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Chapitre 4

Je réfléchissais encore aux vicissitudes de la vie de soldat, lorsqu’une ordonnance vint m’annoncer que l’on m’attendait chez le général Trevino, dont la brigade se trouvait de passage à Lampasas.

Je connaissais Trevino de réputation comme l’un des bons généraux qui avaient accepté du service sous Juarez, et je remerciai mentalement mon étoile de cette sorte de bonne fortune dans mon malheur.

Après avoir coupé mes liens pour me permettre de marcher, on me conduisit dans une grande salle, au rez-de-chaussée du palais municipal, où l’on me fit attendre le bon plaisir de Son Excellence le général commandant supérieur.

Si l’exactitude est la politesse des rois, il nous a toujours paru évident que les rois du Mexique devaient être d’une impolitesse criante, à en juger par la conduite des fonctionnaires de la république actuelle.

On me fit attendre deux longues heures sans boire, ni manger, ce qui me parut d’un mauvais augure pour la bonne humeur du général.

Quand la vie d’un homme est en jeu, il devient superstitieux en diable, et les événements les moins importants sont à ses yeux des pronostics sérieux.

On me transmit enfin l’ordre d’avancer, et je me trouvai en présence de celui qui allait décider, si, selon la coutume, je devais aller avant longtemps me balancer au bout d’un lasso, suspendu aux branches de l’arbre le plus voisin.

J’entrai d’un pas ferme et en prenant un air assuré qui s’accordait assez mal avec les idées noires qui se croisaient dans mon cerveau.

Plusieurs officiers étaient assis autour d’une table couverte de cartes et de dépêches. Le général, en petite tenue, arpentait la salle de long en large et semblait absorbé dans ses pensées. Au bruit que firent mes gardes en entrant, il leva la tête et me fit, de la main, signe d’avancer près de lui.

— Mes hommes m’apprennent, dit-il, qu’ils vous ont arrêté sur la route de Monterey à Salinas ; et il me paraît pour le moins curieux que vous ayez eu l’audace de vous aventurer sur un terrain complètement au pouvoir de nos troupes depuis plusieurs mois. Ceux qui vous ont fait prisonnier vous accusent d’espionnage, et m’est avis qu’ils ont raison. Qu’avez-vous à dire pour vous défendre ?

— Rien, général. Il est permis à vos gens de m’accuser d’espionnage quand vous savez que je ne puis apporter aucune preuve pour les contredire. Je connais les lois de la guerre pour les avoir plusieurs fois exécutées moi-même sur l’ordre de mes supérieurs. Je ne suis pas un espion, mais il m’est probablement impossible de vous le prouver. Les raisons qui m’ont porté à entreprendre le voyage de Salinas sont d’une nature tout à fait pacifique ; je vous en donne ma parole de soldat.

Le général fixa sur moi un œil scrutateur, mais je supportai son regard avec une assurance qui me parut produire un bon effet.

— Et ces raisons, quelles sont-elles ?

Je baissai la tête en souriant et je relatai au général étonné, mon amour pour Anita et ma résolution de lui dire bonjour en passant par Monterey. Je lui fis part de ma résolution de me rendre à Salinas malgré les avis que j’avais reçus de la présence des juaristes en cet endroit, et je lui racontai mon arrestation subséquente par ses hommes.

Il continua sa promenade pendant quelques minutes, on paraissait réfléchir à la plausibilité de mon histoire ; puis se tournant vers moi tout à coup :

— Vous me paraissez un bon diable, dit-il et je crois que vous me dites la vérité. Mais si vous n’étiez un des hommes de Dupin, j’ajouterais à peine foi à vos paroles. Votre régiment se bat comme une brigade et les bons soldats sont amoureux en diable, les Français surtout. Que diriez-vous, sergent, si je vous offrais les épaulettes de capitaine dans un de mes régiments de lanceros ?

— Je dirais, général, que vous voulez probablement vous moquer de moi, ce qui serait à peine généreux de votre part.

— Rien de plus sérieux. Dites un mot et vos armes vous seront rendues avec votre liberté. De plus, comme je vous l’ai déjà dit, une compagnie de braves soldats de la République mexicaine sera placée sous vos ordres.

— Général Trevino, répondis-je en me redressant et en le regardant en face, si quelque malheureux, oubliant son devoir et son honneur de soldat loyal, a pu sans mourir de honte prêter son épée dans de telles conditions, apprenez que je ne suis pas un de ces hommes-là. Plutôt mille fois mourir simple soldat fidèle à mon devoir d’honnête homme, que de vivre avec un grade que j’aurais acheté au prix d’une trahison honteuse.

— Est-ce là votre dernier mot ?

— Oui, général.

— Et vous avez bien réfléchi ?

— J’ai bien réfléchi.

Le général parut absorbé dans ses pensées pendant quelques instants, puis se tournant vers l’un de ses aides-de-camp :

— Capitaine Carrillos, dit-il, vous verrez à ce que le prisonnier soit conduit sous bonne escorte au camp de Santa Rosa, pour y être interné jusqu’à nouvel ordre. Et faisant signe de la main aux gardes qui m’avaient introduit, il me renvoya au corps de garde en attendant mon départ qui ne devait pas longtemps tarder.

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