‹ Annette LaïsChapitre 33 sur 52 · XXXIII.

XXXIII.

JOSON MICHAIS.

Nous vécûmes cinq mois à Ménilmontant. La santé était revenue, le calme aussi; je ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur: il est convenu que le bonheur raconté fatigue. Nous avions eu autrefois ce rêve d'être heureux au bord de la mer; souvent, cette idée nous revenait à tous deux, à moi par le souvenir, à elle par les peintures que je lui traçais de ces merveilles inconnues, mais il ne fallait pas songer à quitter Paris. Philippe était attaché à Paris par son malheur. C'était un de ces hommes au cœur obstiné qui entretiennent patiemment leur propre souffrance.

Chaque soir il sortait seul. Je savais où il allait. Il avait besoin de cette promenade solitaire et triste qui toujours le menait au même endroit, là-bas, le long du quai, de l'autre côté du Jardin des Plantes, devant cette fenêtre éclairée sur laquelle passait de temps en temps l'ombre du bonheur, perdu pour jamais.

Philippe rentra une fois tout soucieux. Il était allé à la maison de la rue Saint-Sabin.

«Il faudrait faire une visite à l'hôtel de Kervigné, mon frère, me dit-il. J'ai idée qu'il se trame quelque chose contre vous.»

Ce fut comme si l'on m'eût parlé d'un autre monde. L'hôtel de Kervigné! il y avait des siècles entre ces souvenirs et moi! Ma vie ne sortait pas de notre intérieur, qui vivait animé par une seule âme: Annette. Je fus comme effrayé à l'idée de ces distances qui me séparaient du passé. J'interrogeai pourtant Philippe. On était venu me demander rue Saint-Sabin: des personnes inconnues qui n'avaient pas voulu dire leur nom. La voisine qui donnait ces détails avait ajouté: «Ils avaient l'air de gens de justice.»

Je répondis: «Je verrai.» Mais cela ne me frappa point.

J'allai m'asseoir ou plutôt me coucher sur le tapis, aux pieds d'Annette, qui était au piano et qui chantait:

Ma lon la Les enfants sont là.... La vache est rentrée à l'étable; Ma lon la Ave Maria, L'Angelus les endormira....

Ce refrain me montrait toujours la mer, la petite mer, avec son troupeau d'îles moutonnantes, au delà desquelles bleuit l'immense horizon de l'Océan. Je l'entendais autrefois, l'Océan, les soirs d'été, du mouillage où le flot berçait ma baleinière, parmi les mugissements joyeux des bestiaux revenant au bercail et les échos murmurants du village. La cloche tintait au lointain, la cloche qui appelle la prière et qui secoue le sommeil au-dessus des berceaux.

Ah! qu'elle était belle et jolie! et comme je l'aimais! C'était le soir aussi. Le soleil couchant tremblait au travers des jeunes feuillées du printemps. Les vergers fleuris nous envoyaient la douceur de leurs parfums. Mille fois mieux que les parfums, sa voix pénétrait tout mon être.

Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour est enfant! Il y avait un beau merle, fier et noir comme un petit corbeau. Le merle est un artiste campagnard qui vient volontiers faire un tour à Paris. Je ne sais pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous son plumage sévère. Et quel chanteur!

Ce merle me parlait de la Bretagne presque aussi éloquemment que la chanson d'Annette. Les merles ne gazouillent pas, ils chantent. Le rossignol ressemble à ces virtuoses, favoris du succès, dont tout le monde parle. C'est un beau talent, et Dieu me garde de médire du rossignol! Mais le merle a ce chant triomphal où éclate l'orgueil de la nature.

Oh! qu'elle était belle! comme tout s'embellissait autour d'elle! Quel paradis charmant elle faisait de cette humble demeure!

A mon réveil, le lendemain matin, Joson Michais m'apporta solennellement mes bottes cirées et mon habit de ville que je n'avais pas mis depuis des mois.

«Tout de même, me dit-il, monsié Philippe veut qu'ous alliez à c't'hôtel.»

Pour la première fois, je sautai hors de mon lit sans sourire. Décidément, il fallait aller à cet hôtel. Je m'habillai. Toutes ces choses ne m'étaient plus familières. Annette m'embrassa comme pour un long voyage et je partis.

