des démarches conseillées est médiocre. «La personne à qui tu dois t'adresser, écrit-il dans sa lettre du 21 mars, m'a classé parmi ces êtres qui peuvent bien servir le Roi, mais qu'il faut ranger ou comme des ennuyeux ou comme de petits ouvriers incomplets. S'ils se permettent une volonté, d'ailleurs en supposant qu'on eût marché sur une herbe favorable, avec quelle légèreté ne s'emploiera-t-on pour moi! A la plus faible objection on quittera la partie et mon jeu deviendra pire.»

Pendant ce temps la comtesse Diane a été vite en besogne; elle a obtenu sans trop de peine une audience de la Reine pour Mme de Bombelles.

«La Reine m'a reçue avant-hier, écrit la marquise le 24; elle m'a paru encore pénétrée des préventions qu'on lui a données contre toi. Le comte d'Esterhazy et la comtesse Diane avaient eu une grande conversation la veille avec elle à ce sujet-là, et ils l'avaient trouvée si entêtée dans son opinion sur ton sujet qu'ils avaient été au moment de m'empêcher d'y aller parce que, connaissant sa timidité, ils craignaient que je ne pusse pas lui répondre à ce qu'elle me dirait. Mais, comme elle avait déjà donné son heure à Madame Élisabeth, cela n'a pas pu changer. Heureusement, car, malgré ma peur, je lui ai dit tout ce que je voulais dire. J'ai été assez heureuse pour la toucher, et elle a dit à la comtesse Diane que, surtout lorsque je lui avais parlé de mon enfant, je l'avais intéressée au possible. Mais, pour en revenir au commencement, je te dirai donc que je suis arrivée chez la Reine avec une colique enragée. Elle m'a dit: «Eh! bien, Madame, on dit que je vous fais peur. Asseyez-vous et dites-moi avec confiance ce que vous voulez. Je lui ai dit: «Le désir que j'ai de justifier M. de Bombelles aux yeux de Votre Majesté m'a encouragée à prendre la liberté de lui demander une audience. Ayant toujours compté sur ses bontés, je m'étais flattée, lorsque le poste de Berlin est devenu vacant qu'Elle voudrait bien le faire donner à M. de Bombelles. Mais Votre Majesté s'y étant refusée, je lui avouerai que j'ai craint que les préventions que je sais que la Cour de Vienne lui a données contre M. de Bombelles en eussent été cause. Et cette raison m'a bien plus affligée que la chose en elle-même. Je puis protester à Votre Majesté que jamais M. de Bombelles ne s'est permis le plus petit propos au sujet de l'Empereur. Je ne puis pas donner un argument plus fort à Votre Majesté en faveur de l'innocence de M. de Bombelles que de lui représenter que le comte de Neipperg, qui a été celui qui lui a fait le plus de tracasseries a été renvoyé par l'Empereur en raison de ses mensonges perpétuels, et que son successeur a rendu à M. de Bombelles toute la justice qu'il devait à son honnêteté et à sa franchisse. D'ailleurs, si Sa Majesté voulait bien peser combien il aurait été gauche à lui d'offenser la Reine, de laquelle il attend sa fortune et son avancement, en la personne de l'Empereur, en se permettant de lui manquer de respect. Que tu n'avais point cherché d'armes à opposer à la calomnie, espérant qu'elle se détruirait d'elle-même; mais que je ne pouvais me permettre de demander une grâce que je désirais vivement à Sa Majesté.--La Reine m'a répondu: «Je crois bien qu'il a eu moins de torts qu'on ne lui en a donnés. Mandez à M. de Bombelles d'engager M. de Trautsmansdorf à le justifier aux yeux de mon frère, donnez-moi une note bien détaillée de sa conduite, et je serai charmée d'être convaincue d'avoir été trompée.» Je lui ai présenté ma petite note au sujet de Constantinople. Après l'avoir lue, elle m'a dit: «Constantinople me paraît une chose bien difficile, il y a beaucoup de concurrents, et Madame Sophie m'a légué, en mourant, M. de Saluces, qui la demande.»

Avant d'apprendre par Mme de Bombelles ce que fut la fin de son audience, n'est-on pas tenté de s'arrêter un instant et de formuler quelques critiques. Ainsi cette aversion de la Reine pour M. de Bombelles, aversion qu'elle n'a jamais avouée, mais qu'elle laisse deviner en ce jour, vient du rôle joué par notre ministre en 1779. C'est en prenant les intérêts de la France contre l'Empereur--qui à cette époque, et en cela très énergiquement secondé par la Reine, voulait faire intervenir le Roi dans son conflit avec la Prusse--c'est en faisant son devoir d'agent diplomatique français que M. de Bombelles a si fort mécontenté la Reine qu'elle n'a su l'oublier. Restent des formules de respect dont le marquis, contre toute apparence, car ses formes étaient empreintes d'une parfaite courtoisie, se serait départi à l'égard de l'Empereur. On est enclin à croire avec Mme de Bombelles que tout avait été travesti dans le but de nuire à son mari, que le comte Neipperg avait menti, mais que la Reine, volontiers rancunière, en était restée à sa première impression qui satisfaisait son regret de n'avoir pas réussi à entraîner la France contre Frédéric II.

Nous avons déjà noté quelle influence prédominante dans le choix des ambassadeurs Louis XVI avait laissé prendre à Marie-Antoinette. Jamais il n'est question du Roi dans la discussion préliminaire des candidats. Il semble que la liste dût être soumise par le ministre à Marie-Antoinette qui maintenait, biffait ou instaurait au gré de son engouement du moment les ambassadeurs choisis par elle. Ainsi en avait-il été pour le duc de Guines, le vicomte de Polignac, père du comte Jules; nous l'avons aussi noté pour le comte d'Adhémar. Un nouveau candidat surgit, celui-là légué par Mme Sophie dont il était le chevalier d'honneur. On comprend la hardiesse avec laquelle Mme de Bombelles établit un parallèle entre son mari et M. de Saluces.

