XXXII.
LES NOCES.
Je ne crois pas à la Poule-Noire. L'oracle de la sorcière de Landevan s'appuyait sur deux faits également faux: Annette n'était plus une comédienne et les Laïs n'étaient pas des schismatiques. J'avais vu mourir le père, et je souhaite aux plus saints le calme de sa dernière heure. Annette avait la piété d'un ange. L'oracle ignorait le passé et le présent, comment aurait-il connu l'avenir?
Mais je crois à une chose terrible, c'est que le prophète qui prédit vaguement le malheur a grande chance de ne se point tromper.
Cela faisait déjà deux deuils qui me touchaient et dont l'un frappait directement ceux qui étaient menacés par l'oracle: M. Laïs et Gérard!
La mort entrait dans la maison de Kervigné. Son coup d'essai éclatait comme la foudre. Elle choisissait parmi nous tous le plus fort, le plus heureux. Gérard n'était plus, celui-là que tous les officiers de l'armée française admiraient et enviaient hier, Gérard, le favori de la fortune, l'éblouissant soldat, marqué pour le succès certain, le plus jeune des colonels, le mieux aimé, celui qui avait tout pour lui: le nom, la richesse et déjà la gloire, Gérard, si beau, si joyeux, si brave et si bon!
Je n'ai pas honte de l'avouer: l'idée que j'étais un porte-malheur naquit en moi en dépit de ma raison et m'écrasa.
Je ne suis pas superstitieux, mais quand le pauvre Joson Michais balbutia en pleurant: «Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!» ce fut comme un poignard qu'on» eût retourné dans mon cœur.
Comme la foudre aussi, la mort de Gérard chassa de Paris tous ceux qui étaient venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal n'eut pas de lendemain.
De nous tous, c'était Gérard que mon pauvre excellent père aimait le mieux. Les succès militaires de Gérard le flattaient outre mesure. Gérard était véritablement le lustre de sa maison.
Le départ de Paris fut bien différent de l'arrivée. On était venu armé pour la guerre et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre et désolée. On emportait les restes mortels du colonel vicomte de Kervigné, pour leur donner place dans la sépulture de famille, au cimetière de Carnac.
La guerre prenait fin en même temps que le plaisir. Je sus plus tard qu'au moment de la catastrophe, Laroche et les Bélébon étaient en pleine conspiration. Ce Laroche, comme presque tous les coquins, connaissait assez bien la loi. Il était le meneur et le conseil des Bélébon, qui ne connaissaient rien du tout. On comptait attaquer M. Laïs en justice pour captation et détournement de mineur.
Gérard nous eût défendus, vivant; mort, il nous protégea; car le coup de foudre dispersa momentanément nos ennemis.
De tous ceux qui étaient venus de Vannes, il ne resta que Joson Michais, et celui-là n'était pas contre nous.
Mais nous n'en avons pas fini avec la Poule-Noire. Le jeudi qui suivit le départ de ma famille, Joson reçut une lettre du pays qui lui annonçait le décès de ma bonne tante Renotte de Landevan. A l'article de la mort, elle m'avait déshérité comme étant la cause immédiate de tous les désastres qui allaient fondre sur la maison de Kervigné.
Le dimanche un billet d'Aurélie m'apprit la mort du petit Charles, mon neveu, et la maladie très dangereuse de ma petite nièce Mimi.
Le mardi de la même semaine, une lettre de ma pauvre bonne mère, largement encadrée de noir, arriva. La vue seule de l'enveloppe me terrifia. Je crus à la mort de mon père. Ce n'était pas mon père. J'étais fils unique. Ma sœur n'était plus, et Mimi râlait son agonie.
Je me mis au lit, frappé d'une congestion cérébrale. La lettre de ma mère me disait en propres termes que j'avais tué mon frère, ma sœur, les enfants, ma tante Renotte, tout le monde.
Elle était folle de douleur, la pauvre femme! Ma sœur et les deux petits étaient tout son cœur.
Cela était inouï, n'est-il pas vrai? Cela rappelait les temps ténébreux où la chambre ardente, siégeant nuit et jour, ne pouvait empêcher la mort de faucher des familles entières.