C'était un long voyage, en effet. De ce jour-là, je n'ai jamais revu notre ermitage de Ménilmontant.

Paris me sembla tumultueux, troublé, insupportable. Je ne savais plus Paris. Je ne comprenais plus comment chaque roue de voiture n'écrasait pas un passant. Le bruit m'étourdissait; je ne voyais rien.

Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis appeler par mon nom.

Une tête s'allongea hors de la portière d'un coupé, tout près de moi, et me dit:

«Parbleu! voilà un miracle! D'où sortez-vous? J'ai mis votre nom parmi ceux qui peuvent témoigner en faveur de ma chaîne. Cela vous contrarie-t-il? Je lorgne l'Académie. Mais ils abominent les idées. Vous savez que Meyerbeer a dit que la juxtasonnance était une absurdité. Toute l'harmonie de la valse infernale de Robert est fondée là-dessus. J'ai répondu dans le Ménestrel. Il a trois pieds et demi de nez! Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin! vous nous avez volé cet amour d'Annette Laïs... Dites donc! c'est prodigieux, ces décès, chez vous là-bas! Aurélie m'a conté pour la Poule-Noire. Je trouve le cas étonnant. J'ai par devers moi des observations congénères. Avec la chaîne, on eût réglé tout cela. Voulez-vous que je vous mène?

J'étais si bien noyé, qu'il me fallut le mot juxtasonnance pour reconnaître le docteur Josaphat. Comme je refusais son offre obligeante, il me prit par le bouton de ma redingote et ajouta tout bas:

«Vous aurez peut-être entendu parler du bain galvanique? C'est une grosse affaire. Ah! ah! s'ils croient que je vais m'arrêter à des badauderies comme les cigarettes Raspail. J'entrevois le criterium, c'est clair! Il faut renouveler de fond en comble: cela dérange leur petit train-train de clinique. J'ai remplacé le forceps, l'autre jour, par la chaîne, dans un accouchement désespéré: trois jumeaux, mes enfants! Je peux le dire, car sans moi ils arrivaient morts! Ils ont vécu soixante-seize heures. Hein! Ma chaîne arrachera les dents quand je voudrai. A propos! ai-je rêvé qu'on parlait de vous interdire?»

Un embarras de voitures eut lieu. Il me salua de la main en criant:

«On n'en meurt pas. Venez me voir! Je vous montrerai mon piano juxtasonnant, à compteur, pour savoir le nombre exact des vibrations. C'est nécessaire. L'oreille ne vaut rien pour la musique. Il faut un compas. Mille choses aimables à notre Annette.»

M'interdire! Pourquoi pas me délivrer une lettre de cachet? Avions-nous rétrogradé de soixante-dix ans? L'oncle Bélébon était-il parvenu à faire réédifier la Bastille!

«Bon! ce n'est que toi! s'écria Aurélie en m'apercevant. J'attendais M. de Sauvagel.»

Elle était en deuil.

«Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle. C'est un massacre, là-bas! On dirait le choléra! Moi qui suis une Parisienne, maintenant, je n'ai pas peur de la Poule-Noire. Mais, en Bretagne, on est si reculé! M. de Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions bretonnes; en connais-tu de curieuses? C'est un jeune homme qui percera, désormais. Le docteur et lui ont beaucoup discuté à propos de la Poule-Noire. M. de Sauvagel prend la chose de haut et rattache le fait à l'ancien culte des druides, d'autant qu'il y a des dolmens à Landevan. La Poule-Noire, pour lui, est le même être que la Vénus-Noire de Locminé. Il est d'accord avec le Dictionnaire d'Ogée, et pense que ce doit être une divinité éthiopienne. Il parle de tout cela dans son livre, qui sera couronné par l'Académie française; nous avons des promesses. Le docteur, lui, prétend que Sauvagel n'a pas inventé la poudre; mais c'est jalousie. Il ajoute qu'une idée biscornue comme cela peut tuer tout un pays. C'est du magnétisme, à ce qu'il dit. Et le fait est que j'ai été bien malade, une fois que je croyais avoir bu du laudanum. Mais que vas-tu devenir, malheureux enfant, que vas-tu devenir?