«J'ai répondu à cela, continuait Mme de Bombelles: J'oserai représenter à Votre Majesté que, si M. de Saluces avait des droits à cette place équivalents à ceux de M. de Bombelles, je respecterais trop la mémoire de Madame Sophie pour me mettre en concurrence. Mais, M. de Saluces n'ayant pas encore été dans la diplomatie, la place de Constantinople ayant été de tous les temps la récompense de services antérieurs, il me semblait qu'il serait bien décourageant pour les personnes employées dans la carrière politique de se voir continuellement passer sur le corps des personnes qui n'ont jamais rien fait; que je désirais cette place avec d'autant plus de vivacité qu'elle était la seule où tu pusses décemment acquérir une aisance qui assurerait un jour à mon fils une existence heureuse, et que je ne pouvais penser sans douleur au triste sort qui l'attendait si Sa Majesté continuait à ne pas s'intéresser à son père.

«La Reine m'a répondu de me tranquilliser, qu'elle ne pouvait pas me promettre Constantinople, mais que cependant elle s'intéresserait à ton avancement et réfléchirait sur les moyens que je lui en donnais, mais qu'avant tout il fallait que tu tâchasses de te raccommoder avec l'Empereur. Là-dessus elle s'est levée et m'a donné mon audience de congé.

«J'ai tout de suite été chez la comtesse Diane qui m'a paru fort contente, m'a promis de reparler à la Reine et m'a dit qu'elle ne désespérait pas que nous eussions Constantinople, qu'il fallait faire la petite note au sujet des griefs présents contre toi à la Reine et qu'il fallait que j'obtinsse de M. de Vergennes qu'il m'écrivît une lettre par laquelle il me mande qu'il était parfaitement content de ta conduite depuis que tu es à Ratisbonne.»

Mme de Bombelles fait faire une note en règle par M. de Brentano, la porte aussitôt à la comtesse Diane qui y fait quelques changements et se déclare toute prête à la remettre à la Reine avec la lettre de M. de Vergennes. La comtesse Diane a accompagné cela des choses les plus honnêtes et m'a dit qu'elle était enchantée que j'eusse vu la Reine, que cette dernière lui avait dit que je lui avais parlé à merveille et qu'elle était surtout fort contente de la manière dont je lui avais parlé des prétentions de M. de Saluces et qu'il lui paraissait que cela avait fait impression à la Reine.»

Mme de Bombelles se déclare ensuite fort satisfaite des notes rédigées en collaboration avec M. de Brentano et prie son mari de remercier celui-ci chaleureusement dès qu'il sera auprès de lui. «Ces notes ont absolument déterminé en ma faveur l'intérêt de la comtesse Diane qui me croit à présent beaucoup d'esprit.» La marquise engageait son mari à éviter toute tracasserie venant de Vienne, puis elle ajoutait ceci qui prouve bien que la jeune femme n'était pas que zélée, mais qu'elle ne manquait pas de clairvoyance:

«Tu peux sans infidélité mettre un frein à ton zèle qui ne sera jamais récompensé par le Roi, puisqu'il est trop faible pour oser reconnaître d'importants services; il ne fera point changer la faiblesse de notre gouvernement, parce que ton avis n'est pas assez prépondérant pour faire adopter d'autres idées et peut te perdre parce que la Reine, ayant plus de crédit que jamais, ne te pardonnera jamais de n'être pas de son avis. Ainsi ne fais d'ici à ton départ que ce dont en conscience tu ne pourras te dispenser et tâche, si tu le peux sans bassesse, d'engager M. de Trautmansdorf à dire du bien de toi à la cour de Vienne. Je te vois d'ici te mettre en fureur, mais je te conjure de ne jamais oublier que tu as un fils. Il n'y a point de sermon qui vaille ce premier point et je m'en tiendrai là...»

Ci-joint les deux notes auxquelles il vient d'être fait allusion. L'une est un exposé officiel de la situation de M. de Bombelles; l'autre, un appel direct à la bienveillance de la Reine. Elles sont assez nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre pour que nous les donnions ici.

NOTE SUR LE MARQUIS DE BOMBELLES

Les griefs présentés à la Reine, contre M. de Bombelles, ne peuvent porter essentiellement que sur l'opposition que les ministres impériaux prétendent avoir rencontrée de la part de M. de Bombelles dans les différentes négociations de ces ministres à la Diète de Ratisbonne ou bien sur des propos imputés à M. de Bombelles contre la Cour impériale. Mme de Bombelles ne s'est jamais permis une recherche indiscrète dans la conduite ministérielle de son mari, et elle ne peut pas répondre au premier point d'accusation qu'on forme peut-être contre lui. Elle s'est toujours flattée que le témoignage de la parfaite satisfaction que M. de Vergennes a constamment rendu de la conduite de M. de Bombelles servirait également à sa justification, et elle croit que la différence d'opinions politiques, s'il en existe une entre lui et les ministres impériaux, ne peut provenir que des instructions dictées à chacun d'eux par leur Cour respective. Mme de Bombelles peut répondre avec plus d'assurance au second point parce que l'objet de cette imputation est plus à sa portée et qu'elle connaît les sentiments et la circonspection de M. de Bombelles. Elle sait qu'on a écrit des faussetés contre lui à Vienne, mais quelle attention peut mériter un homme mal intentionné, puisque, la Cour impériale a reconnu elle-même l'infidélité de ses rapports et lui a ôté le poste qu'il occupait à Ratisbonne. Il serait bien affligeant que cette personne fût écoutée sur un seul objet, lequel influe précisément sur le sort, la fortune et la réputation d'on galant homme qui a été continuellement en but à ses tracasseries et aux calomnies qu'il a débitées contre lui. M. de Bombelles a été traité avec bonté et distinction de leurs Majestés Impériales dans différents voyages qu'il a faits à Vienne. Il a des obligations personnelles à la Reine, qui a daigné approuver sa nomination au poste de Ratisbonne, a bien voulu prendre de l'intérêt au mariage de sa sœur. Il trouve dans son cœur et dans sa reconnaissance des motifs puissants d'être personnellement dévoué à Sa Majesté et à son auguste famille et il ne doit pas être soupçonné de se livrer légèrement à une animosité aussi absurde que mal fondée, comment peut-il être soupçonné d'oublier en un instant ce qu'il leur doit de respect.