J'eus le délire pendant deux semaines. Je croyais à la Poule-Noire, ou plutôt une lugubre pensée m'était venue, je croyais au mauvais œil, à la sorcellerie, au poison. Il y avait là une influence physique ou surnaturelle. On tuait, chez moi, on tuait!
Vers le milieu de ma convalescence, je trouvai deux lettres qui étaient vieilles de date. La première annonçait deux décès, la seconde un: mes deux tantes de Kerfily et mon beau-frère le marquis.
C'était tout! Rien ne protégeait plus mon père et ma mère.
Il ne restait que les deux Bélébon!
Sans doute c'était ma fièvre, mais il me parut en ce moment plus clair que le jour que cette prodigieuse épidémie avait un nom et qu'elle s'appelait Bélébon.
Mais, alors, le monstre se mordait lui-même, car une dernière lettre m'apprit que l'oncle Bélébon venait de recevoir les derniers sacrements.
A dater de cette missive, qui était de l'abbé Raffroy, je ne reçus plus aucune nouvelle. Philippe avait désiré quitter une demeure qui lui rappelait trop de souvenirs. La maison était pleine de M. Laïs; nous le voyions partout, et Philippe, nature tendre à l'excès, malgré ses apparences de froideur, perdait le boire et le manger.
Deux mois se passèrent. Nous habitions une petite maison au revers des collines de Ménilmontant. Notre jardin, modeste et à peine large comme la façade exiguë de notre demeure, s'enlevait dans de magnifiques vergers.
Nous dominions Vincennes avec son donjon triste, entouré de riantes forêts et le cours sinueux de la Marne. J'étais homme à trouver dans cet humble paradis Capoue et ses délices; j'avais fait mes preuves à cet égard; de parti-pris je m'arrangeai pour oublier l'univers, engourdi que je comptais être bientôt dans mon paisible bonheur.
J'aimais tant, qu'il me semblait que je pouvais vivre toujours content de mon amour même. N'avais-je pas le sourire d'Annette, et que me fallait-il au delà?
Annette devint pâle. Il y eut entre nous tout à coup des malaises sans nom et d'étranges défiances. La présence de Philippe nous gênait; nous avions frayeur de son absence. L'amour tel que je l'éprouvais ne devine pas cet écueil qui est la nature même, et fatal comme tout ce qui est la nature. Cette souffrance inconnue étonnait Annette et m'épouvantait. Nous étions trop près l'un de l'autre et trop loin. Au matin, il me semblait parfois que les grands yeux d'Annette, plus grands dans sa pâleur amaigrie, avaient des traces de larmes.
Et nous nous disions cependant: Nous sommes heureux! nous sommes heureux!
Philippe avait l'air inquiet, parfois. Il souriait, d'autres fois, en nous regardant.
Joson Michais, qui remplissait chez nous l'office de factotum avec un zèle que le succès ne couronnait pas toujours, me dit un soir:
«Quoique çâ, monsié el' chevalier, avèz-vous les fièvres? Vous qu'étiez si cœuru, vous v'là comme un linge! Aussi vrai! faut pas mentir, çâ fait mal au cœur ed' vous voir changé ed' bout en bout! Est-ce que, par Pâris, nan ne vend point ed' lâ bonne médecine?»
Ce même soir, quand je voulus prendre Annette dans mes bras, comme à l'ordinaire, avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se retira de moi.
«Ah! m'écriai-je, il y a longtemps que je redoutais cela: vous ne m'aimez plus!»
Elle bondit. Je sentis un feu sur ma bouche. C'étaient ses lèvres. Mes doigts essayèrent de se nouer autour de sa taille. Elle était en fuite déjà.
Philippe entra.
«A ce jeu-là, gronda-t-il les sourcils froncés comme un homme en colère, on meurt ou l'on devient fou!»
Je le regardais ébahi; j'avais l'esprit tout chancelant. Il ajouta:
«Il faut vous marier.»
Annette se glissa dans la chambre. Il y avait de la honte et de l'égarement dans ses yeux.
«J'irai au couvent, murmura-t-elle, et, cette fois, je ne veux pas qu'on m'arrête en chemin!
--Au couvent!» balbutiai-je.
Et je répétais comme un malheureux insensé:
«Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez plus!»