--J'ignore ce dont je suis menacé, répondis-je, mais, au moins, d'après vos paroles, je vois que le malheur n'a atteint ni mon père ni ma mère.

--Qu'entends-tu par le malheur? La mort? Ils sont en vie, c'est vrai; mais c'est tout. Ils ont été tous les deux très malades et ta mère est restée comme folle de la perte de ses deux petits-enfants. Te figures-tu la maison vide et deux pauvres vieillards abandonnés.... Qu'est-ce qu'on me veut?»

Une grande jeune fille, pensionnaire des pieds à la tête, entra et vint gauchement l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles à qui l'on défend de naître femmes, mais on voyait bien que, malgré tout, la beauté, la grâce et le charme allaient faire explosion en elle au premier jour.

«C'est Marguerite! me dit Aurélie avec mauvaise humeur; notre aînée: une perche pour la taille; deux fois trop grande pour son âge! Edouard est mieux quoiqu'il essaye de faire l'homme. Ces bambins! ils sont venus pour les vacances de Pâques. Ah! nous avons passé vingt-huit ans!»

Ma cousine Marguerite baissa les yeux. Elle n'avait garde de rire.

«Va, biche, reprit Aurélie. C'est le pauvre petit cousin de Bretagne. Dis à Julienne de jouer avec toi au corbillon.

«Cela ne veut plus de poupée!» s'interrompit-elle en s'adressant à moi.

Edouard vint aussi: un beau gars dont la barbe se permettait de pousser! Aurélie faisait pitié. Elle aurait tant voulu me les montrer au biberon. Elle m'avoua qu'elle avait envoyé Sauvagel en Bretagne pendant les vacances de Pâques. Dans l'escalier, elle avait pris mon pas pour celui de Sauvagel, et telle était la cause de sa mauvaise humeur.

«Et vous êtes ensemble? me demanda-t-elle brusquement, dès que nous fûmes seuls. Tu as le cou cassé tout net.... Maintenant, voilà l'histoire; j'ai cru d'abord que mon mari en était, par rancune contre la petite; mais c'est un homme comme il faut, en définitive, et il reste bien au-dessus de tout cela. D'ailleurs, l'âge vient, la goutte le mord, il laisse de côté ses habitudes et se réfugie dans le travail. Il grandit, au palais. Sais-tu que je serais encore bien jeune pour être la femme d'un garde des sceaux! Voilà donc l'histoire: c'est Laroche. Il nous a quittés et fait des affaires. Un fin matois! Bel homme et capable d'entrer chez le roi sans se faire annoncer! Ton pauvre père et ta pauvre mère sont réduits à rien, tu sais. Les Bélébon taillent en plein drap....

--Comment, les Bélébon! m'écriai-je.

--Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur. Ça vit cent ans, pas une heure de moins! Le bonhomme a été administré deux fois, et il court comme un chat maigre. Laroche fait des voyages en Bretagne. On parle d'adoption pour Vincent. Ce doit être une idée de Laroche, qui est un Normand et demi. Quant à toi, tu vas être coffré bel et bien, mon mignon!

--Mais de quel droit?

--J'ai causé de cela avec le président. Il est assez de ton côté, parce qu'il connaît le Bélébon.... et surtout Laroche. Mais il ne fera rien; il est en hausse et a besoin plus que jamais des gens de là-bas pour la députation. La députation peut le mener loin. Le premier président s'en va. Le moment est d'or! Il dit que, dans ton affaire, tout est possible. Tu as donné prise. Il y a de gros mots à prononcer, et il suffit d'un seul, comédienne....

--Le docteur Josaphat m'a parlé d'interdiction....

--Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien. A quoi bon t'interdire! Tous les mineurs sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre De la puissance paternelle. Moi, je l'ai parcouru pour toi. L'interdiction viendra plus tard. Maintenant, je te le répète, on va te coffrer purement et simplement. Déjeunes-tu avec nous?»

Pour la première fois, l'idée que je pourrais être séparé d'Annette naquit en moi. Mon cœur cessa de battre et je chancelai sur ma chaise.

«Bah! bah! me dit Aurélie, on te tiendra huit jours, tu feras ta soumission et tout sera fini. Les Bélébon veulent te marier.»