J'ose espérer que la Reine, dont l'esprit est aussi juste que le cœur, verra d'un coup d'œil plus favorable la conduite de M. de Bombelles si elle daigne faire attention, quant à la nature de l'accusation et du caractère de l'accusateur.

_La marquise de Bombelles à la Reine_

«MADAME,

«Mme de Bombelles serait parfaitement heureuse si la Reine daignait joindre sa protection à l'intérêt que Madame Élisabeth veut bien lui marquer, pour assurer à l'enfant de Mme de Bombelles un bien-être qu'il ne pourra jamais espérer sans l'appui de Sa Majesté. M. de Bombelles est né sans fortune; son père, mort à la veille d'être fait maréchal de France, ne lui laisse d'autre héritage qu'une mémoire chérie et respectée dans la province où il commandait et une grande réputation militaire. M. de Bombelles a servi dès sa plus tendre jeunesse, il a fait les dernières campagnes d'Allemagne et il a mérité partout l'approbation de ses chefs. Des talents et une application extraordinaire ont engagé le ministère à l'employer dans les affaires étrangères. M. de Vergennes a bien voulu faire de lui les éloges les plus étendus, en différentes occasions, il est malgré cela rencoigné depuis sept ans dans le poste insignifiant de Ratisbonne. L'ambassade de Constantinople, quand M. de Saint-Priest la quittera, offre à M. de Bombelles des moyens de ménager à son enfant une fortune convenable. Il y a beaucoup de places dans la carrière politique et à portée des espérances de M. de Bombelles qui seraient plus agréables par leur position, plus rapprochées de la France, mais il n'y en a aucune où il soit décemment permis d'y porter des vues d'économie, comme dans celle de Constantinople, et c'est sous ce rapport qu'elle convient plus à la situation de M. de Bombelles. Il serait bien flatteur pour lui d'obtenir cette ambassade par la protection de la Reine et d'ajouter cette nouvelle reconnaissance à celle qu'il doit déjà à Sa Majesté pour les bontés qu'Elle a bien voulu témoigner à sa famille. Mme de Bombelles oserait-elle se flatter que la position actuelle de M. de Bombelles et ses services, que le trouble d'une mère tendre et inquiète sur le sort de son enfant pussent assez intéresser la bienfaisance naturelle de la Reine, pour que Sa Majesté voulût bien promettre à Mme de Bombelles ses bontés lorsque M. de Saint-Priest quittera Constantinople.»

Le comte d'Esterhazy mis au courant de ce qui s'était passé chez la Reine avait raison de hocher la tête et de dire à Mme de Bombelles que tout cela ne servirait de rien tant qu'on ne serait pas revenu sur le compte de son mari. Il sait à quoi s'en tenir, lui qui reçoit les confidences de la Reine! Les griefs viennois sont loin d'être apaisés, et M. de Vergennes qui, bien disposé vient de donner à Mme de Bombelles une lettre exposant les bons services de son mari, n'a pas caché à Mme de Mackau son entretien avec le comte de Mercy qui sortait de chez lui: «Monté sur ses grands chevaux», l'ambassadeur lui avait fait les plaintes les plus vives contre M. de Bombelles à l'occasion de sa querelle avec le prince de la Tour[189]; lui était resté ferme comme un roc et lui avait répondu froidement que M. le marquis de Bombelles n'avait fait que suivre les ordres du Roi et qu'il lui était impossible de l'en blâmer. M. de Vergennes ajoutait qu'il avait prévenu le Roi de cette dernière persécution et qu'on ne devait pas s'en inquiéter. Ne pas s'inquiéter est chose facile à dire, mais M. de Bombelles, même avant d'avoir reçu la dernière lettre où sa femme conte l'entretien assez vif de M. de Vergennes avec le comte de Mercy, ne trouve pas que les choses prennent bonne tournure. Sa chère Angélique n'avait-elle pas été un peu vite en besogne, pouvait-on avoir confiance dans la comtesse Diane? Revenir au plus vite en congé et plaider sa cause lui-même est son désir le plus pressant. «Ratisbonne lui pèse sur les épaules, plus il y restera et plus les ministres impériaux lui feront d'horreurs. Il se méfie de Trautmansdorf, malheureux petit homme sans force ni vertu». Tout cela est consigné dans une note explicative qu'il envoie à sa femme avec mission de la faire lire au seul comte Valentin. «Comme dans tout ce qui se fait il n'y a pas moins que de ma fortune un ami aussi vrai que cet honnête comte ne doit pas parcourir à la hâte un écrit qui renfermait de grandes vérités et qui répond à tout ce qu'on m'a jusqu'ici imputé sans pudeur et sans justice... La seconde note est faite pour le cas où l'on se servirait encore contre moi de ce qui se passe en ce moment avec M. le prince de la Tour. Il n'est plus question de plier les genoux, ma chère amie, ma perte serait certaine... Je ne puis rester dans l'attitude d'un étourdi, d'une mauvaise tête, pour qui sa femme demande grâce. Je sais que l'Empereur est implacable dans ses aversions; le motif de la sienne envers moi ne peut cesser parce que je ne trahirai pas mes devoirs, mais il faut que je prouve à la Reine que je suis injustement attaqué, c'est ce que mon compte rendu indique. Alors, quand le comte d'Esterhazy lui en aura dit la teneur, il n'y a plus qu'un parti à prendre puisque la Reine veut envers son frère des ménagements destructifs pour le bien du service du Roi, c'est de m'envoyer en Portugal. Je n'aurai jamais Constantinople: un ambassadeur de France à la Porte qui a du zèle et de bons yeux est un monstre pour la Cour de Vienne. La note que tu as donnée est, je le gagerais, à l'heure qu'il est dans les mains de l'Empereur et ne sera renvoyée à la Reine qu'avec tous les commentaires dictés par la haine et le despotisme. Si, contre mon attente et mon expérience, Mme la comtesse Diane est de bonne foi, tu peux, d'après l'avis du comte d'Esterhazy, lui faire jeter un regard rapide sur ma note, mais en préparant les voies avant mon arrivée; de grâce qu'on n'agisse en rien décisivement.»