Philippe était grave. Il avait l'air d'un juge à l'audience ou mieux d'un docteur au lit du malade.
«Il faut vous marier!» prononça-t-il pour la seconde fois.
Mon frère Gérard avait dit, quelques heures avant de mourir: Je vous marie. Je vous marie! avait répété M. Laïs en mourant. C'étaient deux solennelles bénédictions. Nous étions mariés moralement et, dans la pensée de chacun de nous, le divorce restait impossible. Mais pour que ce mariage nous fît époux, il fallait l'église et la loi: l'une des deux à tout le moins. Et quel moyen prendre? La loi nous fermait la porte de son temple, l'église ne s'ouvre qu'avec la protection de la loi.
Cette nuit, je ne fermai pas l'œil. Annette couchait tout à l'autre bout de la maison et il me semblait que je ressentais les agitations de son insomnie. Le mot de Philippe était pour moi la lumière. Désormais, je savais donner un nom au dépérissement étrange et semblable qui s'opérait en nous deux. Notre pouls battait la même fièvre. Nous avions le mal d'amour, chanté ingénûment par les vieux poètes, mais dont on ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant nos hypocrisies modernes montent haut leur collet. Désormais, nous entendons malice à tout. Le mot baiser commence à devenir un peu bien obscène. Nous mettons sur notre langage le voile derrière lequel brille bien plus sûrement et bien mieux la prunelle provocante du plaisir. Nos livres, tous vêtus de feuilles de figuier, ressemblent à ces trous, recouverts de ramée, piéges perfides où doit tomber le gibier imprudent.
L'art, et il s'en vante bien haut, consiste à tout dire sans rien parler. Le talent passe à l'état de pantomime, à moins qu'il ne préfère vaguer dans ce pays des précieuses métaphores dont Molière s'est tant amusé. On dirait que le grand problème consiste désormais à renfermer le vice dans des capsules sucrées, comme on fait pour certains médicaments trop amers.
Singulière pharmacie! «Habillez-moi cela!» disait un censeur du temps de Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur peut courir les rues s'il boutonne son paletot.»
«Messieurs, diront bientôt aux filous les passants et les sergents de ville complices, faites votre état, mais soyez décents. On n'entre plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!»
Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naïves hypocrisies?
Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le même toit; aucune barrière n'était entre nous, sinon l'innocence d'Annette et mon respect. Philippe parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir ou devenir fou.
Philippe avait bien trouvé le remède: le mariage; mais l'imagination a beau s'évertuer, on ne se marie pas malgré la loi, à moins d'aller faire emplette d'une de ces malodorantes bénédictions dont l'Ecosse puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green me paraît de la même force que la Poule-Noire en tant qu'oracle; Philippe ne songea pas à cette banale excentricité.
Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait trouvé moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manière à contenter sa conscience et la nôtre.
Il y avait un prêtre d'origine grecque à la paroisse de Bagnolet, dont nous étions très voisins. C'était un jeune homme savant et doux qui avait nom l'abbé de Brienne. Philippe élevait très haut sa naissance, dont lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne vint à la maison; il nous entretint ensemble, puis séparément. Je n'ai aucunement l'intention de plaider la régularité de l'acte qu'il crut pouvoir oser et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion et la société exigent. Je dis que c'était un saint jeune homme, suivant de son mieux la trace miséricordieuse de son divin maître, un prêtre éloquent et hautement doué, une âme belle et modeste. Il nous confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut célébré par lui dans une chapelle improvisée; il bénit notre union en présence de deux témoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui fîmes tous les quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances le permettraient, les rites et formalités imposés par l'Eglise.
Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau de M. Laïs, qui était notre voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette énorme ville des morts: le cimetière du Père-Lachaise.
En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son idée. Nous le retrouvâmes à la maison, qui chantait à tue-tête les interminables antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il était ivre, mais là, solidement. D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il avait agi de parti-pris et par dévouement tout pur.
Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser.
«Oui mais! s'écria-t-il joyeusement, oui mais! sûr et vrai, monsié el chevâlier, faut pas mentir! y aura eu tant seulement un quelqu'un de cyaud-de-boire à vos noces!»
Le contraire porte malheur. Joson Michais avait rempli un devoir sacré.