Ma tête tomba sur ma poitrine.

«Ah ça! s'écria ma cousine, voilà pourtant six ou sept mois que cet amour dure. Il faut un terme à tout!

--Savent-ils où me trouver? balbutiai-je.

--Ah! pauvre minet! La police de Paris! Et Laroche derrière!»

Je me levai tout tremblant.

«Voyons! voyons! vas-tu faire comme elle et te trouver mal! dit ma cousine avec inquiétude. Je m'en souviendrai longtemps de l'affaire de Saint-Cyr! on est toujours dupe de son obligeance. Ecoute, si tu étais tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici. Et encore que penserait M. de Sauvagel!... Mais ta Danaé, il ne faut pas y songer. Vous vivez aux crochets du frère, à ce qu'on dit?»

Je ne répliquai point. Elle poursuivit:

«Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là? Des découpures. Est-ce vrai? Là dedans, vois-tu, tout a une odeur de saltimbanquerie. Des découpures! Moi, j'ai cru que tu allais te mettre au théâtre. Si tu as besoin d'un peu d'argent, tu sais, c'est de bon cœur.»

Je saluai ma cousine et je sortis, bien qu'elle essayât de me retenir.

J'avais la tête en feu. Ma poitrine était serrée comme dans un étau. J'essayais en vain de faire le jour parmi le trouble de mes pensées.

Au moment où je mettais le pied dans la rue, je vis Joson Michais qui se promenait de long en large sur le trottoir et qui semblait me guetter. Il accourut à moi.

«M. Philippe m'a envoyé, me dit-il. Y â du tâbâc, aussi vrai!»

Je le regardai d'un air absorbé. Les paroles ne me venaient point pour l'interroger.

«Faut pas vous faire trop de chagrin, quoique çà, poursuivit-il. Je ne mens point, y â du tâbâc! Mais on nâvigue au plus près, un aviron sous le vent, et on attend le flot.... Ils sont venus pour vous pincer, quoi!

--Qui donc est venu?

--Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas des contre-amiraux, préfets maritimes! Çà vous a l'œil de commissaires ou riz-pain-sel et soldats-marins, de gendarmes en permission. L'ancien domestique ed' mâme la présidente rôde dans les vergers. Quand c'est qu'on aura l'occasion de lui glisser deux mots à l'oreille, à celui-là, c'est avec plaisir.... comme quoi, monsié Philippe m'a coulé: rue du Regard! Nâge!

--Je ne peux pas rentrer à la maison?

--Pas mêche!

--Que faire? mon Dieu! que faire?

Il n'y a pas beaucoup de passants dans la rue du Regard. Néanmoins, je commençais à faire spectacle, criant et me tordant les mains sur le trottoir.

«Viens!» ordonnai-je à Joson Michais.

Et je pris ma course vers le jardin du Luxembourg.

La première idée qui me vint fut de fuir en Angleterre avec Annette.

Mais de l'argent!

Je parlais tout haut. Joson m'entendait.

«Pour quant à çâ, me dit-il, j'ai un petit saint-frusquin, là-bas, par Plouharnel: une vingtaine d'écus, pas moins... mais le manger coûte cher en Angleterre.»

On travaillait à transformer en jardin anglais la pépinière du Luxembourg. Je m'arrêtai au milieu d'un massif et l'idée ne me vint même pas de remercier ce pauvre bon garçon.

«Va me chercher Annette, m'écriai-je, tout de suite.

--C'est que, monsié el chevâlier....

--Répliques-tu?

--Non, monsié el chevalier.... Mais....»

Il prit sa course, je le rappelai.

«Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle prenne mes habits, ses hardes. Nous partons.

--Pour quel endroit?

--Je n'en sais rien.... Va!

--Oui, monsié el chevâlier.»

Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette fois, il se fâcha et me répondit la tête haute:

«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier a cru que je le laisserais partir seul....

--Va, et ne sois pas longtemps.

--Nâge partout!»

Il s'enfuit comme un cerf qui serait chaussé de gros souliers ferrés.

Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets étaient pleins d'agents de police occupés à me poursuivre. Je me sentais positivement traqué. Les promeneurs, les gardiens, les terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais œil.