[189] La branche aînée des princes de la Tour et Taxis résidait à Ratisbonne.

Faisant un instant trêve à ses préoccupations personnelles, le marquis dans sa lettre suivante raconte son voyage à Munich où il a été reçu par le pape Pie VI[190]. A l'arrivée dans la capitale bavaroise, le cortège était fort beau. «Le Saint-Père était dans une voiture à deux places avec l'Électeur[191]... Un dais l'attendait au bas de l'escalier et trois cents personnes en grand costume... Arrivé au grand appartement meublé et orné pour feu l'Empereur Charles VII, le Saint-Père a préféré l'appartement de l'Impératrice comme plus commode et plus près de la chapelle... Après quelques compliments qui ont duré quatre à cinq minutes on s'est rendu à la chapelle où le _Te Deum_ a été chanté en musique, plus bruyant qu'agréable. Le Pape n'a vu dans le reste de la soirée que l'Électeur, l'Électrice de Bavière et l'Électeur de Trèves. Nos audiences ont été pour le lendemain matin, samedi 27 avril.

[190] Jean-Ange Braschi, pape sous le nom de Pie VI de 1775 à 1799, et dont le pontificat fut une lutte perpétuelle contre la cour de Naples, le grand-duc Léopold de Toscane, l'Empereur Joseph II, plus tard contre l'Assemblée Constituante, puis contre le Directoire.

[191] Charles-Théodore, de la Maison Palatine, 1777-1799,--électeur depuis la mort de Maximilien-Joseph,--laquelle avait entraîné l'affaire de la succession de Bavière.

«La mienne a duré dix minutes. En entrant, le nonce m'a nommé, j'ai plié le genou, baisé la main du Saint-Père et le nonce après une profonde génuflexion s'est retiré. Le Pape m'a conduit à la fenêtre. Il parle fort bien le français et m'a donné des nouvelles de M. le baron de Breteuil, m'a remercié d'être venu de près de quarante lieues pour le voir. Sa Sainteté est d'une superbe figure simple, honnête, et noble dans ses manières; il n'a rien d'un prêtre italien. Le dimanche 28, il a dit la messe basse, mais à fort haute voix aux Théatins. Il y avait plus de quatre mille âmes dans l'église, et le silence le plus religieux s'y observait. Je n'ai rien vu de plus édifiant et de plus auguste que cette cérémonie. Les protestants qui y ont assisté convenaient comme nous qu'ils en avaient été émus; on n'a pas plus de grâce que le Pape dans ses moindres mouvements, et il paraît ne les avoir point étudiés. Après la messe, il a vu les dames dans la sacristie; il s'est assis sur un fauteuil, elles sont venues lui baiser la main, et, autant qu'il a été possible, il leur a dit des choses aimables. Entre midi et une heure il s'est rendu en grand cérémonial à la place de la Grande-Garde; il était seul dans le fond d'un carrosse de parade, les deux électeurs Palatin et de Trèves sur le devant. Le Saint-Père est monté dans la maison des États et sur un grand balcon construit exprès il a donné sa bénédiction à quinze mille âmes rassemblées sur la place...»

C'est une des dernières lettres adressées par le marquis à sa femme. Le congé demandé a été accordé, et il est rentré en France. La joie de retrouver sa femme et son enfant lui fait juger moins amers les perpétuels retards que subit sa carrière si brillamment commencée. Nous nous figurons quelles durent être ces premières semaines après une si longue séparation. Il nous est permis, par contre, de regretter de ne pas connaître les impressions de Mme de Bombelles sur le grand-duc et la grande-duchesse Paul de Russie[192] qui, en cet été de 1782, sous le nom étrange de comte et de comtesse du Nord, passèrent près de trois mois à la Cour entre Paris et Versailles. Arrivés à Paris, le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord étaient à Versailles le 20.

[192] Marie Fedorowna, née Dorothée, princesse de Wurtemberg.

Le comte est présenté au Roi par M. de la Live, introducteur. Il est accompagné par le prince Bariatinsky, ambassadeur de Russie. La première entrevue est relativement froide, le Roi s'étant montré, comme d'ordinaire, très timide. Pendant ce temps, la comtesse «introduite» par la comtesse de Vergennes est reçue par la Reine. Au premier abord, la grande-duchesse, en raison de sa corpulence, impose à Marie-Antoinette, d'ailleurs prévenue contre la famille impériale de Russie et ne lui plaît pas. La comtesse du Nord est raide dans son maintien et fait montre de son instruction. Par un accident inaccoutumé, la Reine, dont l'accueil est habituellement aimable, s'est sentie gênée devant ses visiteurs impériaux; elle a dû se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et a dit à Mme Campan, en demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'éprouver que le rôle de Reine était plus difficile à jouer en présence d'autres souverains ou de princes appelés à le devenir qu'avec des courtisans. Ce ne fut, du reste, qu'un embarras momentané, et, dès le second entretien, Marie-Antoinette avait retrouvé son aisance et se montrait affable pour ses hôtes. Au dîner l'embarras avait disparu. On trouva le grand-duc, malgré sa laideur[193], charmant et séduisant; quant à la princesse, qu'avec sa haute taille et son buste puissant les Parisiens avaient déclarée un peu homasse, la comparant à la duchesse de Mazarin, il fut proclamé à Versailles que sa beauté massive de cariatide resplendissait dans tout son éclat. La baronne d'Oberkirch a soin de recueillir les appréciations aimables et, pour ne pas paraître partiale envers sa princesse, elle ne manque pas d'ajouter: «La Reine était belle comme le jour, elle animait tout de sa présence.»

[193] A Lyon, où il avait passé, venant de Suisse, en se rendant à Paris, le grand-duc avait produit aussi deux genres d'impression. Il avait visité en touriste la ville industrielle et n'avait pas manqué de se montrer dans les hôpitaux. On voulait l'en dissuader, bien qu'il n'y eut pas d'épidémie, il répondit par ce mot «historique» qui fleure _l'Emile_ de Jean-Jacques: «Plus les grands sont éloignés des misères humaines, plus ils doivent faire d'efforts pour s'en rapprocher.» Sa visite aux manufactures, dans un moment où l'impératrice Catherine faisait exécuter d'importantes commandes, parut opportune: patrons et ouvriers acclamèrent le fils d'une souveraine qui les enrichissait. En revanche, gens du peuple et _Canuts_ de le saluer de cette épithète: «Oh! qu'il est vilain!» Une fois, à ces peu aimables compliments, il répondit avec à-propos: «... C'est une vérité que mon miroir m'a enseignée depuis longtemps, mais, si je pouvais l'ignorer, voilà des gens qui se chargeraient de m'en instruire.»

Ce voyage eut un retentissement immense, aussi bien pour son but politique que pour les attentions dont le comte et la comtesse du Nord avaient été l'objet comme princes. Pour suivre le chapelet des fêtes données aux princes russes, à Versailles, à Trianon, à Paris, on ne saurait avoir un meilleur guide que la baronne d'Oberkirch[194].

[194] Cf. aussi l'étude consciencieuse de Ch. Larivière dans _la Revue Bleue_ du 3 octobre 1896, un article de M. P. de Nolhac dans _l'Echo de Versailles_ du 22 octobre 1898 reproduit dans l'ouvrage de M. G. Mazinghin et A. Terrade: _les Officiers de l'escadre russe à Versailles_ (Aubert, 1894);--_un Czarewitz à Paris_, par M. Justin Bellanger (_Revue des Etudes historiques_, no 4, 1898);--les Notes du duc de Penthièvre dans les _Pièces justificatives_ de la _Vie de Madame Elisabeth_, par A. de Beauchesne, t. I;--enfin, un récit émanant des Archives nationales, découvert par M. le vicomte de Grouchy et publié par nous: _le Comte et la Comtesse du Nord à Versailles en 1782_, d'après un document inédit (_Revue de Versailles et de Seine-et-Oise_, mai 1902; et _Fantômes et Silhouettes_, Emile-Paul, 1903).

Il faut des pinceaux de femme pour donner une grâce légère à ces récits de cérémonies, qui sous des plumes officielles semblent monocordes. Ainsi, malgré la bienveillance outrée dont fait preuve l'excellente Alsacienne, bien qu'elle se montre plus préoccupée de l'extérieur des choses que de la portée politique de certains événements, ses _Mémoires_ ont-ils fourni aux historiens le meilleur de leurs «informations» sur ces réceptions fastueuses à Versailles.

Pendant son séjour Mme d'Oberkirch a vu souvent Mme de Mackau, «qui ne quitte pour ainsi dire pas Versailles» et est très au courant de la Cour. Elle tient donc une partie de ses renseignements de la sous-gouvernante; la baronne trouve Mme de Bombelles une femme délicieuse. Elle s'est liée avec Mme de Travanet, «une des meilleures, une des plus spirituelles, une des plus charmantes femmes qu'elle connaisse»; elle a vu aussi Mme de Louvois qui vient d'être présentée à la Cour, la troisième femme de ce «mauvais sujet» de marquis de Louvois. Pour nous parler aussi de ceux qui nous occupent, c'est donc le témoin le mieux renseigné.

Ce fut une série de représentations: d'_Aline, reine de Golconde_, opéra tiré de la nouvelle de Boufflers par Sedaine et mis en musique par Monsigny, à _Zémire et Azor_, de Grétry, à _Jean Fracasse au sérail_, ballet de Gardel, qui fut dansé à Trianon; soupers, illuminations, bals parés à Versailles alternaient avec d'autres fêtes données dans les châteaux royaux ou princiers. Le bal paré du 8 juin fut splendide dans la galerie des glaces.

La Reine fit les honneurs de son «chez elle» avec une grâce sans égale; elle combla la princesse de souvenirs et de cadeaux. «Combien j'aimerais vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain d'une fête. «Combien je serais charmée que M. le comte du Nord fût dauphin de France», écrivait Mme d'Oberkirch[195].