La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse négligé d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir.

Ce n'était pas la prison elle-même qui m'épouvantait, c'était la perte d'Annette. La seule idée que je pouvais être séparé d'Annette me laissait écrasé, sans force et sans courage.

Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant. J'attendis environ deux heures. C'était peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me dura. J'essayais de trouver un expédient; je cherchais de me tracer une ligne de conduite. Impossible. Le chaos était dans mon cerveau; chaque fois qu'une idée y voulait naître, elle était aussitôt étouffée. Je ne pouvais penser qu'à Annette. Je me représentais notre pauvre maison entourée d'une espèce d'armée. Je me reprochais d'avoir parlé de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter peut-être; non, mieux que cela, la suivre! J'avais éventé ma propre piste; j'avais mis l'ennemi sur mes traces!

Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai, découragé, sur l'herbe. La résistance était impossible. J'en étais à me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires, quand la voix de Joson Michais m'éveilla.

«Là v'lâ, monsieur el chevâlier,» me dit-il en essuyant son front baigné de sueur.

Il avait un lourd paquet sur les épaules. Annette elle-même était chargée.

Je sautai sur mes pieds, et je me jetai à son cou. Il y avait des mois que je ne l'avais vue.

«Annette! ma petite femme chérie! m'écriai-je, tu me suivras partout, n'est-ce pas? Il n'est pas en leur pouvoir de nous séparer!»

Elle passa son bras sous le mien.

«Philippe est resté, me dit-elle pour ne pas donner de soupçons. Il voulait que je prisse tout son argent. J'ai arrêté nos places à la diligence pour Vannes.

--Pour Vannes! répétai-je abasourdi.

--Nous n'irons que jusqu'à.... Comment appelles-tu cet endroit-là, Joson?

--Jusqu'à Bilher, en haut de la côte, c'est sûr.

--De là, poursuivit Annette, nous prendrons une charrette pour gagner Auray, et d'Auray une voiture qui nous conduira à Etel. Ai-je bien retenu tous les noms, au moins, Joson?

--Je ne comprends pas... commençai-je.

--C'est convenu avec Philippe.

-Qu'est-ce que nous ferons à Etel?

--Et Philippe viendra nous y voir! Allons, Joson! explique à René, puisque l'idée est de toi.»

Joson se recueillit et parla ainsi:

«Il y a donc que vous ne pouvez pas poser ici, dans Paris, puisque l'argousin vous y suit sur vos talons depuis â ce matin et qu'y â du tâbâc, aux quatre aires de vent dans le temps.»

Je regardai autour de moi avec inquiétude.

«Quoique çâ, n'y a pas de danger, à c't'heure, s'interrompit Joson, rapport à ce que nous avons couru des bords, vent devant, à droite, à gauche et partout. J'ai donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y vivre dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez nous, d'où je suis natif de père et mère, mais trop connu et sujet à ce que le Vincent Bélébon y vient ribotter de temps en temps avec les bambochardes qui fréquentent les soldats du port Penthièvre. En plus que c'est bien proche de Carnac où est le château de Monsieur et Madame. Ej'ne mens point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pêche comme mousse au Magoër, de l'autre bord de la rivière d'Etel. C'est propre et blanc comme un linge. Les ceux de Vannes n'y a pas mis les pieds depuis que le monde dure, rapport à la rivière, et que çâ ne mène nulle part. J'arrive donc au Magoër avec les Castaouët de Paimpol: les Castaouët, c'est vous, sauf respect: des métayers ruinés qui se fait pêcheurs. Ni vu ni connu. Cent francs de maison, cent francs de pommes de terre: çâ fait l'année, et si la pêche donne, nom d'un cœur, faut pas mentir, on la passera douce, à l'abri du danger! Cric, crac! mon père était pas l'évêque. As-tu ton sac? pends ton hamac au clou qu'est dans le mur, ma vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris à la grand'voile et va-t'en voir à midi s'il fait nuit dans Paris.»

Tel fut le discours de Joson, qui mit le chapeau de cuir à la main et se tint immobile, dans la position d'un matelot au cabotage, satisfait des talents oratoires que la bonté du ciel lui a prodigués.

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