[195] Malheureusement ce que la princesse écrivait à l'Impératrice Catherine n'était pas précisément sur le même ton. Le Roi y était déclaré «lourdaud» et «ennuyeux», la Reine «frivole et coquette». Cette impression de ses enfants, la Czarine l'adopta d'autant plus facilement qu'elle était disposée à juger de même. A l'heure de l'infortune, elle ne portera aux malheureux souverains qu'un intérêt bien superficiel et inefficace.

Après le déplacement à Choisy et à Marly, il y eut aussi réception des princes à Sceaux chez le duc de Penthièvre, au Raincy chez le duc d'Orléans, à Bagatelle chez le comte d'Artois, enfin à Chantilly où le prince de Condé inventa «enchantement sur enchantement», bals, concerts, chasse aux flambeaux pour recevoir ses hôtes. Le bruit des magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et M. le prince de Condé en souverain.»

Le comte et la comtesse du Nord avaient donc été royalement reçus pendant trois jours par le prince de Condé. Il y eut illumination générale, chasse aux étangs, concerts avec musiques invisibles, soupers à l'île d'Amour ou au hameau de Chantilly. Aux récits des témoins oculaires il convient d'ajouter l'impression psychologique et bien personnelle de la princesse Louise-Adélaïde qui, en l'absence de la duchesse de Bourbon depuis peu séparée de son mari, eut la charge d'aider son père à faire aux princes russes les honneurs de sa magnifique résidence[196]. «La comtesse du Nord a fait ici un petit voyage, écrit la princesse Louise de Condé à sa cousine aimée Clotilde de France, princesse de Piémont[197], et j'aurais bien désiré qu'il fût prolongé. Ils sont venus lundi pour dîner et sont partis hier mercredi à trois heures. Je ne puis dire combien je les ai trouvés aimables l'un et l'autre. Ils l'ont été pour moi d'une manière qui m'a véritablement touchée. Leur politesse est franche, noble et aisée. Ils ont l'air de penser toutes les choses obligeantes qu'ils disent, et cela inspire la reconnaissance. Mon père et mon frère en sont pénétrés pour eux; ils ont comblé de bontés aussi M. le duc d'Enghien. Certainement nous les avons reçus du mieux que nous avons pu et avec le désir qu'ils ne s'ennuient pas pendant leur séjour ici; c'était une chose fort simple, mais ils ont paru y attacher une valeur qui nous a pénétrés de sensibilité. Je vous assure que le moment de leur départ a été une vraie peine pour moi et qu'il m'a fallu prendre beaucoup sur moi pour ne pas pleurer, aussi ai-je mal réussi quand j'ai vu leur voiture s'éloigner. Cela paraîtrait bien étrange à quelques personnes, les ayant si peu vus; mais ils ont l'air si franc et si ouvert qu'on s'y attache facilement. Mme la comtesse du Nord m'a dit de lui écrire, et assurément ce sera avec grand plaisir, car je serais au désespoir qu'elle m'oubliât tout à fait. M. le comte du Nord m'a dit, avec toute l'honnêteté possible, qu'il n'oserait pas m'écrire, mais qu'il entretiendrait un commerce avec moi par vous, ma chère et tendre amie; cela m'a embarrassée. Je n'ai jamais osé lui dire qu'il pouvait m'écrire, ne sachant si je le devais, moi étant fille. C'est peut-être très bête, mandez-moi ce que vous en pensez. Cependant, après, il a fini par me demander s'il ne pouvait ajouter quelques lignes aux lettres de la comtesse du Nord. J'ai cru qu'il était sans conséquence d'accepter cela. J'ai peur qu'il ne m'ait trouvée bien sotte sur tout cela. Peut-être en Russie cela aurait-il été tout simple, mais en France on juge si sévèrement, on aime tant à tout interpréter que, si on avait su que je recevais des lettres du grand-duc que je n'ai vu que deux jours, on aurait peut-être été assez sot pour en faire des plaisanteries... Mais je n'ai pas encore fini de vous parler d'eux. Savez-vous ce qui m'a charmée? C'est la tendresse qu'ils paraissent avoir l'un pour l'autre. On n'est point accoutumé dans ces pays-ci à entendre une femme appeler son mari «mon cher ami». Je suis sûre que nos petites folles et nos petits-maîtres rient de cela, mais, moi, cela m'enchante.»

[196] Voir _la Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de Ségur.

[197] Inédite. Archives de la maison de Savoie. Cette lettre, avec d'autres qui l'accompagnent, nous a été communiquée par M. G. Roberti, l'éminent professeur de l'Académie militaire de Turin.

La princesse Louise s'excuse d'être si longue, mais elle ne peut ennuyer sa cousine en lui parlant de personnes qui l'aiment et qu'elle aime. «Ah! oui, ils vous aiment bien, je vous assure; nous avons souvent parlé de vous et avec bien du plaisir. Il faut que je vous remercie, car, sans doute, vous seule êtes la cause des honnêtetés sans nombre qu'ils m'ont faites.»

Ce que ne raconte pas la future abbesse de Remiremont, c'est le mot dit au moment de la séparation par le prince de Condé: «Nous serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc; mais, si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je pourrai aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien voulu me faire.»--«Nous vous recevrons avec enthousiasme, Monsieur, et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays sauvage.»--«Hélas! ce sont des rêves», reprit le prince de Condé en soupirant. Pouvait-il prévoir que, quinze ans plus tard, ce voyage de Russie, il le ferait en proscrit, tandis que sa demeure éblouissante ne serait plus qu'une ruine aux murs pantelants?

Mais, on le sait, les princes russes ne se contentèrent pas des fêtes de Cour. Ils se firent voir à l'Opéra, au Théâtre-Français où on leur lut des vers, à l'Académie française où La Harpe leur lut une pièce de vers assez malencontreusement choisie sur Pierre III; à l'Académie des Sciences où Condorcet leur fit un discours; ils furent à l'École Militaire, visitèrent les principaux monuments, même l'hôtel Beaujon et l'hôtel de La Reynière. Partout, sur le parcours, ils furent reçus avec enthousiasme comme ils l'avaient été à Saint-Étienne et à Lyon. Dans ce voyage des princes russes, on entrevoyait autre chose qu'une visite de politesse, on savait l'impératrice Catherine désireuse de se rapprocher de la France[198], et cette visite opportune surexcite la badauderie. Le commerce parisien, toujours à l'affût de la réclame, profita de cette vogue russe comme il devait en profiter lors des visites récentes du descendant de Paul Ier. Ce n'étaient partout que bannières aux armes moscovites; on citait un tailleur qui fit fortune avec un vêtement d'enfant, blouse flottante dont Catherine avait envoyé le dessin à la plume de Grimm et qu'elle avait imaginé pour son petit-fils Alexandre. Catherine, qui raille tout, ne manqua pas de railler cet enthousiasme pour la Russie: «Les Français, écrira-t-elle, se sont engoués de moi comme d'une plume à leur coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez eux», et il lui arrivera parfois de demander à Grimm si le _vertigo_ a pris fin.

[198] Le voyage du comte du Nord n'avait pas, à beaucoup près, l'importance du voyage du tzar Nicolas en 1896, mais, néanmoins, c'était une vraie tentative de rapprochement efficace.

Il était temps que galas et fêtes prissent fin. Chacun était sur les dents. «Nous les avons tant et tant divertis, écrivait le chevalier de l'Isle au comte de Riocour, qu'ils n'en peuvent plus. Je serais aussi las qu'eux si je vous faisais le détail de toutes les fêtes, et je crois que vous le seriez bien aussi de l'avoir lu. Je ne saurais pourtant m'empêcher de vous dire que le bal paré de Versailles a été comme le Paradis, ce que l'œil de l'homme n'a point vu et ce que son esprit ne peut comprendre. Il n'a jamais paru sur la terre un spectacle plus imposant et plus magnifique. Aucun Roi du monde n'en a donné qui lui ressemble ni qui puisse même en avoir approché[199].»

[199] Inédite (Archives de M. le comte de Riocour).

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Après les premières semaines données à la tendresse conjugale, M. de Bombelles se met comme de coutume facilement en route. Il a des devoirs de famille ou d'amitié à rendre; il est tour à tour chez Mme de Travanet à Paris, ou à Viarmes, chez Mme de Bombelles sa belle-sœur, à Dangu chez Mme de Matignon. Son plus long séjour est celui d'Anci-le-Franc chez son beau-frère M. de Louvois. Mme de Bombelles, qui commence une grossesse, n'a pu l'accompagner: il y est une première fois en juillet, il y retournera à la fin de novembre. Glissons sur les descriptions du pays qu'il parcourt de Sens à Anci, glissons surtout sur les petits vers badins dont M. de Bombelles a la fâcheuse manie d'émailler ses lettres, et supposons que le roman conjugal qui, un instant, a repris terre lors de la réunion des deux époux, a revêtu de nouveau la forme tendre et lyrique à laquelle le condamne l'éloignement des amoureux. Ils sont de nouveau ensemble en septembre et octobre, ils assistent donc à la «Sérénissime» banqueroute du prince de Guéménée.

Un Rohan en faillite, et quelle faillite!

Le scandale est terrible, la consternation règne à Paris comme à Versailles, car toutes les classes sont frappées, le monde de la Cour en tête, des académiciens, puis les petites bourses, plus intéressantes encore: des artisans, des matelots bretons qui, aveuglés par le prestige du prince, lui avaient apporté leurs épargnes. Lauzun y était plus qu'à moitié ruiné. Sophie Arnould y perdait trente mille livres de rentes. «Que voulez-vous, disait-elle gaiement, ce qui vient de la flûte retourne au tambour[200].»

[200] Voir, dans _Louis XV intime_ et _les Petites Maîtresses_ (p. 161), tes lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt sur la faillite Guéménée. Le chevalier de l'Isle, qui a suivi en Touraine le prince de Guéménée venu, peu avant la banqueroute, pleurer la comtesse Dillon, son amie de vingt ans, écrit au prince de Ligne: «M. et Mme de Guéménée ont tout perdu: fortune, existence, asile, en un mot tout, sans même qu'il leur restât ce que notre François Ier s'applaudissait d'avoir sauvé. La banqueroute est énorme... le nombre des misérables qu'elle fait est immense... et l'auteur de tant de calamités n'a pas tout à fait trente-sept ans.»

Pouvait-on empêcher cette faillite sans exemple qui causa la ruine de tant de gens? Les contemporains se montrèrent fort sévères pour les Rohan très jalousés. Malgré les grands sacrifices faits par la comtesse de Marsan, par les Montbazon, par le célèbre cardinal même[201], malgré le rachat par le Trésor du port de Lorient, les créanciers ne furent que très lentement et imparfaitement indemnisés[202].

[201] Celui-ci se paya d'un mot orgueilleux: «Il n'y a qu'un Roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute!» Le mot était dans l'air. Un soir, chez la maréchale de Luxembourg, quelqu'un disait que la banqueroute du prince de Guéménée était une banqueroute de souverain. «Oui, s'écria la maréchale, mais il faut espérer que ce sera le dernier acte de souveraineté que fera la maison de Rohan (Allusion aux prétentions des Rohan d'être traités en souverains).

[202] La vente du port de Lorient et de la partie de Brest appelée Recouvrance ne fut consommée qu'en septembre 1786 (Corresp. secrètes Lescure, t. II).

Une des conséquences de la «Sérénissime banqueroute» sera la mise en vente du beau domaine qu'habitait la princesse de Guéménée. Celle-ci s'était fait l'illusion qu'elle resterait Gouvernante des Enfants de France[203] et avait même continué les travaux de Montreuil[204]. D'abord disposée à sauver la princesse en séparant ses intérêts de ceux de son mari, Marie-Antoinette, sur les représentations de Mercy, songeant peut-être déjà à la duchesse de Polignac pour les fonctions de Gouvernante des Enfants de France, accepta la démission de la princesse de Guéménée. Celle-ci se retira à Vigny, près de Pontoise, dans une propriété du maréchal de Soubise[205]. «Elle va vivre là, écrit le chevalier de l'Isle au prince de Ligne, presque dans la gêne, en un château inhabité depuis un siècle, ayant pour tout ornement quelques vieilles tapisseries à grandes vilaines figures, obligée de regarder à un louis...» Et le chevalier ajoute: «Rappelez-vous, mon prince, la grandeur où nous l'avons vue le 22 décembre de l'année dernière, à deux heures après-midi, portant dans ses bras M. le Dauphin aux acclamations du peuple et le bas de sa robe tenu par Madame Adélaïde; songez que c'est à pareil jour, à pareille heure, qu'elle est sortie de Versailles dans l'abaissement et l'humiliation, et voyez ensuite si vous croyez qu'il faille attacher un grand prix aux honneurs de ce monde... Je crois qu'aucuns ne valent que nous nous en tourmentions. C'est ce qu'a pensé notre bonne petite duchesse de Polignac que les honneurs vont toujours trouver, témoin la charge de gouvernante qu'assurément elle ne cherchait pas et à laquelle pourtant elle sera publiquement nommée demain[206]...»

[203] Dans la _Révolution française_ de février 1898, M. J. Flammermont a publié deux lettres de Marie-Antoinette à la princesse de Guéménée, qui prouvent qu'au début du scandale la Reine s'était montrée désireuse de sauver la Gouvernante des Enfants de France jusque-là traitée en amie. A la fin de septembre elle assurait la princesse de «son désir de l'obliger», prêtait son concours pour obtenir des lettres de surséance. Quelques jours après, sur les instances de Mercy, elle avait changé d'avis et laissait suivre le cours des choses. Le 5 novembre la _Gazette de France_ annonçait la démission de la princesse de Guéménée et son remplacement par la duchesse de Polignac.

[204] D'où cette épigramme de M. de Villette, l'inventeur du mot de la «Sérénissime banqueroute» à Mme de Coislin: «En place de ce vers en poème des _Jardins_:

Les grâces en riant dessinèrent Montreuil,

il faudra substituer:

Les rentiers en pleurant achèveront Montreuil.

[205] Nous avons vu que Louis XVI avait permis l'achat, par le Trésor, du port de Lorient, pour la somme de 12 millions; mais là s'arrêta sa condescendance. Il refusa de recevoir son grand-chambellan et éconduisit le maréchal de Soubise qui venait intercéder en faveur de son gendre.

[206] Mme de Polignac, d'après les _Mémoires de Ségur_, ne recherchait pas ce nouvel honneur dont la responsabilité l'effrayait.

La place est donnée, la maison est à vendre. Au commencement de décembre, il en est question, puisque Mme de Bombelles en informe son mari. Celui-ci lui répond, le 8, d'Anci-le-Franc, où il est allé rejoindre Mme de Louvois, dont les couches sont proches: «Ce que tu me mandes des grâces de Madame Élisabeth avec toi me fait autant de plaisir que l'acquisition que le Roi va faire de Montreuil, pour elle. Ce sera un objet de dissipation et d'agrément qui lui est nécessaire. Ma première idée a été de savoir quel parti elle prendra sur la petite maison qu'avait ma belle-mère. J'augure assez bien des conseils qui seront donnés à Madame Élisabeth et trop bien de sa façon de penser pour n'être pas sûr qu'elle ne disposera de ce petit casin en faveur de personne ou qu'elle le fera retourner à celle qui le possédait.»

M. de Bombelles prenait grand intérêt à sa belle-mère: «La manière dont elle s'est conduite dans ces derniers temps a été si parfaite, si noble, si maternelle, qu'elle m'a encore plus attaché à elle.» Nous verrons que son désir de lui voir conserver la petite maison qu'elle habitait sera exaucé; Madame Élisabeth, aussitôt en possession de Montreuil, se fera un plaisir de la lui donner.

En attendant que Mme de Louvois se décide à mettre au monde l'héritier attendu, M. de Bombelles, pour ronger son impatience, taquine sa femme par ce commencement de lettre datée du 11 décembre:

«Elle est accouchée très heureusement entre quatre et cinq heures du soir, et je me hâte, ma chère amie, de te donner cette bonne nouvelle. Je suis sûre qu'elle te charmera... et que tu seras également surprise lorsque tu sauras que c'est de Follette dont il est question. Quant à ma sœur, nous attendons toujours qu'elle en fasse autant... et tu vois que nous nous divertissons à te mettre en colère.»

Mme de Louvois accoucha, le 20 décembre, d'un enfant si grêle et si chétif qu'on ne pensait pas pouvoir l'élever. Quelques jours après le départ de M. de Bombelles pour Versailles, il mourut en effet. Deux ans plus tard, la marquise devait mettre au monde un second fils que nous retrouverons postérieurement.

Pour le moment, mieux encore que les couches de sa sœur, la grossesse d'Angélique sera l'objet des préoccupations de M. de Bombelles. De quelle sollicitude la jeune femme va être entourée à Versailles et à Montreuil, on se le figure...